Anthony Dupray – Coupable

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Nous nous cachons dans la musique afin de nous dévoiler.

Jim Morrison.

Au milieu de la décennie 90, Anthony est à l’apogée de sa carrière. Tout lui réussit. La suite des événements va cependant signifier une forte dégringolade. Son deuxième album, Coupable, est un bide retentissant. La magie ne prend plus. Pourtant Anthony s’est fort investi dans le projet : « C’est un disque plus rock. Les personnes qui m’entourent, me conseillent et qui écrivent les textes et les musiques me connaissent mieux depuis que nous travaillons ensemble. Ils ont donc fait un album sur-mesure et je le trouve super. » [1]

« Pour l’instant, je suis incapable de composer mes chansons, je ne sais que chanter ! Je préfère laisser le soin à de vrais professionnels d’écrire pour moi. Ils me connaissent parfaitement et je leur fais confiance »

C’est encore Ariane qui est aux manettes. Anthony semble s’en remettre à elle à 100% : « Pour l’instant, je suis incapable de composer mes chansons, je ne sais que chanter ! Je préfère laisser le soin à de vrais professionnels d’écrire pour moi. Ils me connaissent parfaitement et je leur fais confiance. » Anthony a donc volontairement une liberté artistique limitée, mais a besoin de préciser : « Je me sens quand même impliqué dans l’affaire en donnant mon avis sur certains détails ! »

Attention, phrase culte.
Attention, phrase culte.

En outre, Anthony a une sorte de révélation en enregistrant le disque : « J’ai aussi apprécié le travail en studio son. Jusqu’à présent, je n’aimais pas du tout, préférant de loin chanter sur scène. J’ai d’autant plus adoré qu’on a enregistré avec des musiciens et non pas avec une bande son. Je chante donc en live, comme en concert. Je l’avoue, je me suis amusé. »

Toutefois un premier bémol. L’album ne comporte malheureusement que 8 titres (ou 10 si l’on ajoute les EP) et ne dure en définitive qu’une bonne grosse demi-heure. Manque d’inspiration, manque de temps ? En tout cas, le chiffre des ventes est catastrophique : à peine 30 000 exemplaires vendus. Une honte à l’époque. Cet opus a longtemps été présenté comme inécoutable. Pourtant, depuis quelques années, Coupable est enfin (re)considéré à sa juste valeur. C’est l’heure de la réhabilitation de ce disque incompris par ses contemporains.

« Camille Raymond et les Jumelles ont tout de suite dit que ce disque, c’était vraiment moi ! »

L’album, au-delà des sempiternelles chansons d’amour, s’articule autour de deux thèmes : la boxe et la rédemption. Tout d’abord Anthony souhaite montrer qu’il est un battant : « J’ai commencé à pratiquer la boxe quand j’avais douze ans, après le judo et le karaté. Comme pour ces deux sports, c’est mon père, professeur de karaté et régisseur de théâtre à la base, qui m’a initié à la boxe car il en faisait beaucoup lui aussi. Un jour il m’a dit : « Viens, on va faire un tour dans une salle de boxe. Ce serait bien que tu en fasses un peu. » Tout de suite je me senti à l’aise dans ce sport et cet univers. C’est un milieu intriguant, proche de celui des artistes. J’y ai rencontré des gens soudés, solidaires, qui se respectent. »

 Au moins, ça change des autres fiottes chanteurs d'AB.
Au moins, ça change des autres fiottes chanteurs d’AB.

Anthony semble vouloir trancher avec l’image créée de toute pièce du gentil petit gars du Havre, celui que le public avait découvert, subjugué, trois ans auparavant : « Chacune des chansons dévoile une facette de ma personnalité, de ma vie. J’y chante l’amour, l’amitié, la boxe. Il est plus autobiographique que le précédent. » Pour preuve, il prend à témoin ses partenaires des Années Fac, du moins les plus polies, les trois qui ont accepté de l’écouter : « Camille [Raymond] et les Jumelles ont tout de suite dit que ce disque, c’était vraiment moi ! »

Champion

« J’ai tout de suite pensé à Jérôme Le Banner pour le clip et il a tout de suite accepté ! Nous cognons tous les deux avec la même rage, avec la même passion »

Anthony a littéralement envie de « défendre son album », comme sur un ring et présente à la presse son premier single, « Champion » : « Cette chanson raconte l’histoire d’un jeune qui s’en est sorti grâce à la boxe. Elle lui a permis de s’évader de la cité dans laquelle il vivotait. Ce type est devenu un grand champion, mais un jour, il s’est fait attaquer par une bande de loubards, ceux-là même qui l’avaient applaudi. C’est l’une de mes chansons préférées de l’album et d’ailleurs le premier single extrait de l’album. »

Anthony est-il ce fameux « Champion » ? Ou raconte-t-il l’histoire de Jérôme Le Banner, star de la boxe française dans les années 90 ? C’est ce que suggère le clip. Et surtout, on connaît la vraie amitié entre les deux Havrais, soulignée à l’époque dans la presse et encore aujourd’hui sur le site d’AB Productions. [2]

En tout cas c’est bien Anthony qui a choisi Le Banner pour le clip : « J’ai tout de suite pensé à lui pour le clip et il a tout de suite accepté ! Nous cognons tous les deux avec la même rage, avec la même passion. »

Mais ce « Champion », ce personnage de boxeur qui a quelque chose à (se) prouver, c’est aussi bien évidemment Anthony. Ou du moins, ce que son père, son mentor, aurait rêvé qu’il soit. Il ne faut pas oublier qu’à partir des Années Fac, le personnage d’Anthony devient professeur de karaté dans une salle de sport. Il fait aussi de la boxe thaï et ne manque pas de se faire casser la gueule. Avec AB, la frontière entre le réel et la fiction est ainsi dire toujours très floue.

Enfin pour mieux affirmer son image de combattant, Anthony aime à se présenter sous les traits d’un véritable bad boy. Son personnage passe le plus clair de son temps à se battre ou à s’entraîner pour d’hypothétiques championnats en Thaïlande. Mieux, le comédien s’amuse avec son public et va jusqu’à déclarer au magazine d’AB: « Même si je suis un non-violent, j’adore donner des coups. » [3]

Oui, c'est possible d'être viril chez AB.
Oui, c’est possible d’être viril chez AB.

Musicalement, « Champion » est certainement le titre le plus emblématique d’Anthony, sa chanson ultime pourrait-on dire. Paradoxalement, elle est présente dans un album qui ne s’est pas vendu. La vie est parfois mal faite.

Coupable

« J’pouvais pas être comme, ces nazes qui se laissent faire »

L’autre thématique est explicitement introduite dès la première chanson de l’album : Anthony est coupable. De quoi ? Les paroles sont formelles : « J’pouvais pas être comme, ces nazes qui se laissent faire, j’me disais qu’un homme, c’était droit, fort et fier. J’cachais ma tendresse, en jouant l’insolant, j’cachais mes faiblesses d’un regard arrogant. J’voulais pas que la vie, fasse de moi un perdant, j’voulais pas qu’une fille, rie de mes sentiments. »

Anthony est aussi coupable d'avoir osé un tel shooting. Yo.
Anthony est aussi coupable d’avoir osé un tel shooting. Yo.

On peut y voir une explication quant au comportement machiste d’Anthony. C’est parce qu’il a effectivement peur de ses sentiments, parce qu’il n’est pas une vulgaire fiotte tout simplement. Il n’est pas un « naze », mot au passage à signaler car très rare dans une chanson.

Quoi qu’il en soit, Anthony se livre à fond dans cette chanson qui est certainement la plus réussie et la plus rock de toute sa discographie.

Toute la nuit à te regarder

« Il y a un plan dans ce clip où la fille est nue, recouverte de pétales de roses. Ça c’était une idée d’Ariane »

Le second single est la ballade « Toute la nuit à te regarder ». Si elle n’a jamais pu rivaliser avec le succès de « Autour de toi Hélène », Anthony a pourtant tout fait pour défendre son titre, notamment dans un play-back au Club Dorothée que l’on peut qualifier encore aujourd’hui de légendaire. [4]

Quels que soient les lives, toujours les mêmes problèmes de cheveux.
Quels que soient les lives, toujours les mêmes problèmes de cheveux.

Le clip vaut par ailleurs le coup d’œil. Nous avons à ce sujet interviewé le réalisateur de ce monument de l’érotisme AB, où Anthony mate une jeune fille à poil qui dort : « Un jour Ariane est venue me proposer de faire ce clip. C’était une fille qu’Anthony et elle avaient choisi. Mais comme Anthony était très populaire à l’époque auprès des filles, j’avais une consigne assez précise : on ne devait pas voir son visage. Je pense que l’idée était de ne pas attacher le visage d’une jeune femme auprès d’Anthony, d’avoir une femme un peu générique, histoire qu’on puisse imaginer tout un tas de chose. Par contre il y avait des idées d’Ariane assez précises. En particulier il y a un plan dans ce clip où la fille est nue, recouverte de pétales de roses. Ça c’était une idée d’Ariane. On a aussi tourné dans sa maison de campagne ! »

Aussi pompeuse que kitsch, la ballade nocturne d’Anthony n’est toutefois pas crédible : comment croire qu’un mec comme Anthony puisse passer une nuit à regarder une nana dormir sans la toucher…

La prochaine fois

« Si je sais pas bien parler, ça ne m’empêche pas de ressentir »

Anthony a un problème de communication avec une nana : « J’aurais tant voulu te parler mais les mots ne sont pas sortis. » Heureusement, il y a la musique, le rock, pour déclarer sa flamme : « La prochaine fois je te les chanterais, ces mots que je n’arrive pas à te dire. » Et à cette occasion, Anthony sort l’artillerie lourde. Guitare presque heavy, un bon synthé et une rythmique imparable.

Anthony a envie « d’ouvrir son cœur », comme s’il comptait enfin se lâcher sur ce nouvel album. Il envoie à cet égard une sorte de message à son public, qui l’attend au tournant : « Je vais prendre ma guitare, mon courage à deux mains. » La musique doit servir de catharsis à un Anthony conscient de ne pas bien s’exprimer : « Si je sais pas bien parler, ça ne m’empêche pas de ressentir, je sais que la musique, guérira nos peurs. »

Le soir où t’es partie

« Tu roulais… le camion… trahison »

Il est loin le temps de la bonne humeur et de la naïveté d’Anthony chantant sa joie de s’être payé une moto. Celui qui prenait les filles et chevaucher sa grosse bécane à la recherche de sensations. Born to be wild… Car désormais, l’heure est grave. C’est la fin de l’été, Anthony attend sa copine pour « se retrouver, se dire tout, ce qu’il s’était passé. » Mais il poirote, « longtemps », ne comprenant pas immédiatement ce qu’il se trame. Puis c’est le déclic : « Tu roulais… le camion… trahison. »

Tony a toujours cultivé son image de beauf fan de motos et de Johnny.
Tony a toujours cultivé son image de beauf fan de motos et de Johnny.

Cette phrase, censée être hautement dramatique mais qui fait rire quand même, doit faire comprendre la dramatique de la situation : la fille a eu un accident de moto. Anthony ne veut pas accepter le fait, mais la phrase de la trahison du camion résonne dans sa tête. Et puis, le jour de l’accident, « une étoile s’est allumée », comme un signe. Anthony accepte la sombre destinée, mais a une certitude : « T’es toujours dans ma vie. »

Musicalement, le morceau est à la hauteur : un blues égayé par un double solo de sax et de guitare. Pour la première fois, Anthony est glauque et chante quelque chose de vraiment triste. L’heure n’est vraiment plus à la déconne et à la superficialité pour le rockeur du Havre, enfin conscient que « l’éternité n’existe pas sur Terre ». Tout comme son succès à la télévision en quelque sorte…

Visage d’ange

On pourrait penser au personnage de Sandra des Années Fac, celle qui torture l’âme d’Anthony

Double retour ce titre : celui d’abord d’un thème plus léger, les jolies femmes, celles qui font souffrir les hommes. Mais aussi celles des flûtes péruviennes du premier album. Anthony nous raconte une femme au « visage d’ange » mais au « cœur de démon ».

Cette dialectique de la femme attirante mais démoniaque est un classique de la littérature. C’est Lilith, le succube [5]. Anthony le sait : « Avec toi je vais brûler. » Si on en revient à notre culture AB, on pourrait penser au personnage de Sandra des Années Fac, celle qui torture l’âme d’Anthony.

Anthony et son bouc en ont ras-le-bol des salopes !
Anthony et son bouc en ont ras-le-bol des salopes !

Comme la fille de la chanson, Sandra est aussi un « étonnant mélange de haine et de passion » et un « délicieux mélange de miel et de poison ». Anthony le sait, il ne faut pas toucher ce genre de fille, mais il préfère prendre le risque, quitte à en appeler à la protection divine : « Protéger moi mon dieu. »

Les femmes… toutes des salopes ? Avec Anthony, on pourrait dire que fondamentalement, oui. Sauf les mamans bien sûr.

Recommencer

Accompagné dans les chœurs par Eric des Musclés en personne

Final de l’album. Le son est toujours très old school, toujours porté par un saxo omniprésent. Encore une fois, Anthony est coupable de quelque chose, après avoir terminé son histoire avec une nana sans trop « savoir comment ».

Mais le bougre a envie de « recommencer ». Accompagné dans les chœurs par Eric des Musclés en personne, Anthony se montre encore une fois convaincant dans son rôle d’éternel amoureux transi.

Bonus :

Un peu de toi

« Juste un simple geste de connivence »

Bizarrement absente sur l’album, ce dernier single d’Anthony Dupray est pourtant une de ses meilleures compositions. Le thème n’est pourtant pas nouveau car Anthony chante encore la fin d’une histoire d’amour : « C’est vrai on s’était rien promis, nous deux c’était pas pour la vie.»

Mais Anthony pense encore à cette gonzesse. Il ose alors chanter : « Appelle-moi, ne me dis rien » à celle dont il sollicite « encore un peu de toi ». Pour enfoncer le clou, Anthony tape dans le complexe en demandant « juste un simple geste de connivence. » Mot qui n’avait jamais été employé jusque-là dans toute l’histoire des productions AB.

Un clip, réalisé par le fameux Pierre Papa, est tourné pour ce single. Anthony, paré d’un long manteau en cuir ou d’un costard à rayures, traîne son spleen dans une sinistre gare désaffectée. Il y a comme un parfum de nostalgie dans ces dernières images d’Anthony chanteur.

Après ça, plus rien ne sera comme avant. En même temps qu’avec cette fille, Anthony perd son amour vis-à-vis de son public. Ce dernier a grandi et semble être passé à autre chose, aux boys band notamment. « C’était si bien, même si c’est la dernière fois » chante-t-il alors à juste titre…

La parole sans la voix

Blasé par les critiques qu’il encaisse depuis ses débuts chez AB

Présente sur la Face B du single « Encore un peu de toi ». Anthony nous fait une sorte de leçon de vie sur l’hypocrisie. Peut-être légèrement blasé par les critiques qu’il encaisse depuis ses débuts chez AB, notre rockeur nous fait la leçon : quand quelqu’un te parle, il ne faut pas uniquement l’écouter, mais observer son regard, ses yeux ou encore ses mains.

On préfère toutefois quand Anthony casse directement la gueule de ses détracteurs.

  • Chant : 4/5

    La voix d’Anthony a pris de la puissance en trois ans. La clope, le whisky et (un peu) de travail, voilà la recette gagnante pour notre rockeur du Havre. Plus juste, plus percutant, le chant d’Anthony est à son apogée dans la chanson Coupable.

    Musique : 4/5

    Rémy des Musclés a bien bossé pour son poulain. La production est un cran au-dessus. Pour du AB, c’est pas (trop) mal. Mention à Claude Samard pour le bon boulot aux guitares, et à Michel Gaucher (ex Chaussettes Noires) au sax.

    Paroles : 4/5

    Ariane a aussi bien bossé pour son poulain. Le sommet du genre étant atteint par les singles et la chanson du camion. Tous les titres sont en réalité de véritables hits en puissance. Dommage, le déclin d’AB a entraîné injustement celui d’Anthony.

    Prestation & Esprit AB : 3/5

    Revers de la médaille, en prenant plus de maturité, Anthony a peut-être délaissé le facteur AB qu’on avait tant aimé lors du premier album. Plus de référence à Hélène, ni à personne d’ailleurs. Dans les clips, pas de scènes dans la Cafète ou au Nelly’s. En outre, dans les Années Fac, plus aucune mention de la carrière musicale d’Anthony, pas même une petite promo déguisée.

    Total : 15/20

    Album court mais intense, comme une bonne levrette claquée sur une figurante a priori consentante. Anthony laisse toutefois un douloureux sentiment d’inachevé à ses fans. De bons morceaux énervés, une ballade épique et une histoire kitchissime de moto. Dans le contexte lugubre de l’année 1996 pour les produits made in AB, Anthony fait tout de même un beau baroud d’honneur avant de disparaître.



1- Anthony Dupray. Je suis aussi un guerrier, Télé Club Plus n°42, février 1996.
2- Le kick-boxeur Jérôme Le Banner « champion » pour Anthony Dupray
3- L’article est entièrement disponible ici.
4- Malheureusement, les vidéos sont désormais introuvables sur internet. Ne reste plus que ce lien qui en parle.
5- Mireille Dottin-Orsini. « Lilith » in Pierre Brunel dir., Dictionnaire des mythes féminins. Éditions du Rocher, Paris, 2002.

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