Hélène Rollès – Hélène, je m’appelle Hélène

0

Je suis sage, gentille et plutôt réservée. Mais surtout, je suis fidèle.
Hélène dans France Dimanche, octobre 1993.

1993 : « Hélènemania », « Année Hélène » ; « Phénomène Hélène » ;  « Génération Hélène ». La presse tente tant bien que mal de décrire la folie qui se répand autour de la coqueluche des sitcoms AB. Après l’échec d’un premier album à la toute fin des années 80, Hélène Rollès joue la grande sœur de Justine dans la série Premiers Baisers à la fin de l’année 1991, avant de se voir offrir un premier rôle inespéré dans le spin-off Hélène et les Garçons.

En quelques semaines, la jeune sitcomédienne devient une véritable star, et sort dans la foulée un album sous l’égide des mentors Jean-Luc Azoulay et Gérard Salesses : « Pour l’amour d’un Garçon ». Le succès est enfin au rendez-vous. Propulsés par la sitcom, le tube éponyme « Pour l’amour d’un garçon », puis le single « Peut-être qu’en septembre » font d’Hélène la nouvelle star de la chanson française.

La folie Hélène, ce n'est pas un mythe. Ayez toujours en tête que la plupart des jeunes femmes que vous connaissez ont été fans...
La folie Hélène, ce n’est pas un mythe. Ayez toujours en tête que la plupart des jeunes femmes que vous connaissez ont été fans…

Il faut toutefois attendre le troisième album en 1993 pour voir Hélène s’imposer définitivement, accompagné d’une tournée triomphale. « Hélène, je m’appelle Hélène », un titre plutôt idiot, qui annonce alors la couleur : le nouveau disque est du 100 % Hélène.

A l’instar de ces précédentes galettes, il n’y a aucune prise de risque artistique. Les sonorités sont toujours aussi cheap, les morceaux recyclés d’un album à l’autre, le chant ne progresse pas et les paroles restent dans la plus pure tradition AB, c’est-à-dire torchées à la va-vite.

Hélène, profession idole des jeunes

Pourtant, la magie s’opère. L’album cartonne (plus de 900 000 exemplaires vendus), les concerts sont tous à guichets fermés. Les enfants et plus particulièrement les jeunes filles sont littéralement « dingues » d’Hélène. « Salut ! » résume alors parfaitement l’hystérie ambiante : « Hélène, profession idole des jeunes ». [1]

Tout est dit. Le magazine ira jusqu’à décerner en 1994 pas moins de cinq « Salut d’or », distinction suprême au sein de l’univers cloîtré des adolescents des années 90. Pour saisir l’ampleur du délire, le journal va jusqu’à commettre l’irréparable blasphème de placer Hélène au dessus de Michael Jackson dans le palmarès ! Une autre époque, d’autant plus que Hélène gagne aussi le trophée de « l’artiste la plus engagée ».

Hélène Rollès qui gagne un "Salut d'or" au nez (sic) et à la barbe de Michael Jackson... le genre de coups bas qui pousse au suicide.
Hélène Rollès qui gagne un « Salut d’or » au nez (sic) et à la barbe de Michael Jackson… le genre de coups bas qui pousse au suicide.

Il faut néanmoins reconnaître à Hélène Rollès une réelle qualité, celle de la persévérance. Loin d’être un simple conte de fées, il aura fallu beaucoup de courage et un peu de chance dans la vie d’Hélène pour arriver à tel sommet. La musique, c’est d’abord est une vieille passion pour Hélène, qui a toujours raconté à peu près la même histoire. Hélène se souvient de ses « débuts » précoces, datant de l’école primaire : « Nous étions très utiles aux institutrices lorsqu’il fallait calmer la classe. J’allais chercher ma sœur dans la classe voisine, et on se mettait au travail en chantant Belle et Sébastien. Tout le monde nous écoutait et l’institutrice pouvait reprendre son cours. Nous avions rempli notre mission. » [2]

« Quand j’avais quinze ans avec ma copine Nanou, on passait des heures dans sa chambre à jouer de la guitare et chanter nos textes. C’était niais ! »

Mais la révélation arrive plus tard, à l’adolescence, lors d’un voyage initiatique. Hélène se retrouve alors à faire la manche avec un ami, dans le but d’acheter une guitare. Une histoire rocambolesque qui permet de produire un parfait storytelling pour une presse avide d’anecdotes sur la belle Hélène : « C’était à Cullera, en Espagne : une région où nous sommes allés plusieurs fois avec mes parents. Cette année-là, un copain à moi devait nous rejoindre et il s’était fait voler sa guitare dans la gare de Barcelone. Mes parents m’en avaient acheté une avec la promesse qu’elle leur soit remboursée. Avec cet ami, nous avions donc décidé de faire la manche en jouant de la musique. Ma mère n’était pas venue nous voir, elle avait un peu honte ! Seul mon père est descendu et il a été épaté du succès que nous avions. Ça a duré tout l’après-midi et il devait y avoir 150 personnes à nous écouter chanter Johnny. En Espagne, on avait pas le droit de faire la manche. Des flics sont arrivés, ils ont regardé mais n’ont pas osé venir déranger le concert ! »

L'anecdote d'Hélène faisant la manche en Espagne a fait les choux gras de la presse.
L’anecdote d’Hélène faisant la manche en Espagne a fait les choux gras de la presse.

Si dans son enfance, Hélène avait déjà tourné gamine dans un film au côté de Jacques Dutronc, c’est bien la musique qui l’attire : « Ma mère organise des galas et des spectacles. Petite fille, j’adorais la suivre et assister à des concerts. Très jeune, j’aimais déjà chanter. » [3]

Et déjà, à l’adolescence, Hélène tente de composer quelques titres, sans grand succès : « Je n’ai jamais essayé d’écrire des chansons. Je ne sais pas si je saurais le faire. Enfin, c’est un peu un mensonge. Quand j’avais quinze ans avec ma copine Nanou, on passait des heures dans sa chambre à jouer de la guitare et chanter nos textes. C’était niais ! »

La niaiserie ne pose pourtant pas de problèmes quand un beau jour, Hélène fait la rencontre d’une sommité dans le domaine : Jean-Luc Azoulay, alors producteur de l’idole des enfants Dorothée, venue faire un concert dans sa ville natale du Mans.

Ce jour-là, la vie d’Hélène bascule à tout jamais : « Ma mère s’occupait du concert et je travaillais en tant que plongeuse et aide-cuisinière. Ma sœur Sophie est allée voir Jean-Luc Azoulay pour lui dire que j’aimerais bien chanter aussi. On est venu me chercher dans la cuisine. La salle était vide et je me suis mise à chanter. J’étais si émue que j’avais gardé mon tablier. Peu de temps après, j’enregistrais mon premier 45-tours. » [4]

« Idéaliste et romantique, Hélène rêve à ce prince charmant avec qui elle vivra une histoire d’amour éternelle. On retrouve en elle la même mélancolie, la même douceur un peu triste dans le regard que Françoise Hardy »

Ce single, c’est le désormais légendaire « Dans ses grands yeux verts », mini tube terriblement eighties, suivi d’un album : « Ce train qui s’en va ». Néanmoins, la carrière de la jeune chanteuse ne décolle pas, tandis qu’au même moment AB entre dans une nouvelle ère, en passant chez « l’ennemi » TF1.

Heureusement, Jean-Luc Azoulay décide de garder une place pour sa petite Hélène, sachant qu’elle aura peut-être un rôle à jouer pour la suite. Reléguée à un triste rôle de réceptionniste du courrier de la société, Hélène prend son mal en patience, et finit par rentrer dans l’univers AB en tant que Hélène Girard. On connaît la suite.

Hélène, la Françoise Hardy des 90's.
Hélène, la Françoise Hardy des 90’s.

Devenue en quelques mois une star de la chanson, Hélène Rollès frappe par son succès foudroyant auprès des jeunes. Tout le monde cherche à analyser cette gloire aussi soudaine qu’inattendue, rappelant la starification des chanteuses des années Yé-yé. Très rapidement, Hélène est comparée à son illustre ancêtre Françoise Hardy, star des années 60. Il est vrai que leur ressemblance physique est troublante. En outre, leurs chansons se ressemblent, tant au niveau des textes que des accords minimalistes.

La presse se fait l’écho de ce passage de témoin entre deux générations : « En 1963, Françoise Hardy chantait « Tous les garçons et les filles ». Elle cherchait l’amour qui se présenterait bientôt sous les traits de Jacques Dutronc. En 1993, avec sa chanson « Je m’appelle Hélène », la jeune fille nous renvoie le même message que son aînée. Comme elle, elle est en quête de l’amour absolu. Idéaliste et romantique, elle rêve à ce prince charmant avec qui elle vivra une histoire d’amour éternelle. On retrouve en elle la même mélancolie, la même douceur un peu triste dans le regard. » [5]

Et derrière ce phénomène de société, c’est la figure de Jean-Luc Azoulay qui revient. Le producteur est le véritable trait d’union entre les sixties et les nineties. En tant que membre du staff de Sylvie Vartan, JLA a été un témoin de premier plan de l’hystérie adolescente des années Yé-yé. Le temps des premiers « flirts » et des « surprise party » dans la France de l’après-guerre.

« Je n’aime pas du tout les choses que Madonna a faites sur le sexe : son livre, ses chansons. Elle en fait trop »

Hélène représente ainsi une sorte de résurgence des années 60, amenant une forme d’insouciance et de légèreté à la décennie 90. Hélène est une idole « propre », saine, politiquement correcte, qui se contente de chanter l’amour et ses peines de cœur. En tant que « fille comme les autres », elle rassure les parents, allant jusqu’à être adoptée par les mamans qui voient en elle la fille idéale qu’elles n’auront probablement jamais.

Tandis que nous sommes en plein vague Grunge, que le Hip Hop débarque, que des groupes de filles punks du Riot grrrl vomissent leurs tripes sur scène, Hélène Rollès apparaît comme une promesse de douceur et d’amour pour une génération lobotomisée par TF1 et son Club Dorothée.

AB aura quand même tenté de sexualiser l'image d'Hélène, mais on reste loin de Madonna...
AB aura quand même tenté d’érotiser l’image d’Hélène, mais on reste loin de Madonna…

Il suffit alors de se replonger dans les interviews d’époque données par Hélène pour comprendre le phénomène. Hélène est toujours polie, ne dit jamais un mot de travers, pas même quand certains journalistes tentent de la comparer à Madonna. Car Hélène ne veut surtout pas choquer, consciente qu’elle est désormais un modèle pour les enfants : « Je n’aime pas du tout les dernières choses que Madonna a faites sur le sexe : son livre, ses chansons. Elle en fait trop. A la limite, ce n’est même pas beau. En revanche, son parcours m’impressionne dans le sens où elle a beaucoup travaillé pour arriver à ce qu’elle est maintenant. C’est une bosseuse. J’aime bien son côté travailleuse-courageuse. Elle fait du footing, des régimes… Et elle danse bien. » [6]

« J’essaie ne pas emmerder le monde. Ce qui compte avant tout pour moi, c’est le respect des autres »

Dans un langage plus cru, elle expliquera ainsi au Parisien lors de sa promo pour son disque : « J’essaie ne pas emmerder le monde. Ce qui compte avant tout pour moi, c’est le respect des autres (…) Il n’y a qu’un mot en fait qui résume l’album, c’est l’amour. Je crois que c’est ce qui compte le plus et qui plaît. » [7]

Irrésistible... Hélène.
Irrésistible… Hélène.

Hélène… une véritable « sainte ». C’est sans aucun doute le meilleur qualificatif qu’on puisse lui adresser. Elle incarne les valeurs du travail, de la terre, de la famille. Une sorte de paysanne qui aurait été soudainement projetée au sommet de la gloire, dont le discours tranche totalement avec l’ensemble de la profession : « Je ne suis pas très dépensière. Je m’achète peu de choses pour le moment. Je possède un vieux break 304, à la campagne pour pouvoir emmener Mousse, mon chien terre-neuve. J’ai loué un petit appartement à Paris, c’est mon pied à terre pendant la semaine. Un jour j’achèterais une grande maison en plein bois avec une grande rivière pas loin. » [8]

Hélène s'est métamorphosée en un véritable gourou pour les gamines des 90's.
Hélène s’est métamorphosée en un véritable gourou pour les gamines des 90’s.

Ce décalage, c’est ce qui fait le charme d’Hélène. 1993 reste alors l’année de son apogée. Car non contente d’avoir un disque acclamé par le public (et non par la critique), c’est désormais sur la scène que la belle Hélène est déterminée à faire ses preuves. Le magazine « Salut ! » se montre ainsi en admiration devant celle qui s’est transformée en quelques semaines en une véritable bête de scène : « Incontestablement, l’apothéose de l’année « Hélène » a eu lieu au Zénith, les 22, 23, 24, 27 et 30 octobre dernier. Là, chaque soir, 7000 admirateurs sont venus reprendre en chœur les célèbres refrains (…) Une véritable consécration de la version « chanteuse » de l’artiste ! »

Malgré sa timidité, Hélène réussit le tour de force d’enchaîner les concerts dans des salles remplies de fans en transe. Une année qui s’avère néanmoins difficile sur le plan physique (et mental), où la chanteuse est proche à plusieurs reprises du burn-out : « Le plus dur, c’était le rythme soutenu. Il y a eu des jours où j’avais du mal à me concentrer. » [9]

« Dorothée me donne de précieux conseils que je n’écoute que… de temps en temps »

Mais Hélène tient bon. Thomas Fava aurait parlé à cet égard de son « ossature de paysanne ». Plus forte que jamais, elle enregistre la galette la plus importante de sa vie en septembre 1993, portée par son titre phare : « Hélène, je m’appelle Hélène ». L’album est orienté guitare, dans la veine du trip « Nashville » initié par Dorothée.

La « patronne » entretient d’ailleurs un rapport intime et visiblement complexe avec sa jeune « concurrente », comme le narre naïvement Hélène à la presse : « Dorothée me donne de précieux conseils que je n’écoute que… de temps en temps. J’avoue être assez têtue. Mais depuis le début, elle m’a toujours aidée et soutenue. Elle est un peu comme une autre grande sœur. » [10]

La pochette du disque est désormais rentrée dans la légende : on y voit Hélène posant fièrement avec une guitare dans un champ de blé, le soleil couchant. L’album contient 10 titres, dont trois singles. Tous sont écrits et composés par le binôme Azoulay-Salesses, Hélène n’ayant pas vraiment son mot à dire sur la réalisation du produit.

Cela n’empêche pas la chanteuse de revendiquer ses propres goûts musicaux dans les interviews : « J’aime Francis Cabrel pour ses textes : des mots d’amour simples, sur de beaux accords. Comme lui, j’aime la terre et la campagne. J’adore aussi la musique country. » En outre, on apprend que ses cassettes favorites contiennent des chansons de Brigitte Bardot, Miles Davis, Ricky Lee Jones ou encore Carlos Santana. Le résultat est-il à la hauteur de ces belles influences ?

Hélène je m’appelle Hélène

« Pour me détendre, je préfère un bon livre, ou pendant le week-end, jardiner, aller à la pêche, ramasser des champignons, faire de la poterie, monter à cheval »

Le coup de génie de la maison de disque AB Productions. Le tube incontournable, intemporel et même international. LA chanson qui incarne Hélène Rollès, alors au sommet de sa gloire. Pour une fois, pas de tralalère.

Le morceau a son identité-propre, même si bien entendu on reconnaît immédiatement la patte « salessienne » dans l’arrangement et les petits contrechants au piano notamment. « Bête comme chou, mais il faut le faire », résumera à ce titre l’écrivain Louis Skorecki, admirateur avoué du génie de Jean-Luc Azoulay, le producteur qui a su faire de la star Hélène une « fille comme les autres ».

La mise en scène du succès d'Hélène dans son propre clip. Un coup de génie.
La mise en scène du succès d’Hélène dans son propre clip. Un coup de génie.

Car c’est toute la force du morceau. Dans une mise en abîme dont seul AB a le secret, Hélène chante sa vie, celle d’une star qui a les mêmes attentes, les mêmes angoisses que ses fans. Le refrain, désormais mythique, nous ouvre une porte sur sa vie :

Et même
Si j’ai ma photo
Dans tous les journaux
Chaque semaine
Personne ne m’attend le soir
Quand je rentre tard
Personne ne fait battre mon cœur
Lorsque s’éteignent les projecteurs

Le coup est d’autant plus fort que déjà à l’époque, il est quasiment impossible d’en savoir plus sur la vie d’Hélène. Très mystérieuse, Hélène refuse catégoriquement de s’épancher dans la presse.

Lors de la sortie du disque, Le Parisien aura beau tenter de gratter quelques infos, la chanteuse botte systématiquement en touche : « Je préfère ne pas répondre… C’est ma vie très privée (sic). Il faut bien que je me réserve un petit peu. »

Hélène est une fille simple, préférant la compagnie des animaux à celle des Parisiens. De quoi plaire au large public de bouseux d'AB.
Hélène est une fille simple, préférant la compagnie des animaux à celle des Parisiens. De quoi plaire au large public de bouseux d’AB.

Toutefois, des reportages et des centaines d’articles dépeignent la vie d’Hélène en cette folle année 1993. L’idole de toute une génération n’a en effet pas une seconde pour respirer, enchaînant tournages, enregistrements et promo. Ses seuls moments de tranquillité, elle les trouve les week-end, quand elle rentre dans son son cher département de la Sarthe.

Et là, Hélène prouve qu’elle est vraiment une fille comme les autres : « Pour me détendre, je préfère un bon livre, ou pendant le week-end, jardiner, aller à la pêche, ramasser des champignons, faire de la poterie, monter à cheval. » Pas vraiment des hobbies de rock star pour Hélène, qui semble coller parfaitement avec son personnage formaté par la machine AB Productions. Celui d’une jeune fille romantique, simple et « nature », refusant de rentrer dans le « star system ».

En outre, la force de la chanson est de créer une sorte d’intimité, un dialogue entre Hélène et son jeune public. La chanteuse semble ainsi s’adresser directement à ses fidèles téléspectateurs, employant le « vous ». Il faut dire qu’on peine encore aujourd’hui à imaginer à quel point cette communion entre la star et ses fans a pu exister, dans quelle mesure Hélène a su rendre les jeunes filles hystériques par ces simples mots :

Et même
Quand à la télé
Vous me regardez
Sourire et chanter
Personne ne m’attend le soir
Quand je rentre tard
Personne ne fait battre mon cœur
Lorsque s’éteignent les projecteurs

On va jusqu'à insérer dans le clip les scènes de liesse des fans en délire...
On va jusqu’à insérer dans le clip les scènes de liesse des fans en délire…

« Hélène je m’appelle Hélène » est sans aucun doute la plus grande chanson d’Hélène, mais aussi la plus moquée. Le talent du producteur-parolier est d’avoir eu l’audace d’auto-parodier sa propre création.

Comme à son habitude, il utilise son groupe fétiche pour pondre une « reprise » rebaptisée « Tu m’rappelles Germaine ». C’est une délicieuse parodie, digne des meilleurs titres des Charlots. C’est graveleux, c’est crade, en bref c’est « musclé » :

Germaine
Tu m’rappelles Germaine
T’as les bas qui plissent
Sur tes godasses
Germaine
Tu m’rappelles Germaine
T’es pleine de varices
C’est dégueulasse

Désormais rentré dans le patrimoine de la musique française, le tube d’Hélène a aussi étrangement connu une destinée universelle. L’air quasi enfantin de la chanson semble avoir en effet touché la sensibilité musicale de cultures totalement différentes.

C’est principalement le cas en Asie, et plus particulièrement en Chine. « Hélène je m’appelle Hélène » est devenu au pays des nems un standard, repris en VO par des centaines de jeunes chanteuses en herbe.

Nulle n'est prophétesse en son pays. Heureusement, il existe la Chine pour les losers du show-biz.
Nulle n’est prophétesse en son pays. Heureusement, il existe la Chine pour les losers du show-biz.

Plus dingue, Hélène est encore aujourd’hui une « star » dans l’Empire du Milieu. Ses albums se vendent toujours comme des petits pains, tandis que les places des concerts s’arrachent à prix d’or. Le « miracle asiatique » d’Hélène semble parti pour durer encore longtemps, et ça, Jean-Luc Azoulay l’a bien compris puisque Hélène garde désormais toujours un pied dans la nouvelle première puissance mondiale. La magie d’AB, toujours.

Dans les yeux d’une fille

Une « masterpiece » rollesienne

Un méga tube, comme seule Hélène sait les pondre. Enfin plus exactement l’infâme duo Porry-Salesses, qui ne se lasse jamais de pratiquer le recyclage industriel de leurs propres sons.

Dès l’intro, on comprend que l’on a affaire à une « masterpiece » rollesienne. Après un sublime riff de guitare, le tempo est lent, langoureux, agrémenté par les touches d’un clavier enivrant. Hélène entonne alors un véritable hymne pour les filles :

Dans les yeux d’un fille
Il y a toujours une étoile
Une étoile qui brille comme un phare dans la nuit
Elle brille pour un garçon
Dont on cache le nom
Mais qu’on aime
Qu’on ait tort ou raison

On le sait désormais, Hélène se veut être « une fille comme les autres ». Elle explique alors que « moi aussi, j’ai une étoile, un garçon dans son cœur, des chansons et pleins de bonheur. » Le petit jeu d’identification entre Hélène et ses fans peut tranquillement se poursuivre. Car oui, manifestement les gamines aiment savoir que leur idole est comme elles, timide et fragile : « Mais jamais je ne dévoile son prénom, car mon cœur qu’on me le vole a bien trop peur. »

Les "ultras" d'Hélène ont eux aussi des "étoiles" dans leur cœur.
Les « ultras » d’Hélène ont eux aussi des « étoiles » dans leur cœur.

Présent dans le générique de fin, « Dans les yeux d’une fille » est un titre emblématique de la discographie d’Hélène, d’une simplicité absolue mais diablement efficace.

Le génie d’AB frappe encore. Génie du mal, sans doute. Génie commercial, absolument. Ou comment faire de la chanson la plus mièvre possible une inoubliable ode à l’amour pré-adolescent…

Le Secret d’Emilou Haley

Comment ne pas vouloir se suicider avec un tel blase ?

Cette charmante ballade en apparence cache en réalité une terrible histoire : celle d’une jeune fille qui se suicide après avoir été engrossée par un certain François, dit « le grand ». On découvre une histoire de paysan se déroulant dans un coin paumé du Sud-Ouest de la France, puisqu’on apprend que Emilou Haley a quitté sans prévenir sa famille pour prendre le train « jusqu’à Montrozier ». Depuis cet événement, tout le village a oublié qui était Emilou Haley, même ses voisins.

Hélène aime par dessus tout la campagne, même s'il s'y passe des trucs sordides.
Hélène aime par dessus tout la campagne, même s’il s’y passe des trucs sordides.

Si ce bled ne dit rien à personne, c’est normal puisque c’est officiellement le plus petit du département du Tarn, du moins depuis quelques années seulement : « Une autre commune a eu la dernière place mais elle a accueilli une famille avec trois enfants », expliquait récemment le maire de la commune à la Dépêche du Midi.

Ainsi, Montrozier compte une vingtaine d’habitants l’hiver, tandis que débarquent l’été pas moins de cinq familles britanniques. Dans ce cadre bucolique, l’histoire mystérieuse que chante Hélène s’avère bien sombre. Elle semble évoquer les non-dits et le poids des traditions dans les campagnes françaises.

On ne sait à quelle époque l’histoire se déroule, mais il est probable que la pauvre Emilou Haley ait « fauté » en couchant avec François, « le fils du fermier ». Si la mère « pleure » quand on lui évoque la disparition d’Emilou, le père quant à lui « refuse d’en parler ». Par honte ou colère envers sa fille, on ne saura jamais.

Quoiqu’il en soit, Emilou a fini par « se jeter dans la rivière du pont du Bréguet ». Le bébé était-il déjà perdu, ou a-t-elle avorté avant de faire le grand saut ? On ne sait. Ensuite, en se suicidant, Emilou a-t-elle pleuré en pensant à ce bébé ou à son grand amour ? Encore une fois la chanson laisse planer un doute insupportable.

La chute de la ballade est encore plus triste. Car si Hélène avait envie de chanter l’histoire d’Emilou Haley, c’est qu’elle était tout simplement « son amie ». Difficile alors de ne pas pleurer avec Hélène, qui nous offre le titre le plus désenchanté de sa discographie, que l’on pourrait ranger au côté de la terrible chanson de Dorothée « Je t’aime encore », qui traite aussi d’un décès. Pas très « Bonheur City »…

Et si un garçon

Avec des « si », Hélène coupe du bois pour sa forêt (vierge)

Sans aucun doute le titre le plus faible de l’album. Une modeste ballade qui sonne davantage comme une chute de studio qu’à un tube en puissance. Comme d’habitude, Hélène chante l’amour tant espéré accompagné des inévitables violons « salessiens ». Elle veut de la romance, des mots d’amour, des poèmes, « le joli frisson qu’on appelle bonheur ».

Mais Hélène est une grande timide : saura-t-elle, le moment venu, s’adresser au garçon, s’abandonner à lui (pour un simple baiser, qu’on se rassure) ? Car oui, Hélène semble avoir douze ans quand elle chante l’amour. Mais restons lucides, Hélène était un produit avant tout destiné aux adolescentes en mal de romantisme, ainsi qu’à leurs mamans en pleine crise de la quarantaine.

Une Hélène au coin du feu, chantant sa petite ballade. Manque plus qu'une bonne tisane et on est bien là.
Une Hélène au coin du feu, chantant sa petite ballade. Manque plus qu’une bonne tisane et on est bien là.

Le titre d’Hélène possède toutefois son petit clip. Visiblement en manque d’inspiration, on voit une Hélène plus apathique que jamais se contenter de gratter sa guitare dans la nuit au coin du feu, dans ce qui ressemble à un camp de Gens du voyage.

C’est trop dur d’être une fille

Le genre de titre qui gonfle probablement Eric Zemmour

La chanson féministe d’une Hélène plus engagée que jamais ? C’est en tout cas ce qu’on aurait pu croire avec un tel titre. Mais Hélène n’est pas là pour nous parler de la condition de la femme, des inégalités salariales, de la « culture du viol », du machisme ambiant ni même du sexisme quotidien ou des règles difficiles. Non, ce qui est « trop dur d’être une fille », c’est quand « aucun garçon ne vous sourit ».

Car dans le monde imaginaire d’Hélène, une fille est par définition une petite chose fragile, qui a besoin d’un garçon pour se sentir forte (quant aux futures lesbiennes qui écoutaient Hélène, elles n’avaient qu’à écouter Mecano). C’est pourquoi l’héroïne des sitcoms chante sans complexe que c’est trop dur d’être une fille quand « on se sent trop seule sur la terre », d’autant plus quand « il n’y a personne sur votre chemin pour vous tenir la main. »

Hélène confirme, c'est vraiment trop dur d'être une fille.
Hélène confirme, c’est vraiment trop dur d’être une fille.

Toutefois, ce n’est pas uniquement la solitude qui est dure à vivre pour la gente féminine. C’est aussi une certaine forme de frustration sexuelle : « C’est trop dur d’être une fille, bien trop dur d’être une fille, de se sentir bien trop sage toutes les nuits, de ne pas mettre un visage sur ses envies… »

C'est trop dur d'être une Hélène, surtout quand on doit tourner ce clip à la con alors que la saison des champignons vient juste de commencer.
C’est trop dur d’être une Hélène, surtout quand on doit tourner ce clip à la con alors que la saison des champignons vient juste de commencer.

Musicalement, le titre est d’une atroce banalité. On retiendra cette guitare omniprésente, jusqu’à l’inéluctable solo, si caractéristique du « son AB ». Toutefois, le refrain est entêtant, et on se surprend à le fredonner longtemps après, quel que soit le sexe de l’auditeur. L’effet Hélène comme dirait l’autre.

A noter un clip tendance « Chasse pêche nature et tradition », typiquement rollesien. La belle chante dans ce qui semble être une vieille église abandonnée dans la nature, puis se balade le long d’un fleuve et d’un aqueduc. Simplicité au son d’une douce et tendre complainte, les ingrédients du cocktail parfait d’un après-midi automnal au côté d’Hélène.

Amour Secret

Du tube volé par Thomas Fava à la réinterprétation toute personnelle de Christophe Beaugrand

Encore une sempiternelle ballade, avec toujours la même recette : du ternaire, toujours la même basse, les mêmes arpèges, les cordes qui jouent le thème au début… En outre, un recyclage à tous les niveaux de la chanson « La première fois » de l’album précédent. A priori, pas de quoi s’enticher de ce titre.

Pourtant, encore une fois, la « magie AB » opère. « Amour Secret », c’est tout simplement le troisième méga tube de l’album, parfaitement intégré dans l’univers AB. Introduit et matraqué dans Hélène et les Garçons, c’est le « tube » sorti tout droit du cerveau de Nicolas. Il raconte l’amour de Sébastien et de Linda, les deux tourtereaux vivant une relation amoureuse en cachette.

C’est aussi et surtout le dernier morceau que tentera de « voler » le méchant producteur Thomas Fava à Hélène, lors de la légendaire soirée du « space cake ».

Beaucoup de clips sont tournés dans les décors de la sitcom. Avec AB, il n'y a jamais de petites économies.
Beaucoup de clips sont tournés dans les décors de la sitcom. Avec AB, il n’y a jamais de petites économies.

Néanmoins, si l’on en croit le magazine France Dimanche, l’origine de cette chanson est tout autre. C’est en tout cas ce que racontait un pigiste en 1993.

Selon lui, ce mystérieux « amour secret », c’est celui d’Hélène que porte pour un garçon bien particulier : « Ce garçon, Hélène l’a rencontré il y a sept ans. C’est lui qui a su faire naître chez cette jeune fille de 19 ans , alors inconnue, ce sentiment si doux qu’elle chante si bien. Depuis la gloire est venue avec tous ces hommes qu’elle met sur la route d’Hélène et qui rêvent de la conquérir. Pourtant elle ne les a jamais regardés. Celui qui compte, c’est son premier amour, son unique amour (…) Et ce garçon de l’ombre, c’est à lui qu’elle pense chaque soir quand vient sur scène le moment d’interpréter une de ses chansons préférées : « Amour secret », justement. » [11]

Difficile de savoir si le journaliste était sous drogue au moment d’écrire sa chronique, ou si le producteur d’Hélène avait tout simplement envoyé à la presse cette story-telling trop belle sur le papier.

Ce qui est certain, c’est que le tube d’Hélène offre un peu de lyrisme à une presse davantage connue pour être un torchon people : « Ces mots sont à la fois très doux et très durs pour Hélène. Doux, parce qu’en les disant, c’est un peu de son âme qui s’envole vers celui qu’elle aime. Durs, parce qu’ils sont l’amère vérité des amours contrariées. Comme elle aimerait se jeter dans ses bras ! C’est son rêve, son ultime rêve, elle qui a déjà la gloire et la fortune. »

Depuis, « l’Amour Secret » d’Hélène n’est pas tombé dans l’oubli. A la surprise générale, le slow kitschissime s’est transformé soudainement en un nouveau standard de la sous-culture populaire. Les responsables de ce basculement sont les créateurs de l’émission Secret Story, qui ont vite compris la filiation existant entre les sitcoms et leur programme. « Secret Story est une émission très bon enfant. C’est le seul programme qui est à la fois un jeu et une sitcom. C’est un peu le Hélène et les garçons d’aujourd’hui », finira par avouer la productrice Angela Lorente au journal Le Monde en 2011, soit quatre ans après les débuts de l’émission. [12]

Ironie de l'histoire, il aura fallu attendre les aventures foireuses de Nadège et Thomas de Secret Story 6 pour entendre à nouveau du Hélène sur TF1.
Ironie de l’histoire, il aura fallu attendre les aventures foireuses de Nadège et Thomas de Secret Story 6 pour entendre à nouveau du Hélène sur TF1.

Il faut néanmoins attendre la saison 6 en août 2012 pour que le pas soit définitivement franchi : un mini programme auto-parodique est alors diffusé chaque semaine lors du « prime ». Baptisé simplement « Amour Secret », il reprend le tube d’Hélène, transformant ainsi Secret Story et ses participants en mauvais comédiens de sitcoms, ridiculisés pour l’occasion à travers un doublage plus que douteux. Depuis, toutes les saisons de Secret Story ont repris le concept, faisant de la ballade d’Hélène la chanson kitsch et fétiche d’une toute nouvelle génération, abreuvée de real-tv.

Depuis 2015, avec l’entrée en scène de l’animateur Christophe Beaugrand, pur produit de la « génération AB », la filiation entre les deux univers séparés par une décennie semble plus que jamais de rigueur, d’autant plus que l’émission se déroule dans l’ancienne maison de Jean-Luc Azoulay ! Ainsi, tandis que les adolescentes des années 90 écoutaient religieusement « Amour secret » et vibraient avec leur idole, celles d’aujourd’hui reprennent à leur tour en chœur l’hymne à l’amour d’Hélène, mais pour mieux se moquer des fausses histoires d’amour des candidats de Secret Story…

Le train du soir

Hélène et la SNCF, une curieuse d’histoire de sidérodromophilie

La SNCF et Hélène Rollès, une grande histoire d’amour. Déjà en 1989, dans son premier disque resté confidentiel, Hélène chantait ce « train qui s’en va » (et donnant ainsi le titre de l’album). Un clip tourné à la va-vite montrait la toute jeune Hélène traînant son spleen dans les quais d’une gare, entourée de trains. Le train était alors une métaphore de l’amour qu’elle portait à un garçon, son départ étant selon ses mots « un peu de moi qui s’en va avec toi ».

Hélène à la fin des 80's, errant au sein d'une gare dans le plus parfait anonymat.
Hélène à la fin des 80’s, errant au sein d’une gare dans le plus parfait anonymat.

En 1993, rebelote. Cette fois, Hélène ne chante plus dans la ville, mais dans une gare de province, quasiment désaffectée. Le clip est exactement dans la même configuration que le précèdent, mais cette fois l’ambiance est bien plus à la nostalgie. Sur une mièvre balade country, le filtre marron accentue cette atmosphère mélancolique.

Dans cette gare, les trains restent désespérément à quai. Hélène semble condamnée à attendre son amoureux, comme si elle était seule au monde. Hélène semble alors résignée. Ses cheveux sont en bataille, comme si elle avait perdu tout espoir. Son éternel air de Droopy ne laisse finalement planer aucun doute : Hélène restera seule à la fin de la chanson. Il n’y aura pas de happy end possible, à moins qu’un beau jour son compagnon se décide enfin à passer son permis.

En outre, « Le train du soir » peut être analysée à deux niveaux. D’abord par le biais de la géographie des transports. Hélène chante en effet la fin des petites gares de province, subissant de plein fouet la concurrence de la voiture :

Ça fait bien longtemps tu sais
que tu es parti
chez nous tout a bien changé
Tu serais surpris
Ils ont construit l’autoroute
C’est plus calme mais tu t’en doutes
Il n’y a plus grand monde qui vienne ici

Le filtre a changé, la gare est encore plus pourrie. L'entrée dans les 90's n'a rien changé, Hélène a toujours autant le seum.
Le filtre a changé, la gare est encore plus pourrie. L’entrée dans les 90’s n’a rien changé, Hélène a toujours autant le seum.

En ce début des années 90, la carte des transports en France a en effet complètement changé. La multiplication des autoroutes et la mise en place de TGV ont profondément révolutionné les habitudes des Français. La SNCF doit alors modifier son offre, quitte à supprimer les gares intermédiaires jugées peu ou pas assez rentables.

C’est pourquoi, Hélène a beau avoir pris l’habitude de se pointer tous les soirs à la gare de son village, plus aucun train ne passe. Autre ombre au tableau, même le « vieil arbre » sur lequel Hélène et son amoureux allaient se réfugier a été déraciné par un orage, signe que le passé est à jamais révolu.

Hélène et ses cheveux en bataille. Rien à foutre du tournage d'un clip, Hélène reste nature.
Hélène et ses cheveux en bataille. Rien à foutre du tournage d’un clip, Hélène reste nature.

Une autre grille de lecture peut être esquissée à travers la thématique ferroviaire, qui traverse la discographie d’Hélène : le caractère érotique du train. Si l’on sait que cet aspect est fréquemment abordé dans les œuvres érotiques bas de gamme, la « littérature du chemin de fer » est aussi marquée par une perversion sexuelle aussi étrange que peu connue, la sidérodromophilie. [13]

Ce mot baroque est en réalité une contraction entre trois termes grecs : sidero : fer ; dromo : piste ou chemin ; philia : amour de. De cette association naît une forme de « perversion » plutôt originale, celle de l’excitation sexuelle procurée par les trains.

Il existe ainsi une entrée dédiée dans le « Dictionnaire des fantasmes et perversions » de Brenda B.Love renvoyant à ce type de pratique : « Cette forme particulière d’hodophilie est avantagée par le fait que le train, avec ses compartiments, est plus intime que l’avion ou l’autocar. Des couples aiment se livrer à des activités sexuelles devant les fenêtres lorsque le train passe devant une gare. Les trépidations du chemin de fer, certes moins importantes aujourd’hui qu’autrefois, ont souvent inspiré les amants, comme les écrivains. Leur effet, indiscutablement excitant, est à l’origine de nombreuses idylles ferroviaires. »

Le Dico évoque alors plus généralement quelques œuvres : « Une Idylle » de Guy de Maupassant, qui montre « une nourrice encombrée de sa lactation importante et qu’un voyageur soulage en la tétant », ou bien encore le film Les Valseuses qui reprend une scène similaire. Quant à Hélène, peut-on la qualifier de sidérodromophile ?

Bien sûr, l’idée d’associer « sainte Hélène » à une quelconque forme de sexualité glacerait à juste titre le sang de tous les fans. Reste alors simplement l’image d’une Hélène et son addiction aux gares, fantasmant sur des trains qui rentrent et qui partent, dans le « noir ».

Une fille et un garçon

Le genre de titre qui aurait fait fureur à la manif pour tous

Le tralalère dans toute sa splendeur ! On ne compte plus les similitudes avec le single pondu un an avant : « Pour l’amour d’un garçon ». Même orchestration, mêmes rythmiques, mêmes progressions harmoniques… même les lyrics sont « tralalèrisées » !

Une copie-carbone du morceau-phare de l’album précédent (même constat au passage pour « Je suis venue à Paris », qui était déjà un tralalère de « Pour l’amour d’un garçon », et ce sur le même album ! )

Hélène chante toujours les mêmes tralalères, sur les mêmes textes. So what ?
Hélène chante toujours les mêmes tralalères, sur les mêmes textes. So what ?

On ne pardonnerait de telles pratiques à aucun artiste, mais quand il s’agit du duo Porry-Salesses, curieusement la pilule passe merveilleusement bien. Au final, « Une fille et un garçon » sonne comme un vieux papier recyclé d’une poubelle jaune.

De quoi aussi rire à gorge déployée, quand on regarde Hélène et ses amis revendiquer dans la sitcom éponyme leur amour de la musique et leur combat contre l’industrie « commerciale » du disque. Le comble du cynisme du AB Productions de la grande époque.

Je veux

« Je suis contre l’injustice, et les enfants battus »

On a trop souvent affirmé que les « stars AB », et plus particulièrement Hélène, n’ont pas de conscience politique. Que les chansons fades et aseptisées de Jean-Luc Azoulay ne prennent aucun risque, se contentant d’évoquer l’amour et ses plaisirs futiles. Que nenni ! Hélène le prouve avec ce morceau, dont le titre est immédiatement évocateur : « Je veux ».

Voilà, Hélène ne demande pas, elle exige. Dans la veine du slogan d’un Podemos (« Nous pouvons »), la chanteuse se montre encore plus autoritaire et déterminée. On apprend d’ailleurs que « Je veux » n’est rien d’autre que l’une de ses deux chansons préférées (avec « Trop de souvenirs »), quand le magazine Télé 7 Jours pose la question à la sortie de son disque. « Parce qu’elle dénonce la violence », prend alors la peine de préciser l’artiste, résolue à mener le combat. [14]

Ce combat quel est-il exactement ? Certes, Hélène n’est pas vraiment connue pour ses prises de positions. Jusqu’en 1993, il est difficile de trouver quoi que ce soit « d’engagé » dans les divers propos de la chanteuse. Certes, il lui arrive d’exprimer une opinion, comme celle au magazine Télé Ciné Revue, dans lequel elle explique être contre « l’injustice, et les enfants battus. » Elle ose même affirmer qu’il faut « être sadique pour faire du mal à un petit. »

Le trip "hippie" d'Hélène, le genre de truc qu'on préfère tous oublier maintenant.
Le trip « hippie » d’Hélène, le genre de truc qu’on préfère tous oublier maintenant.

Plus étonnant, dans la même interview, Hélène donne un avis tranché sur la religion. Et pour le coup, l’idole d’AB ne va pas par quatre chemins : « Je ne crois pas en la vie après la mort. Je ne suis pas baptisée et je ne crois pas en Dieu, ni en aucune religion. Je veux croire en la vie. Il faut s’écrire son destin soi-même, essayer d’être le mieux possible tous les jours et ne pas s’inventer un Dieu. J’associe la religion aux guerres. Chaque fois que se pose un problème, c’est à cause d’une religion. Et de nombreux conflits ont éclaté sur base de différends religieux. A chacun son Dieu. » [15]

Toutefois, la chanson « Je veux » n’évoque pas directement le sujet de la religion. Heureusement puisque la musique d’Hélène est un projet universaliste, qui n’a pas pour but de diviser les gens, mais au contraire, de les rassembler.

A la manière d’un Bernard Minet chantant pour la sauvegarde de la planète Terre, Hélène a un combat à mener : la lutte contre la violence. A la première écoute, les paroles de « Je veux » sont plutôt troublantes. Un mélange confus de phrases apparemment sans lien entre elles. Sorte d’auto-parodie du cliché de la « chanson engagée », son auteur s’amuse à faire chanter n’importe quoi à sa muse, pourvu que le message passe :

Pour notre avenir
Il faut réussir
Il faut que les hommes enfin s’arrêtent de tuer

Toujours de bonne humeur. Sauf quand on évoque la violence sur la Terre bien entendue.
Toujours de bonne humeur. Sauf évidemment quand on évoque les nettoyages ethniques ou ce genre de trucs pas cool.

Nous sommes en 1993. La violence et la guerre n’ont pas cessé avec la chute du Bloc soviétique. La guerre du Golfe est dans tous les esprits, tandis qu’en ex-Yougoslavie éclate une première guerre qui aboutira à de macabres « nettoyages ethniques ». L’idée est alors de faire d’Hélène la porte-parole d’une génération, de sa génération. Elle emploie ainsi à nouveau le vocable « nous », celui de la jeunesse qu’elle est censée représenter.

Mais Hélène doit faire avant tout faire du AB. Afin de transmettre le message, l’humour et le second degré de JLA sont de mise. C’est pourquoi Hélène débite un nombre impressionnant de phrases absurdes et ineptes : « Je veux que les arbres, apprennent à voler ; je veux que les mers ne soient plus mouillées ; je veux que le feu arrête de brûler ; que les amoureux arrêtent de s’aimer, que les chiens arrêtent d’aboyer. »

Moins débile qu’elles ne le sont en apparence, les paroles doivent finir de prouver par l’absurde que toutes les tentatives de lutter contre la violence semblent vouées à l’échec :

Je veux que l’orage
S’arrête de gronder
Et que les nuages
S’envolent à jamais
Je veux que l’on vive
Trois millions d’années
Ou alors que les humains arrêtent de tuer

Peut-on en conclure que Hélène est à son tour gagnée par le pessimisme ambiant, qui voudrait que la « nature humaine » condamne pour toujours les hommes à s’entre-tuer ? Pas vraiment, parce que Hélène n’est pas du genre à se laisser aller à ce genre de considération. En outre, AB est là pour rendre les gens heureux. Le final du brûlot d’Hélène est là pour nous rassurer. Oui, tout est possible, comme l’avait dit avant ce bon vieux Che Guevara :

C’est bon de rêver
C’est bon de chanter
Un jour notre rêve va devenir réalité

Musicalement, le titre d’Hélène à la hauteur des lyrics. Grosse boite à rythmes tout droit issue des eighties, guitare rock agressive, grosse basse de Rémy des Musclés : le cocktail parfait pour le morceau le plus funky de l’album, associé à un clip psychédélique de bon aloi.

Je pars

Au revoir, Hélène

Encore une fois, Hélène chante dans un train ! Dans un clip tourné en deux heures à tout casser, on voit Hélène monter dans une Micheline. Le motif ? La belle a quitté son mec et rentre chez elle. Manière de clôturer le disque, Hélène répète à qui veut l’entendre que son histoire d’amour craint, et qu’elle « part », anticipant la fin de son histoire d’amour avec un garçon.

Hélène chante alors dans une ambiance « piano bar » qu’elle préfère « partir, avant de devenir un mauvais souvenir. » Une bonne idée sur le papier, mais qui n’aura pas été appliquée en ce qui concerne sa carrière musicale : Hélène continuera de pondre régulièrement des albums jusqu’à l’échec commercial de « Toi… Emois » en 1997. Ballot.

  • Chant : 3/5

    La voix d’Hélène s’avère être le point faible du disque, si l’on veut critiquer ce bijou made in AB. Hélène chante faux, n’offrant aucune alternative. Elle se contente principalement d’apporter sa douceur et sa mélancolie. Comme disait si bien Fabien Remblier, « Hélène fait du Hélène, et c’est ce qu’elle sait faire de mieux. » Et c’est déjà pas mal.

    Paroles : 4/5

    L’univers d’Hélène se résume à une thématique : l’amour. Hélène aime en secret, Hélène vit des chagrins d’amour, Hélène a des étoiles plein la tête et des papillons dans le ventre rien qu’à l’idée d’imaginer un garçon qui oserait lui prendre la main. Heureusement, Hélène a un atout : en tant que fille comme les autres, elle a ce don quasi unique de toucher en plein cœur la sensibilité des pisseuses. Et puis Hélène sait aussi très bien raconter des histoires de suicide, de train et de lutte contre la violence.

    Musique : 5/5

    C’était soit 0/5, soit 5/5. Dans le premier cas, on jugerait l’album en fonction des autres. Et là, c’est la catastrophe industrielle : Hélène chante sur les mêmes accords, les mêmes tralalères, les mêmes mièvreries pré-adolescentes que celles de Dorothée ou sur ses précédents disques. Mais d’un autre côté, c’est tout le charme de l’œuvre du trio Hélène-Azoulay-Salesses : la simplicité au service de l’émotion, des mélodies enfantines qui restent longtemps dans nos esgourdes. A la fois kitsch et romantique, l’univers « cul-culte » d’Hélène est ici à son apogée. On comprend mieux pourquoi les Chinois l’aiment tant.

    Prestation & Esprit AB : 5/5

    On ne félicitera jamais assez AB d’avoir eu la brillante idée de réaliser un clip par chanson. Certes, c’était dans l’objectif avoué de vendre un maximum de VHS. Mais au final, on se retrouve avec une mine d’or de vidéos : Hélène chantant dans la nature, dans une gare, dans un train, à la cafète, dans le garage. L’univers AB est en outre intrinsèquement lié au disque : les chansons sont reprises dans la sitcom. Surtout, Hélène parle de son propre rôle, s’adresse à son public. La confusion habituelle entre les personnages et leurs interprètes est ici à son sommet. Azoulay ne rééditera jamais un coup pareil.

    Total : 17/20

    Une excellente note pour l’album le plus culte et le plus vendu d’AB. Hélène est à l’apogée de sa brillante carrière de sitco-chanteuse. Trois méga-tubes, qui raisonnent encore aujourd’hui avec la même intensité, pour un seul album, c’est pas mal. L’album d’une génération de pucelles, les dernières filles à avoir connu une chanteuse pure et asexuée.


1- Profession idole des jeunes, Salut n°163, février 1994.
Le palmarès d’Hélène cette année-là : cinq « Salut d’or » : star musicale française de l’année – révélation féminine – meilleur concert – artiste la plus sympa – artiste la plus engagée
2- Le rideau rouge se lève pour Hélène, Club Plus Vedette, janvier 1993.
3- Hélène à sa façon, Intimité, novembre 1993.
4- La belle Hélène, Télé K7 n°487 janvier 1993.
5- Hélène, un petit air de Françoise Hardy, Ici Paris, novembre 1993.
6- Pour le grand amour, je peux tout abandonner, Ciné Télé Revue n°11, mars 1993.
7- Hélèèèèène !, Le Parisien, octobre 1993.
8- Hélène : son conte de fées, Télé 7 jour, mai 1993.
9- Cette première tournée restera le plus beau souvenir de ma vie, Télé loisirs, 13 novembre 1993.
10- Hélène : une tête froide sous une chevelure dorée, Ici Paris, janvier 1993.
11- Hélène : Je ne suis pas encore une femme, France Dimanche, octobre 1993.
12- TF1 promet un Secret Story 5 bon enfant, Le Monde, juillet 2011.
13- Feuilles de rail. Les littératures du chemin de fer, Claude Leroy, Paris-Mediterranéen, 2006.
Dictionnaire des fantasmes et perversions, Brenda B.Love, Éditions La Musardine, 2014.
14- Hélène : le défi d’une star, Télé 7 jours n°1743, 23 octobre 1993.
15- Pour le grand amour, je peux tout abandonner, Ciné Télé Revue n°11, mars 1993.

 

Commentaires