Jean-Marc Fonseca, capitaine de vaisseau d’AB Production

0

Les seules choses que je n’ai pas le droit de faire sont celles que je ne fais pas d’un esprit libre.
Max Stirner.

Pour la première fois, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec un membre éminent de la direction technique d’AB Production. Jean-Marc Fonseca, crédité dans les génériques des sitcoms AB, a été en effet pendant dix longues années le « capitaine de vaisseau, flibustier », selon ses propres termes, de l’entreprise.

Aujourd’hui, Jean-Marc Fonseca est loin de l’univers AB puisque c’est un véritable back to roots qu’il vit : « Après des années d’errance dans les villes et les nouvelles technologies, j’ai repris depuis dix ans maintenant mon métier de berger. Je vis dans la simplicité et la frugalité dans une petite communauté dans la vallée du Jabron montagne de Lure. »

« Je vous écris depuis le XIX° siècle dans ma cabane »

Se présentant non sans humour comme un « anarchiste réac », Jean-Marc a pu être contacté par internet. Mais notre entretien s’est déroulé de manière inédite, puisque nous avons eu un passionnant échange épistolaire : « Je vous écris depuis le XIX° siècle dans ma cabane, éclairé par une lampe à pétrole, à l’aide d’un stylo qui vient du XX° siècle et suite à un contact établit grâce à une machine du XXI° siècle. C’est fou de nos jours les facilités que l’on à voyager dans le temps… »

Interview vintage donc, pour une plongée sans concession au cœur des nineties.

Les sitcomologues : Nous aimerions savoir tout d’abord comment es-tu rentré dans la « Maison du bonheur » ?

Jean-Marc Fonseca : J’ai eu la chance comme ingénieur débutant en électronique de travailler dès 1974 dans la vidéo. De 1983 à 1988, j’ai travaillé dans les « nouvelles technologies » pour le compte d’un sous-traitant de la Défense Nationale. Plus particulièrement dans les domaines de la vidéo, du traitement de l’image et des simulateurs d’image de synthèse. Ainsi dès les années 1985, CD-ROM, vidéodisque, traitement numérique et vectoriel de l’image etc, étaient mon lot quotidien. De par le secteur dans lequel j’œuvrais, j’avais accès tant en Europe qu’aux USA aux dernières technologies.

Dans le cadre d’une mission qui cherchait à coordonner les objectifs du Ministère de la Culture, de celui de l’Industrie et celui de la Défense, j’ai retrouvé un ami qui était chargé du développement multimédia au Ministère de la Culture. Lorsqu’en Novembre 1987, les services du nouveau gouvernement m’ont retiré mes habilitations secret défense, je me suis retrouvé à l’ANPE. Début 1988, cet ami m’a contacté en me disant qu’il était directeur général d’AB Production et qu’il rencontrait des problèmes avec les prestations techniques. Il m’a demandé de venir faire un audit et je l’ai fait.

En Mai 88, il m’a proposé d’intégrer AB car ils avaient des problèmes de production et désiraient acquérir leur autonomie technique. Ma réponse fut : « Je veux bien venir vous filer un coup de main, mais franchement le Club Do et la Télévision de divertissement ce n’est pas ma vocation. » J’y suis resté dix ans… La personne avec qui j’ai négocié mon contrat à l’époque s’appelait : Simon Monceau (qui venait de RMC).

Les sitcomologues : En quoi consistait ton poste de directeur technique au sein d’AB production ?

JMF : Le même que dans toute entreprise industrielle. En l’occurrence chez AB : construire le porte-avions (les infrastructures, les studios), embarquer et former les équipages, faire naviguer le bâtiment et permettre aux saltimbanques de jouer leurs numéros d’escale en escale. Lorsque le moindre problème technique se produisait, que ce fut un problème de production, de climatiseur, d’ascenseur voire de plomberie (…), le réflexe de Jean-Luc Azoulay était de dire : « Appelez-moi JMF ! »

Azoulay, son univers, ses muses, sa casquette.
Azoulay, son univers, ses muses, sa casquette.

« J’étais un honnête mercenaire »

Les sitcomologues : Quelle était la nature de tes liens avec les producteurs Jean-Luc Azoulay et Claude Berda ?

JMF : Franche et cordiale. C’étaient mes patrons directs, il n’y avait pas d’intermédiaire entre nous. Cela faisait partie de mon contrat moral. J’étais un honnête mercenaire. Jean-Luc Azoulay était un génie artistique à l’état brut. Il a toujours su le résultat qu’il voulait obtenir artistiquement à partir d’un outil technologique. Et je m’étais toujours débrouillé avec ce que j’avais pour lui donner satisfaction.
Lui-même doutait parfois que je puisse m’en sortir, mais même si j’acceptais une mission à 80% de risque, le deal était simple : « Jean-Luc, si cela ne marche pas au jour et à l’heure que je t’ai annoncé, tu me vires ! Mais en attendant, tu me fous la paix. » Quant à Claude Berda, c’était un génie des affaires. L’important pour lui n’a jamais été son égo mais de mener à bien la stratégie qu’il s’était fixé. L’association des deux était un mélange détonnant dont le souffle à balayé bien des obstacles.

« Le plateau du Jacky Show était un hangar abandonné, où le vent s’engouffrait par les trous, où les rats se baladaient pendant le tournage »

Les sitcomologues : Peux-tu me parler de la gestion de l’entreprise AB ? On parle de management à l’américaine avec tout ce que cela entraîne…

JMF : Oui, si l’on considère les mexicains ! Il faut distinguer plusieurs périodes.

1987 – 1991 : Le Club Dorothée
Une équipe d’aventuriers, une armée de maquisards où tout le monde doit savoir tout faire. Figuration et réplique dans les PPPC (NDLR : Pas de Pitié pour les Croissants), tirer des câbles, tourner le jour, monter la nuit. On vivait dans un chantier permanent. On tournait en même temps que le bâtiment se montait. Le plateau du Jacky Show était un hangar abandonné, où le vent s’engouffrait par les trous, où les rats se baladaient pendant le tournage. Ce n’était pas un décor, c’était la réalité du lieu. Il fallait construire des passerelles de planches pour que les artistes de variété du Top 50 international qui s’y produisaient ne s’enfoncent pas dans la boue.

On mangeait ensemble, animateurs-trices, musiciens, techniciens. JLA lors d’un casting improvisait sur des tréteaux. Il n’était pas rare de voir Dorothée déplacer un moniteur ou une caméra, voir Jacky et Ariane débarrasser la table. Hélène Rollès était avec sa sœur, stagiaire au service courrier. On mangeait au couscous du coin, chez Ali avec les Musclés, et il m’arrivait le soir de m’endormir épuisé dans une cabane de chantier sur des cartons à même le sol avec un duvet. On annonçait nos scores chaque fin de semaine : « J’ai fait 52 heures de boulot, moi 58, c’est moi qui ait le record 65 heures… »

Dorothée avait la pêche, elle nous transmettait son énergie. Comme dans les commandos, si t’as l’impression d’être à bout et que tu vas t’écrouler, c’est que tu peux faire encore douze kilomètres.

On vivait sur place, on dormait sur place, on mangeait sur place. Chaque corporation avait son gourbi, son logement dans les coulisses d’AB. Il y avait la cagna des machines, la cagna des électros, la cagna des décors, la cagna des techniciens de plateau. On y donnait des fêtes et des invitations, c’était un monde d’après les tournages de fin de nuit ou de petit matin.

Et ça fonctionnait parce qu’il n’y avait pas de costume cravate hautain et de planque derrière un bureau. J’avais dorénavant sous ma responsabilité 400 personnes.

« J’élaborais des méthodes, l’organisation technique de la production. Un paradoxe pour un anarchiste »

1992 – 1995 : Le Club Do des Années Sitcoms.

Le Club Do et les sitcoms s’épanouissaient. La construction de nouveaux plateaux continuait, on s’agrandissait en fonction des tournages.
On mettait en place des méthodes rationnelles et industrielles de production. Nous étions en train de créer une industrie de programme. Tous les moyens techniques étaient intégrés, mais nous ne sous-traitions que le TV-Cinéma. J’avais dorénavant sous ma responsabilité 400 personnes. J’élaborais des méthodes, l’organisation technique de la production. Un paradoxe pour un anarchiste. Un épisode était tourné en une journée, monté en six heures, mixé en deux heures, masterisé, dupliqué et livré à la chaine. Il est arrivé de tourner la veille et de livrer le lendemain le lendemain matin. Les réalisateurs s’adaptaient ou se débattaient. Le directeur artistique était le représentant de JLA sur les plateaux. De son bureau, il pouvait suivre tout ce qui se passait dans les régies télés de plateau (tournage) ou sur les régies de post-production. On était au-delà du management à l’américaine.

C'est devenu moins familial chez AB Prod.
C’est devenu tout de suite moins familial chez AB Prod.

« Plus de 1500 personnes travaillaient pour les productions AB. Ce n’était plus un porte-avions, c’était une escadre, une TASK Force »

1995 – 1998 : L’usine à rêve.

La maison du bonheur est devenue l’usine à rêve. Métro Goldwyn Mayer à la Plaine Saint-Denis. Je supervisais jusqu’à 680 feuilles de paye chaque mois. Plus de 1500 personnes travaillaient pour les productions AB. Ce n’était plus un porte-avions, c’était une escadre, une TASK Force. Neufs plateaux tournaient quotidiennement du Lundi au Samedi et nous en sous-traitions à l’extérieur pour lesquels je mettais en place des liaisons hertziennes pirates. L’idée de créer ses propres chaînes de TV prenait forme, c’était la nouvelle mission que l’on me confiait à partir de l’été 1995. JLA avait sa maison sur le toit des studios. Étant sur tous les fronts, il nous arrivait de nous croiser souvent soit vers minuit lorsqu’il descendait au studio son, soit vers 6 heures du matin lorsqu’il en ressortait.

Il y avait des opérations de maintenance à l’heure où les plateaux et les régies ne tournaient pas. De plus je n’ai jamais quitté le bâtiment tant qu’un plateau tournait. Il m’arrivait souvent d’aller dormir quelques heures dans une loge ou dans les studios de doublage. Si on était devenu une légende, à des gens qui m’avaient rencontré chez AB dans les couloirs alors que je n’y étais plus (j’étais hospitalisé), je leur disais : « Ce n’est pas moi que vous avez croisé, mais déjà mon fantôme. »

« Jean-Luc Azoulay a été durant longtemps à la TV ce que Gotlib fut à la BD. Il a grandi avec son public et je pense qu’à un moment donné, il en a eu marre d’être le vilain petit canard de la Plaine Saint-Denis »

Les sitcomologues : Tu as dit de Magalie Madison que « ce qui m’a le plus marqué chez elle, c’est d’abord son talent, sa bonne humeur, et son comportement avec le personnel technique… »

JMF : Elle était rentrée jeune chenille à AB, elle en est ressortie un papillon épanoui. Je me souviens que dans les derniers temps du sitcom, je croise avec un de mes collaborateurs une superbe fille dans un des nombreux couloirs des studios et je lui dis :
« Qui c’est cette superbe fille ?
Mais tu ne la reconnais pas c’est Magalie, Annette quoi ! »
Comme on dit dans mon pays, j’en suis resté « estomaqué ».

La liste des comédiens AB en dépression devait être sacrément longue...
La liste des comédiens AB en dépression devait être sacrément longue…

Les sitcomologues : Tu entretenais quel genre de lien avec les autres comédiens en général ?

JMF : En fait, je voyais surtout les comédiens sur les plateaux vers 22-23 heures, où j’allais systématiquement faire un tour. Quelque part cela les rassuraient, j’étais devenu le dernier officier à bord. Sinon mon principe était que je n’avais pas à avoir d’opinion ou d’état d’âme sur les contenus. Je n’attirais pas forcément les confidences. Dans mon bureau j’avais collé une affichette :

-Si tu ressens le besoin de me parler de tes problèmes personnels, n’hésite pas !
-La première fois, je t’écoute.
-La seconde fois, je compatis.
-La troisième fois, je t’abats.

Pour le reste, j’étais soumis aux obligations de réserves de par ma fonction.

Les sitcomologues : Quel regard portes-tu sur l’évolution des productions AB ?

JMF : Jean-Luc Azoulay a été durant longtemps à la TV ce que Gotlib fut à la BD. Il a grandi avec son public et je pense qu’à un moment donné, il en a eu marre d’être le vilain petit canard de la Plaine Saint-Denis. Il a cherché dans de nouveaux contenus la reconnaissance de ses pairs. Il s’est soumis à la pression du marché. De ce que je sais, il s’éclate à nouveau avec IDF1.

Les sitcomologues : As-tu lu le livre de Fabien Remblier qui a ébranlé le mythe de la maison AB ?

JMF : Je ne l’ai pas lu, mais j’apprécie qu’il soit passé avec talent derrière les caméras.

"La vérité comment on les a niqué à TPS".
« La vérité comment on les a niqué à TPS ».

« Il y a des jours où j’en ai chié à AB ; mais je m’y suis toujours marré »

Les sitcomologues : Tu as dit que « AB fut une sorte d’aventure menée par des pirates de la TV. Quand on est passé d’une armée de guérilla a une armée professionnelle, je n’y avait plus ma place. » Il s’est passé quoi exactement en 1998 pour que tu quittes le navire ?

JMF : J’avais monté les studios AB. J’avais participé à la mise en place d’une industrie de programme et j’avais été le premier à faire une chaîne pirate sur l’enseigne AB channel one et enfin à lancer un bouquet de télévision numérique par Satellite avant même le groupe Canal et à la barbe des experts de TPS. Pour moi, l’aventure était terminée. Et puis comme disait le Maréchal Foch : « Le commandement use. »

Les sitcomologues : As-tu gardé des liens avec les anciens d’AB prod ? Nous savons que tu es toujours ami avec l’anar Pierre Benoit Papa, le directeur artistique/comédien/musicien des sitcoms AB ?

JMF : Après une période de réflexion et de méditation, j’ai repris des liens. Certains sont même venus me rendre visite dans mon ermitage.

Les sitcomologues : Après AB, as-tu été toi aussi grillé dans le milieu ?

JMF : Il y a eu une différence de traitement entre le personnel technique et le personnel artistique. Non j’ai continué une activité de consultant et j’ai reçu plusieurs propositions et encore récemment. Mais je m’étais toujours dit qu’à 50 ans, je repartirais dans mes montagnes vivre ma vie dans la simplicité.

Les sitcomologues : Effectivement, on a cru comprendre que tu as un mode de vie peu banal pour un ancien d’AB. Tu vis dans ta région natale pour laquelle tu souhaites apparemment l’indépendance. Tu vis dans une ferme, loin des paillettes et avec tes animaux. C’est en fait ça la vraie maison du Bonheur ? Azoulay nous aurait menti ?

JMF : Jean-Luc Azoulay a donné une chance à tout le monde. Mais pour parler franc, comme je disais souvent : « Il y a des jours où j’en ai chié à AB ; mais je m’y suis toujours marré. » Maintenant JLA est quelqu’un de fidèle vis-à-vis de ses amis et sous des dehors parfois dictatoriaux, il a toujours dissimulé un grand cœur.

« Un jour, Pas de Pitié pour les Croissants sera étudiée à l’université comme témoin baroque de son époque »

Les sitcomologues : Quel conseil donnerais-tu aux sitcomologues qui passent leur temps à disserter sur les jus d’orange et les messages maoïstes cachés derrière les propos de Monsieur Girard ?

JMF : De toute façon, les sitcoms ne se sont jamais adressées à une pseudo élite intellectuelle ou à la médiocratie. Je pense que nous n’avions d’autres ambitions que de fabriquer du Nutella et les gens aimaient ça.

Sûrement un space croissant.
Sûrement un space croissant.

Les sitcomologues : Enfin, dernièrement les sitcoms AB (re)deviennent hype : article dans les Inrocks, Canal… etc. Tu l’attendais toi ce retour ? Tu participerais à un dîner d’ancien d’AB ?

JMF : Tous les films commerciaux de divertissement, « Le Corniaud », « La Grande Vadrouille », « Les Tontons Flingueurs »… ont été démolis par la critique intellectuelle de pensée unique et progressiste à l’époque où ils sont sortis. Aujourd’hui, ils sont considérés comme des chefs d’œuvres du Cinéma français, parfois par les mêmes qui les avaient démolis. De même, je pense que les œuvres de JLA suivront le même chemin. Le public français a la mémoire courte mais la nostalgie tenace. Un jour, les PPPC seront étudiés à l’université comme témoins baroques de leur époque. Enfin, oui je participerais avec plaisir à un diner avec les anciens d’AB. J’aimerais d’ailleurs un de ces jours revoir mon porte-avions à la Plaine Saint-Denis. Et puis comme disait la chanson : « Non, rien de rien, non je ne regrette rien. »

Commentaires