Philippe Lavot ou la thérapie par le rire

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Tout a commencé par un échange surréaliste de prose twittesque entre l’une de nos sitcomologues et Philippe Lavot. De là, l’ex sitcomédien a gentiment accepté de répondre à nos questions. De sa passion consommée pour la musique et la comédie en passant par des déclarations d’amour artistique à JLA, Philippe Lavot s’est livré sur le divan psychanalytique de la Sitcomologie.

Philippe Lavot et AB Prod', la rencontre improbable.
Philippe Lavot et AB Prod’, la rencontre improbable.

Pour envisager le Lavotisme dans toute sa-passionnante-complexité, il aurait fallu que la Sitcomologie se lance dans le gonzo journalisme : on vous aurait livré 20 pages d’interview psychédélique, où se sont croisés Lee Strasberg, Michel Bouquet, Jacno et Richard Lornac. Le tout s’agitant dans l’ombre de Dieu (aka JLA), qui devrait sérieusement envisager de nous rémunérer en tant qu’agents spéciaux dévoués à la Vérité Sitcomologique (un peu comme Spider Jerusalem dans Transmetropolitan) – c’est une idée en l’air enfin, on peut rêver, surtout que Philippe Lavot ne s’est pas privé d’invectiver gentiment le Maître et a trimballé la Sitcomologie à la remorque de ses doubles, du Conservatoire à l’Actor Studio jusqu’au périph’ en passant par la Plaine St-Denis et l’une des baraques non déclarées d’un célèbre politicien (la Sitcomologie, Interviews et Investigation fiscale) dans la plus romantique des plaques tournantes du narcotrafic. Et en sortant de ces presque 3h de dialogue avec Monsieur Lavot, on est bien d’accord avec Michel Audiard : « Heureux les fêlés, car ils laissent passer la lumière. »

« C’est de la comédie qu’il faut que tu fasses, parce que ça va te libérer »

Les Sitcomologues : En 1991 vous jouez le rôle d’un journaliste dans Cas de divorce. Comment êtes-vous arrivé chez AB Productions ?

Philippe Lavot : Aude Messean, qui était directrice de casting chez AB, m’avait souvent entendu dire: « Je m’emmerde en tant que comédien tant que je les fais pas rire. » Parce qu’en fait je ne m’étais pas suffisamment déterminé, ou parce que ça ne s’était pas révélé de façon poignante jusque-là. Durant le conservatoire jusqu’à AB productions, il se passe pas mal d’années où j’arrête ce métier et où je le reprends plusieurs fois. Jusqu’à AB productions, j’ai des rôles de jeunes premiers et ça me les casse, je m’emmerde. Je ne suis pas heureux de vivre, comme acteur, à être jeune premier. Je ne savais pas trop pourquoi j’étais devenu comédien. Un tapis volant était passé par là. Ma mère avait soufflé en dessous pour que j’y aille. Dès que je suis rentré au conservatoire, c’était une catastrophe. En deuxième année, Poiré et Pierre Mondy avaient monté La cage aux folles.

Ils me proposent donc un rôle dans la pièce, et moi j’avais besoin de gagner ma vie tout en faisant le conservatoire. Ça a été une opportunité formidable. Avoir joué dans La cage aux folles avec Poiré et Mondy c’était merveilleux! D’ailleurs je suis parti un an aux États-Unis pour aller voir ce que les américains faisaient. Là-bas j’ai appris beaucoup sur le développement de l’intelligence de jeu des acteurs, et aussi d’une certaine manière à me mettre en scène, en tant qu’acteur.

Et puis après l’Actor Studio de New-York, je retourne en France au conservatoire. Je joue un jeune premier dans une pièce qui fait furieusement rire. Et ça va s’inscrire dans ma vie : tout d’un coup ce n’est pas moi qui fait rire, ce sont ces deux monstres géniaux. Ce que j’aime, c’est cet échange, un peu comme au tennis, jouer avec le public. Je ne dis pas que ce n’était pas extraordinaire de jouer des rôles dramatiques. C’est un art formidable de maintenir un cap et de révéler son âme etc… Mais du point de vue de la joie, de la vie que j’escomptais obtenir en faisant ce métier, ce n’était pas dans ce registre. Il va se passer des années avant que l’opportunité se présente. Aude, je lui raconte à peu près ce que je suis en train de vous dire. Mon agent à l’époque, Danielle Gain, m’avait trouvé un rôle dans Le malade imaginaire, où je jouais avec Michel Bouquet au théâtre. Puis il se passe deux ans sans qu’il y ait quoique ce soit professionnellement.

On ne le répètera jamais assez, AB a aussi su trouver des comédiens incroyables.
On ne le répètera jamais assez, AB a aussi su trouver des comédiens incroyables.

Ce métier de comédien, c’est un truc de fou. A moins de devenir une star toute de suite, on rame comme un damné. Parfois on se demande s’il y a une île, une opportunité où on va pouvoir manger à nouveau. Je dis à mon agent qu’il faut que je travaille parce que j’ai des impôts en retard, mon loyer, tout ça… Et je lui dis : « Aude Messean me propose un rôle. » Et mon agent me répond: « Vous connaissez les clochers dans ce métier en France ! »

Dans les pays anglo-saxons (contrairement à la France), on vous en veut jamais d’avoir fait un soap. L’oracle de ma mère, je l’ai entendu en tant que tel : « C’est de la comédie qu’il faut que tu fasses, parce que ça va te libérer. » J’avais été enfanté par une déesse. Une fois que j’étais embarqué tous les jours là-dedans, je savais que je n’étais pas dans le produit d’excellence dans lequel j’aurais aimé me retrouver. Elle [Danielle Gain, ndlr] m’avait dit « Je te trouve un rôle. » Je lui dis : « Dans 30 jours. » Et puis rien, donc j’étais allé passer ce casting sans lui dire. Je savais que jour après jour se tissait la haine de mon agent parce que je faisais ça.

Les sitcomologues : Vous donniez l’impression de jouer des personnages très caricaturaux. Est-ce que c’était une volonté de votre part ce parti pris, un peu « personnage de commedia dell’arte » ?

Philippe Lavot : Je ne pouvais sauver ma vie qu’à partir du moment où, sans rien dire à personne, je m’étais dit : « Il faut que je tourne en dérision le personnage que je suis. » En le tournant en dérision, tout en étant dans les bâtons, c’est-à-dire sans trahir les gens qui m’engageaient, je force le trait jusqu’à ce qu’il frise le ridicule. Il fallait que je trouve matière à me moquer de ma condition. Non pas du personnage qu’on me donnait, mais à me moquer de « moi », qui n’arrivait pas à faire autre chose que ça. Non pas parce que c’était dérisoire, mais parce que ce n’était toujours pas dans l’ordre de la joie que je voulais obtenir dans ma vie d’acteur.

"La vie est un théâtre et les ruines un décor idéal pour faire la paire". Lavot dans Télé Club Plus en 1994.
« La vie est un théâtre et les ruines un décor idéal pour faire la paire ». Lavot dans Télé Club Plus en 1994.

Les sitcomologues : Le rire est quelque chose de très sérieux. Et le fait justement de jouer dans des formats sitcoms, qui sont faits pour la consommation, où il y a des contraintes de rapidité, ça ne vous a pas frustré, pour pouvoir exprimer cette dérision ?

Philippe Lavot : La réponse, c’est ce que je pouvais faire dans Les Garçons de la Plage. Il me semble que muni de ce script, je travaillais comme un cinglé. En jouant Norbert Michaud, je me suis dit qu’il fallait que je travaille comme un damné chez moi, pour avoir tous mes repères. La casting director Aude Messean m’avait dit : « J’espère que tu pourras exprimer quelque chose de drôle en le jouant. » Que je puisse passer au travers de ce qui m’était demandé, sans le trahir.

Sur le plateau, je n’avais pas d’indications quant à en faire quelque chose de drôle. Et donc d’avoir travaillé comme un malade mental, avec ces prises directes, sans avoir eu le temps de répéter, parce qu’effectivement on ne répétait rien-il fallait livrer le produit tout de suite à la chaîne- quand je me suis jeté dans cette cage aux fauves, ça m’a fait me dire : « Je ne vois pas comment, moi, dans la vie, je ressemble à Norbert Michaud. »

« Mais putain c’est hallucinogène ! Il est cinglé cet Azoulay ! Qu’est-ce que je fais dans cette équipe ? »

Les sitcomologues : Vous avez incarné des personnages plus ou moins saugrenus. Jean-Luc Azoulay calquait souvent les personnalités des comédiens sur les personnages de ses sitcoms. Était-ce le cas avec vous ? S’était-il inspiré de certains points de votre personnalité ?

Philippe Lavot : Alors là docteur on rentre en psychanalyse. J’y ai pensé de temps en temps à votre question. Je me rends compte que ça revient souvent, que j’élude souvent. C’est-à dire qu’en fait j’ai tourné mes personnages en dérision. Et je me demandais quelle partie de moi-même j’avais envie de tourner en dérision. Je me souviens d’une chose, qui peut-être, fait appel à ma vie ordinaire. Ce fonctionnement des personnages, jamais je ne l’ai eu dans ma vie. En revanche, moi à l’égard de moi-même, je me suis toujours surveillé, mais d’une façon paranoïaque : comme si j’étais double. J’ai l’impression d’être en psychanalyse… (Rires)

Les sitcomologues : On ne vous prendra pas 300 euros à la fin. (Rires)

Philippe Lavot : J’ai toujours envoyé balader ce surveillant. Néanmoins il est toujours présent dans ma vie. C’est lui qui me suscite une inquiétude sur ce que je suis. C’est certainement cette dualité, qu’Azoulay, qui voit à travers les gens, avait dû voir. Ce qui était totalement cohérent avec la manière dont on était dirigés sur le plateau, justement parce qu’il employait les gens pour ce qu’ils étaient. Néanmoins je n’avais pas peur de déroger légèrement à ce qui m’était demandé sur le plateau.

Le genre de personnage à jouer qui vous perturbe toute une vie.
Norbert Michaux, l’acariâtre gestionnaire du Club, le genre de personnage à interpréter qui vous perturbe toute une vie.

Quand j’avais passé l’audition pour le pilote des Garçons de la Plage, j’ai été renforcé [dans cette idée de dérision, ndlr] par le fait que je découvrais de super beaux mecs, et que c’est avec eux que j’allais constituer l’équipe. Je me suis dit « Mais putain c’est hallucinogène ! Il est cinglé cet Azoulay ! Qu’est-ce que je fais dans cette équipe ? » Et en même temps, je me disais : « C’est bien ce que m’avait dit Aude Messean » ; il fallait que je fasse rire dans ce truc. Dès ce premier instant à l’audition, je ne pouvais que rire de moi. Si pour autant j’avais eu l’idée, renforcée par les années de conservatoire, que je pouvais être un joli jeune premier, là, c’était mort, définitif. Et donc j’avais l’opportunité d’utiliser mon double paranoïaque pour que mon autre moi-qui est beaucoup plus libre que lui- se foute de sa gueule. JLA avait certainement décelé cette mixture de ces deux aspects de moi.

Il m’a donné la chance de pouvoir faire une composition, mais une composition qui ressort d’une réalité quasi psychanalytique chez moi. Et d’ailleurs j’ai toujours cru que dans la composition, on ne peut composer qu’à partir du moment où on est là, comme un chimiste, qui doit trouver une matière fondamentalement réelle en lui, parmi la collection de « lui » à l’intérieur, et qu’il fait jaillir à l’extérieur.

Les sitcomologues : Votre première expérience chez AB production en tant que comédien : Cas de Divorce

Philippe Lavot : Cas de Divorce [CDD pour les connaisseurs], ça a été le début de cette démarche : me moquer du personnage que j’avais à jouer. J’avais tout en main pour ça. Et grâce au cameraman qui n’était que sur moi. A chaque fois j’avais mon cameraman pour moi. Et grâce à Karine Karsenti (la directrice de production), je vois le produit et je me dis : quel humour ! Si je me souviens bien CDD c’était un produit américain francisé. Vous avez déjà vu un commentateur dans un tribunal ? Génial ! Extraordinairement drôle ! Déjà ça m’amuse énormément ça.

Speaker/journaliste lénifiant, notre comédien se fait remarquer dans la mythique série "judiciaire" Cas de Divorce.
Speaker/journaliste lénifiant, notre comédien se fait remarquer dans la mythique série « judiciaire » Cas de Divorce.

Aux États-Unis ces CDD étaient coupés de pub, et pour rappeler aux gens ce qu’ils avaient commencé à voir avant l’invasion publicitaire, il fallait leur rafraîchir la mémoire en commentant ce qu’il s’était passé avant, d’où ce commentateur. Et je me dis : « Tu pourras jamais être sérieux comme les autres journalistes. » Ce n’est pas possible, je ne peux pas. Ou ils m’éjectent, ou je tourne en dérision ce journaliste, tout ce que je commente etc… Cette idée qui était à la base dérisoire, et que je trouvais génialement drôle me convainquait totalement… C’est une situation qui n’existe que dans la comédie. Je voyais le cameraman et je lui disais : « Ça collait, ça ? » Le cameraman devenait instantanément un complice. De plus en plus je distillais une espèce de dérision à jouer mon rôle.

Les sitcomologues : On vous laissait donc une liberté de jeu…

Philippe Lavot : On me laissait une liberté fabuleuse. C’est pour ça d’ailleurs que je vous remercie. C’est médicinal cette rencontre ! Parce que ça me remémore ce pourquoi finalement, concernant la sitcom des Garçons de la Plage, je me suis dit : « Je vais pouvoir continuer à faire ça. »

« J’avais une difficulté avec Agnès Dhaussy… je la trouvais tellement jolie »

Les sitcomologues : Ce n’était pas un peu frustrant de jouer avec des gens qui avait peu d’expérience dans le domaine de la comédie ? Ce qui crée le rire, comme vous nous l’avez dit, c’est l’échange. Et quand il n’y a pas d’opportunités de créer l’échange avec les autres comédiens, comment fait-on ?

Philippe Lavot : Un type comme Francis Darmon (Mo) avait tout le temps de l’humour dans l’œil. Je voyais qu’il se marrait intérieurement. Il m’a sauvé la vie, parce que c’est vrai que ce n’était pas évident. En même temps, je me disais « Quelle chance ils ont, de pouvoir s’utiliser eux-mêmes, tel quel. » Et à l’égard de moi-même : « Pauvre malheureux, tout ce que t’es obligé de tricoter pour t’accepter dans ce rôle et te former une structure, pour en faire cette marionnette complètement cinglée. »

Agnès Dhaussy, une bombe largement sous estimée.
Agnès Dhaussy, une bombe largement sous estimée.

Pour répondre à votre question, aucun d’eux n’était une difficulté. Dans l’œil de Francis il y avait : « T‘inquiète pas, vas-y avec l’opportunité de faire ce que tu fais. » J’avais une difficulté avec une seule personne. C’était Agnès Dhaussy. Parce que je la trouvais tellement jolie. A chaque fois que je jouais avec elle j’étais apeuré. Et de voir qu’elle continuait à être la jolie femme qu’elle était, avec autorité parce que c’était son rôle, pour moi ça représentait la plus grande difficulté. Non pas une difficulté avec elle mais une difficulté sur-augmentée avec moi-même. Par contre de jouer avec Florence Rouget (Brigitte) j’adorais ! Elle aussi avait l’œil qui frisait.

Les sitcomologues : Un mot sur Richard Lornac alias Bob, le Jean-Claude Duss des Garçons de la Plage ?

Philippe Lavot : Il est fantastique ce mec ! J’ai jamais vu une authenticité pareille. Je l’ai connu un peu plus après Les garçons de la plage parce que je voulais faire de la musique… Et donc il m’avait convié chez lui, on était dans son studio à travailler un peu. La finesse de ce type… C’est un type miraculeusement fin, fondamentalement gentil. Pendant Les Garçons de la Plage, on n’avait peut-être pas un rapport fréquent. D’abord parce qu’on jouait pratiquement jamais ensemble, et certainement que chacun avait à tenir la particularité du comique qu’il avait à donner. Je jalousais un peu Richard parce qu’il était naturellement drôle.

Norbert Michaud, l'acariâtre gestionnaire du club de vacances.
Michaud en prend littéralement plein la gueule…

Les sitcomologues : Quel regard portez-vous sur votre expérience au sein d’AB productions ?

Philippe Lavot : Un énorme bonheur! Je tenais (et même plus que ça) à cette vie que j’avais au sein d’AB productions. J’avais l’impression d’être en famille, dans une famille où on n’a encore rien construit, où l’on reste sur le futur. J’étais complètement critique tout le temps. Je jouais mes propres rôles avec une critique énorme. Quand j’étais chez Azoulay, je me disais « J’espère que je ferai quelque chose de mieux après. » Il y avait aussi une femme que j’adorais, Karine Karsenti, qui elle, m’exprimait une confiance dès Cas de Divorce.

« Quand je croisais JLA, je respirai sa tronche, je le respirais comme de la cocaïne. Et ça me faisait du bien de respirer son regard. J’avais l’impression de respirer de l’intelligence pure. Je respirais ma plus jolie histoire de vie »

Les sitcomologues : Si JLA vous proposait de reprendre le rôle d’Antoine dans Les Mystères de l’Amour, ou de jouer dans une de ses productions, vous accepteriez ?

Philippe Lavot : Mais tout de suite ! Et je vais vous dire, pour le rôle d’Antoine dans Les Vacances de l’Amour, il me propose au début une toute petite séquence de ce débile mental chauffeur/majordome. Et puis de jour en jour, d’épisode en épisode, il m’augmentait. Et puis à la fin-au dixième, parce que j’en ai tourné dix- il est venu lui-même diriger cet épisode. Je ne l’avais jamais vu sur un plateau et c’était lui le réalisateur ! J’étais fou de bonheur ! Je me disais « Il est venu pour moi! Pour me diriger moi ! » En fait j’espérais à ce dernier épisode qu’il se dise: « Je vais monter une série sur cette espèce de cinglé débile mental chauffeur/majordome. »

Les sitcomologues : Ce serait génial que JLA vous intègre dans Les Mystères de l’Amour

Philippe Lavot : Ça va je suis pas trop vieux ? Je le jouerais encore plus déglingué [à écouter, le message de Philippe Lavot à Jean-Luc Azoulay : J’aurais besoin qu’il me reprenne, j’ai besoin de bouffer moi merde].

Toujours partant pour les délires azouléens !
Toujours partant pour les délires azouléens !

Les sitcomologues : Quels étaient vos rapports avec JLA?

Philippe Lavot : A chaque fois que je voyais son regard c’était comme si j’allais respirer de la confiance en moi. Quand je le croisais je respirai sa tronche, je le respirais comme de la cocaïne. Et ça me faisait du bien de respirer son regard. J’avais l’impression de respirer de l’intelligence pure. Je respirais ma plus jolie histoire de vie [à écouter, Philippe Lavot parlant de docteur JLA].

Un jour, on tourne ce dernier épisode des Vacances de l’Amour, je déjeune avec lui. Je suis en face de lui. A un moment donné, je lui dis : « Je suis sûr que vous pouvez écrire des choses artistiques phénoménales.» Je lui parle de Blazing Saddles de Mel Brookes, où vous avez des acteurs qui passent d’un décor à l’autre. C’est un studio où se tournent plusieurs films… Tout d’un coup ils sont dans une histoire où ils ne devraient pas être. Par rapport à la dérision que j’ai, par rapport au génie qu’il a de faire ce qu’il fait, avec l’humour qu’il a dans son regard, je lui propose quelque chose qui serait de cet ordre, artistique. Il me répond alors très sérieusement : « Philippe, je ne suis pas du tout un artiste, je suis un industriel. » Et je lui réponds : « Pour être industriel à ce point-là il faut vraiment avoir une âme d’artiste. »

Un comédien à part dans l'univers pourtant décalé de JLA.
Un comédien à part dans l’univers pourtant décalé de JLA.

Les sitcomologues : Vous aviez conscience du succès des sitcoms et de l’exposition qui en découlait à ce moment précis ?

Philippe Lavot : D’ailleurs quand je pense à ça, c’est vraiment génial votre site, les sitcomologues. Toutes les critiques que vous faites c’est hallucinogène ! Pour en revenir à votre question, c’était un bonheur total de voir les gosses, les ados qui venaient à la sortie des studios. Ils venaient surtout chercher les belles et les beaux. En même temps j’ai eu la chance d’avoir cette deuxième fournée, qui était pratiquement comme une autre équipe, et qui venait m’exprimer à quel point ils étaient heureux de la manière dont je les faisais rire.

Les sitcomologues : Comment avez-vous vécu l’arrêt d’AB production ?

Philippe Lavot : Ça a été terrible quand A et B ont splitté en 98, parce que tout s’est arrêté. D’abord cette famille n’existe plus. Tout à coup, je me retrouvais hagard, à essayer de revenir dans des familles que j’avais fréquentées dans des vies antérieures. Et juste après, j’ai essayé de continuer ce métier. A un moment donné Gérard Moulevrier (du casting) me dit : « Y’a un rôle pour toi dans Navarro. » Et donc j’y vais. Je passe l’audition avec Hanin, ça marche super bien. Gérard Moulevrier me dit : « Je crois que c’est good. » Je rentre chez moi et deux-trois heures plus tard dans l’après-midi, Moulevrier m’appelle et me dit : « Philippe j’suis désolé ils t’avaient pris, mais ils ont vu que t’avais fait des séries AB. » C’était donc impossible que j’aille dans la boutique Roger Hanin. J’étais grillé.

A l’écoute des morceaux (et au visionnage des clips) de Philippe Lavot-sous le pseudo Ipcha Zad Garpo (« Ip » pour Philippe, « Cha » pour Charles, « Zad » pour « emmener » en japonais et « Garpo »( le nom du producteur), on a pensé à Jacno avec ou sans Ellie, à Daniel Darc, et par extension à Kraftwerk, qui a inspiré tout ce beau monde. On s’apprêtait donc à parler new-wave et post-punk, électro des 80’s et en fait non. Pas grave, Monsieur Lavot a noté toutes les références ratées sur un ticket de caisse et nous a donné les clés de sa musique.

Les sitcomologues : Et la musique dans tout ça ? Vous en faisiez déjà en parallèle de la comédie ?

Philippe Lavot : Oui j’en faisais déjà à côté. Je m’étais inscrit à des cours de musique. Et j’en suis dingue, c’est comme si je pouvais attraper ma respiration de vie avec la musique. Et ma mère a dû penser que si je plongeais là-dedans, j’allais devenir out of the world. Et quitte à ce que je fasse quelque chose d’artistique, valait mieux quelque chose de concret rapidement, en l’occurrence être acteur. Autant qu’on puisse y arriver… Au début je suis devenu acteur un peu pour elle. Heureusement que je me suis souvenu après que très tôt, j’avais eu l’instinct d’être comédien pour désamorcer des drames dans ma famille. J’arrivais comme une bombe, pour faire rire mes parents qui s’engueulaient. Pour en revenir à la musique, elle revient à chaque fois, les paroles surtout, ou l’idée de quelque chose. Pour moi les mots sont des instruments de musique et en les accolant, ça crée des partitions musicales. Comme je ne suis pas très riche en culture musicale, je ne pense pas que mes créations aillent loin en termes de composition. Et finalement, la chanson c’est un petit hobby pratique, pas trop compliqué, pour repartir de cette espèce de sens intérieur, et qui me ressasse avec bonheur ma propre vie. C’est vraiment un outil de recentrage conçu pour utiliser mon être intérieur. En 87 j’ai commencé à écrire des trucs. Et c’est pendant AB production que j’écrivais cette chanson : « L’insecte métallique ».

« J’avais un besoin impérieux d’exprimer cette confusion des idées, des émotions, des sentiments et des nécessités du temps à ce moment-là »

Les sitcomologues : JLA vous a-t-il proposé d’enregistrer vos créations à cette époque ?

Philippe Lavot : Est-ce que moi, j’aurais manifesté ça ? J’en ai pas le souvenir. Je me souviens en avoir parlé à Tom Schacht (quel amour ce type!) et à Richard Lornac. Richard m’avait même dit : « Passe à l’émission de Ruquier à la radio. » Je n’ai pas bénéficié de l’opportunité et je le regrette. Et pour l’instant, la musique, j’en ai rien fait par rapport au marché ; ça reste cette espèce de hobby où j’ai l’impression de pouvoir utiliser ma cuisine de vie intérieure. Je n’ai toujours pas démarché pour essayer de voir si elle peut aider ma vie à la gagner. J’écrivais pendant ce temps-là et à chaque fois que des mots me viennent, j’ai une mélodie qui me vient avec.

Les sitcomologues : Votre style de musique, vos locutions et même vos clips rappellent curieusement les univers musicaux de Jacno ou de Daniel Darc.

Philippe Lavot : La jeune femme qui fait du hula hoop dans mon clip vidéo m’avait parlé de Daniel Darc. Je ne connais pas du tout ces artistes. En fait je suis totalement inculte. C’est comme si j’avais tout occulté depuis l’oracle de ma mère. Il me reste ce que j’entendais quand j’étais petit : des grands jazzmen, des grands classiques. J’écoutais beaucoup Bob Dylan, les Beatles. J’avais l’impression que la vie me faisait un cadeau. Quelle merveille d’entendre ça. Et après ça je commence à devenir inculte. C’est-à-dire qu’en fait, je commence à entrer dans un état de bébé, qui est incapable de donner un nom aux choses mais qui absorbe comme un malade. Dans les années 80, il n’y a qu’un seul artiste qui m’inspire : Gainsbourg. J’aime aussi beaucoup Alain Bashung. En dehors de ça, je suis complètement ignorant ou je rejette. Quand on fait des chansons, c’est tellement sonore qu’il serait totalement mensonger de dire qu’on a pas envie d’être entendu. Et pour être entendu avec les chansons, il faut être dans la pertinence du temps dans laquelle on se trouve. Je vais me remettre à écouter plus sérieusement la pertinence du temps dans laquelle je me trouve, et savoir qui aujourd’hui fait ça, et de qui ils sont issus.

Les sitcomologues : Comment vous est venu ce texte de « L’insecte métallique » ?

Philippe Lavot : Cette chanson, elle m’est venue en conduisant sur le périphérique en plein mois d’août avec une chaleur écrasante, en revenant ou en allant chez AB. Où j’entendais la vie au volant de ma bagnole. Et il y a ce rail, et là à cet endroit, l’autoroute passe au-dessus, et en dessous il y a un grand vide et le son qui remonte, comme ça, comme un instrument de musique. A ce moment-là, j’entends le son des voitures sur le bitume qui est chaud, cette matière complètement réelle, charnellement chaude. Et il y a ce métal, avec le crissement des pneus. Le son se répercutant des pneus sur le bitume, dans la chaleur, sur ce métal, est envoyé dans cette cuvette. Et j’entends ça, je me dis: « Putain c’est la musique que je veux faire ! » Et tout d’un coup je me suis senti comme un insecte qu’on écrase.

Les sitcomologues : D’ailleurs à travers cette chanson vous dénoncez complètement une société de consommation.

Philippe Lavot : Exactement ! La densité de la pollution absolument fantastique. C’est-à-dire ce moment dont je vous parlais, c’est une éclosion de bonheur. J’étais une fleur qui naissait de ce magma de merde. Bien des années auparavant il me revenait cette image: j’avais passé une journée extraordinaire à Barbizon dans le sud de Paris-là où il y avait eu l’école des impressionnistes. C’était une journée d’un bleu somptueux. Je reviens sur Paris, je vois ce truc inouï. Je vois au-dessus de Paris une coupole, une belle demi-sphère bien marron. Et donc des années après quand j’étais sur le périphérique à ce moment-là je me disais : il faut que j’écrive quelque chose. D’où cette idée de bagnoles électroniques. Et dans le clip je voulais cette atmosphère dans laquelle je m’étais trouvé.

Les sitcomologues : Dans « Car-là », il y a beaucoup de jeux de mots. On devine par exemple assez bien celui sur Carla Bruni. Qu’aviez-vous envie d’exprimer en vous moquant de cet environnement socio-politique ?

Philippe Lavot : C’était au moment de l’élection présidentielle en 2007. J’avais envie de me comprendre parce que je me représentais le côté exaspérant, outrancier. J’étais là auprès de ma mère. Ma mère qui était totalement sarkozyste. Je comprenais complètement pourquoi elle l’était. Et je me disais profondément : « Je crois que je le suis aussi. » Et en même temps je me disais : « Il faut des types comme lui pour réveiller la volonté de faire. » J’étais complètement divisé en me disant : « Il faudrait un Sarkozy dans la peau d’un mec de gauche. » Il faudrait l’énergie de ce mec dans la peau de Hollande. Et en même temps je le voyais comme une espèce de produit dérivé de De Gaulle. J’avais envie comme un cinglé, comme si une chanson pouvait être une déclaration journalistique. J’avais un besoin impérieux d’exprimer cette confusion des idées, des émotions, des sentiments et des nécessités du temps à ce moment-là.

Les sitcomologues : Comment s’est manifestée cette envie d’écrire des chansons ?

Philippe Lavot : J’ai commencé à écrire en 1987 sur des petits carnets. Pour moi une chanson c’est le meilleur moyen de raconter quelque chose, de ne jamais perdre mon texte. C’est comme un roman scénarisé, j’aime m’écrire et m’auto-mettre en scène.

Les sitcomologues : Quand vous êtes en pleine création musicale. Une fois que vos chansons sont écrites, les enregistrements se font de façon instantanée ou vous prenez le temps ?

Philippe Lavot : Les enregistrements se font en très peu de temps. C’est pour ça que j’ai l’impression que ce n’est jamais terminé, qu’il faudrait améliorer… Pour la musique je travaille avec Patrick Pernet, qui lui est un véritable musicien. Je me sens un peu comme un peintre auprès d’un génie du pinceau. Donc tout se fait le plus vite possible pour voir apparaître le tableau. Et j’ai l’impression de ne l’avoir jamais terminé comme il faut. Il y a toujours un manque.

Les sitcomologues : C’est intéressant de voir l’instantanéité comme une contrainte, liée aux conditions matérielles.

Philippe Lavot : J’ai toujours une peur-mais monstrueuse-des enregistrements, d’autant qu’ils sont courts. Moi qui aime répéter énormément, construire avant même de jeter le truc, comme dans la comédie-autrement dit, avoir tous mes repères- j’ai un problème en musique pour jeter ça d’un coup. La difficulté, c’est d’être calé sur le rythme. Quand j’enregistre comme ça, j’ai l’imaginaire (pendant que je distribue les paroles que j’ai écrites et apprises) qui continue à débarquer. Pendant que cet imaginaire me raconte des choses, j’ai l’impression par moment de rater un train. Et donc j’ai toujours le sentiment de me rattraper en urgence en me disant « J’ai sauté un segment. » C’est ça qu’il faut suivre, ce n’est pas cet instrument global qui vous suit. Il m’est arrivé de chanter sur scène en catimini juste après AB production. Il y avait une salle qui s’appelait Le chantier devenue Le coach par la suite, dirigée par Philippe Albaré. Mon rêve serait de pouvoir chanter sur scène avec des instruments vivants, et aussi une machin électronique qui jouerait avec tout ce qu’il se passe sur scène, en même temps.

Les sitcomologues : Et aujourd’hui quels sont vos projets ?

Philippe Lavot : Je souhaiterais concrétiser le plus rapidement possible mes chansons. Et pourquoi pas, tenter de convaincre un producteur. J’aimerai aussi en faire quelque chose qui fait du bien par le rire.

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