Sébastien Roch – Silences

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Un artiste qui triche, ce n’est qu’un art-triste.
Sébastien Roch.

A la fin de l’année 1992, sort l’album de Sébastien Roch, le fort mal nommé Silences. Passionné de musique et de rock, « Séb » a pour ambition de se faire une place dans le paysage musical français. C’est surtout un événement à l’époque, tant le « Cricri d’amour » est un phénomène télévisuel.

« Il avait voulu sortir du moule, mais y retournait, comme happé inexorablement par la machine AB »

Le contexte est important pour comprendre la genèse de l’album, tant celle-ci se révèle chaotique. Fabien Remblier en historien d’AB resitue bien la situation : « Sébastien qui avait tenté d’échapper à la série pour tenter une carrière de chanteur et avait enregistré un album, le fit distribuer, en désespoir de cause, par le label « Pense à Moi », appartenant à AB. Il avait voulu sortir du moule, mais y retournait, comme happé inexorablement par la machine AB. Pour exacerber son côté rebelle, il avait inséré sur le livret de l’album une photo de lui, le jean sur les chevilles qui a dû affoler les fans. Quelle audace ! Son single « Au bar de Jess » monta rapidement dans les tops, mais Sébastien était frustré de ne pas réussir à se sortir de la nébuleuse AB. Il quitta définitivement la série peu de temps après. »

La fameuse photo "scandaleuse" de Sébastien. Il en fallait peu à l'époque.
La fameuse photo « scandaleuse » de Sébastien. Il en fallait peu à l’époque.

Au Bar de Jess

« C’est un lieu irréel, un lieu où tout le monde peut passer un jour, mais aussi un chez-moi car j’aime vivre la nuit »

Le premier single de Sébastien Roch est surtout son plus grand succès commercial. Un titre inoubliable, aux sonorités 80’s, dans lequel Roch montre sa plus grande influence : Serge Gainsbourg. Comme avec son personnage dans la sitcom, c’est alcool, sexe et décadence au programme.

Le Bar de Jess, chanson décalée par rapport aux productions étiquetées Gérard Salesses, qu’elles soient d’Hélène Rollès ou de Christophe Rippert, séduit le public féminin et entre 15ème au Top 50 en 1992. Sébastien racontait ainsi sa chanson à la presse : « C’est un lieu irréel, un lieu où tout le monde peut passer un jour, mais aussi un chez-moi car j’aime vivre la nuit. Les paroles évoquent un songe, un fantasme de tous les jours. C’est comme quand, dans la rue, on est attiré par une inconnue. On imagine toute une vie derrière un visage mais on se contente de toucher avec les yeux… »

La chanson de Sébastien est aussi et surtout le fruit d’une rencontre importante, qui a donné naissance au projet de l’album : « Il y a trois ans, j’étais au cours Simon quand j’ai rencontré Christian Schwarz qui a produit « Au Bar de Jess » et en a écrit les paroles. J’avais 17 ans et lui 15 de plus, il voulait que je joue dans un clip qu’il devait réaliser et qui n’a pas abouti. Mais notre amitié était née car je vivais alors les mêmes espoirs et les mêmes galères que lui à mon âge. Cette chanson, j’espère qu’elle va me permettre d’enregistrer un bel album. »

Si JLA avait pu, il aurait rebaptisé la chanson "Au Bar d'Alfredo".
Si JLA avait pu, il aurait rebaptisé la chanson « Au Bar d’Alfredo ».

« Mon disque n’était pas terrible ! J’ai ramé au studio et j’étais très en dessous de ce que je souhaitais. En concert heureusement j’ai réarrangé les morceaux »

Pourtant, ce projet d’album sera à l’origine de la plus grande désillusion du néo-chanteur. Personne à l’époque ne souhaite signer le Cri-cri d’amour d’Hélène les Garçons. Il réussit néanmoins à produire dans son coin l’album qu’il nomme Silences. Un accouchement douloureux selon ses dires : « Mon disque n’était pas terrible ! J’ai ramé au studio et j’étais très en dessous de ce que je souhaitais. En concert heureusement j’ai réarrangé les morceaux. »

Si Sébastien n’est pas satisfait de son propre album, le succès est quand même au rendez-vous et le disque contient quelques pépites. Et la plus belle, c’est sans conteste ce « Bar de Jess ». Ballade pop-rock, douce et érotique. La version acoustique est évidemment la plus aboutie, la plus sensuelle, celle qui « glisse » le mieux. Le tube de Sébastien détonne forcément dans l’univers chaste des productions AB, et marquera à jamais une génération de jeunes adolescentes…

Pousse petit vent

Dur dur de ne pas envoir envie de faire des vannes associant les pruts à ce single...
Allez pousse Seb, pousse.

« Un titre qui sonne comme si Lou Reed, à la recherche de nouvelles expériences dégueulasses, avait rencontré Pascal Obispo dans une soirée d’alcooliques anonymes »

Avec « Pousse petit vent », Sébastien Roch pond un single mainstream et plutôt sympathique. Cela sonne comme si Lou Reed, à la recherche de nouvelles expériences dégueulasses, avait rencontré Pascal Obispo dans une soirée d’alcooliques anonymes. Le résultat donne des paroles juvéniles, un chant (très) maniéré et une basse assez funky.

Un clip est aussi tourné, preuve des ambitions de Sébastien. On peut y admirer sa tentative de réaliser un clip arty. Sébastien Roch, looké à la Trent Reznor, période « Broken », danse frénétiquement devant la caméra, entrecoupé par des petits enfants très mignons, qui ont l’air d’être américains.

Dans ce second single, Roch clame sa soif d’aventure et ses envies de « cascades de plaisirs, de désirs ». Il dit avoir la vie devant lui, « voir un peu plus loin », malgré les doutes qui le rongent, déjà : « Je suis seul, immobile, univers fragile. » On oubliera pas enfin que le titre sera l’objet des moqueries du duo De Caunes et Garcia, avec un humour pipi-caca du Canal de l’époque.

Tu m’as emporté

« Moi, le latex, j’ai du mal à m’y faire. Alors ma vie sexuelle se met à l’unisson de ma vie sentimentale : elle préfère la patience à l’urgence »

Un titre qui offre un ton plus grave et mélodique. Une chanson faisant la part belle aux solos de guitare, dans laquelle Roch évoque ses problèmes de cœurs. Roch est certes un rebelle, mais c’est avant tout un cœur d’artichaut. A ce propos, il tient à rassurer ses fans, en expliquant qu’il n’est pas un Don Juan, malgré les apparences.

Seb ira jusqu’à dire dans la presse pour ado qu’il ne met pas de capote lors de ses rapports sexuels : « Je ne profite pas de la « frénésie »… juré ! Ma vie sexuelle n’a rien à voir avec les évanouissements (…) En 70, s’éclater voulait parfois dire collectionner les aventures. En 94, avec ce genre de vie, on meurt ! D’autant que moi, le latex, j’ai du mal à m’y faire. Alors ma vie sexuelle se met à l’unisson de ma vie sentimentale : elle préfère la patience à l’urgence ! D’ailleurs mon livre de chevet est « Candide ». Et tout, dans ce bouquin, correspond à ma vie. » Pas très rock’n’roll tout ça…

Petite ingénue

La troisième chanson de l’album est aussi le troisième single, sorti tardivement (1994). Musicalement, c’est davantage un vulgaire copié-collé du « Bar de Jess ».

Roch s’adresse à son jeune public féminin et l’invite à se méfier des mauvaises intentions masculines : « Petite ingénue, ils ne pensent qu’à ça, ne les écoutent pas, reviens vers moi. »

Poor lonesome Cowboy.
Poor lonesome « Rochboy ».

La Chance

Chanson qui penche dangereusement vers la variété française la plus classique. On y entend un Roch poète à ses heures perdues, rêveur et nostalgique d’une tranquillité à jamais perdue.

Justin

« David Bowie du pauvre »

Roch joue ici au David Bowie du pauvre, période Man who sold the world. Là s’arrête la comparaison. Roch y « entre en transe » et nous demande de nous taire. Qu’il en soit ainsi.

La couleur pire

« Bob Dylan du pauvre »

On passe à l’influence plus ou moins bien digérée de Bob Dylan. Roch nous décrit sa rencontre dans un train avec une belle fille qui joue à la Game Boy.

Entre chienne et louve

Plus grave et sombre, c’est un morceau qui traite d’une femme de mauvaise vie, qui vole et va en prison. Roch y hurle « liberté » car c’est un rebelle, un vrai. Le rythme est martial, l’ambiance glaciale. Le chant de Roch est maîtrisé même si le son a très mal vieilli.

Éternisez-moi

Libérez Sébastien des chaînes d'AB Prod !
Libérez Sébastien des chaînes d’AB Prod !

« J’ai la trouille de la mort. Mon succès n’y a rien changé. Je speede, je me dépêche de vivre. Ça a commencé quand j’étais enfant de chœur »

Roch revient sur son thème favori, à savoir sa petite notoriété. Il demande à qui (son public ? Les gens du métier ?) de ne jamais l’oublier : « Je veux qu’avant mes funérailles, on me reconnaisse dans tous les clips ». Sous couvert d’ironie, Roch fait part, dans son ego trip, de l’anxiété qu’il ressent depuis son départ fracassant de la sitcom. La peur de ne pas être accepté, la peur de mourir sans n’avoir rien prouvé : « Si la mort me cavale au cul, au moins elle ne sera pas déçue, mais je n’ai pas l’heure de vous plaire, au troisième top ce sera l’enfer. »

Dans une interview donnée à Télé Loisirs, Roch avait déjà exprimé son angoisse existentielle : « J’ai la trouille de la mort. Mon succès n’y a rien changé. Je speede, je me dépêche de vivre. Ça a commencé quand j’étais enfant de chœur. Pendant longtemps, j’ai servi la messe comme on joue au théâtre. Un jour, à l’enterrement, j’ai vu un homme pleurer sa femme comme un gosse. J’ai compris que ce n’était pas du jeu et j’ai tout laissé tomber (…) J’ai peur de la disparition des gens que j’aime et de toutes les personnes que je rencontre. En même temps je me dis que si la mort ne serait pas là, la vie serait nulle à chier, il n’y aurait plus aucune raison de rien faire. »

Philosophe le père Roch ? Oui, quand il essaye de relativiser ses peurs : « Je trouve que j’ai de la chance, surtout quand je regarde le monde qui nous entoure. Il suffit d’ouvrir la télé ou la radio pour devenir triste ou angoissé. La guerre, la faim, la misère… la musique me redonne le moral. Je suis toujours sincère. Un artiste qui triche, ce n’est qu’un art-triste. »

Je t’aime toujours

Déclaration d’amour sous LSD

Enfin, l’album s’achève par la chanson la plus mythique de Sébastien Roch, sous forme d’une déclaration d’amour sous LSD. Plus fort que Christophe Rippert et Anthony Dupray réunis, Sébastien se métamorphose enfin en véritable lover. Ce quasi single peut être considéré comme une des chansons phares de l’ère AB.

Écoutée plus de 30000 fois sur Youtube avec 118 « j’aime » contre 16 « je n’aime pas », c’est Moricette17 qui en parle le mieux : « C’était osé ces paroles. Car au début, ça a l’air simplet, pis enfin de compte, on se rend compte que Sébastien Roch chante un peu comme Brel, ce qui est tout à son avantage. Il y a une vraie interprétation au final. »

Car oui, quand Roch hurle son amour : « JE T’AIME TOUJOUUUURS », et ce pour « UN MILLION D’ANNEEEES », comment ne pas se laisser porter par l’intensité d’une telle chanson, qui devra être réhabilitée comme la plus belle déclaration d’amour que l’on puisse faire à une femme.

  • Chant : 4/5

    Il faut accepter la petite voix maniérée de Sébastien pour apprécier l’album. Parfois ça couine, mais la plupart du temps on se laisse entraîner dans la Roch attitude. Le vrai plus de la galette.

    Musique : 3/5

    « L’effet AB », a admis Sébastien pour expliquer la faible qualité du disque. Naturellement ultra daté, la production de l’album est en effet très légère, du même niveau que ses camarades rock stars de Premiers Baisers. On attendait forcément mieux pour l’idole trash d’Hélène et les Garçons. On aura jamais eu finalement le « Lou Reed d’AB ». Quelque part, c’est pas plus mal.

    Paroles : 4/5

    Les chansons de l’album sont globalement intéressantes, si on excepte quelques paroles complètement perchées, comme le fameux refrain « pousse petit vent pousse », moqué à l’époque par Antoine de Caunes. Mais quand on dispose d’un « Bar de Jess » dans son répertoire, on sera plus enclin à tolérer ces quelques fautes de goût.

    Prestation & Esprit AB : 2/5

    Pour un amateur d’AB Productions, il y a peu à se mettre sous la dent. Évidemment écouter le Cri-cri d’amour a du bon. La tonalité du disque est peut-être un tantinet trop prétentieuse. Sébastien s’est pris pour un artiste-poète. Grossière erreur.

    Total : 13/20

    Un album mythique. Quelques fautes impardonnables, beaucoup de prétention et une production datée. Mais pourtant, il y a un réel potentiel. Et un vrai tube, qui est entré dans le cercle très convoité des standards AB. Sébastien Roch n’a probablement pas été la rock star qu’il a voulu être, mais il aura au moins tenté. C’est déjà très bien.

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