Anthony Dupray – Rêves…

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Anthony Dupray a débarqué chez AB après avoir envoyé une K7 à Hélène Rollès, avec une chanson dans laquelle il lui déclare sa flamme et où rêve d’être à l’écran avec elle. Nous avons déjà expliqué cette « légende AB » dans une biographie sur la rock star du Havre. Anthony a alors l’immense honneur de faire la première partie d’Hélène au Zénith puis dans le reste de la France à la fin de l’année 1993.

Un peu moins d’un an après la sortie de ce single, brillamment intitulé « Autour de toi Hélène », Anthony récidive cette fois avec un album, produit par ses deux mentors : Ariane Carletti et Rémy Sarrazin, le fameux Rémy des Musclés. 1994.

Musicalement c’est l’année de la mort de Kurt Cobain, l’apogée de la dance music et les joyeux débuts de Marilyn Manson. Mais c’est aussi et surtout ce fameux album Rêves…, dont le pluriel et la ponctuation nous donne une première indication : oui, Anthony aspire toujours à vivre son rêve éveillé depuis sa déclaration d’amour à la belle Hélène, mais ses ambitions sont plus larges et peut être aussi plus douteuses. 12 titres forment la structure de l’album, dont pas moins de 5 singles, au succès variable. Jean-Luc Azoulay et Gérard Salesses sont bien sûr de la partie, comme sur toute production AB qui se respecte.

Comme dans un rêve

L’opus s’ouvre par une chanson dont le thème est le rêve. Logique. L’intro est mièvre, le chant est fade, les paroles sont d’une pauvreté absolue : « Comme dans un rêve, je t’ai vu sortir du métro ; comme dans un rêve, j’ai oublié qu’il pleuvait trop ; comme dans un rêve je t’ai suivi, toi tu avais ton parapluie ; je n’en avais pas, mais les gouttes ne me mouillaient pas ».

On comprend très vite que Dupray est une sorte de stalker qui poursuit les jeunes filles jusqu’à un « vieux ciné », tout en n’oubliant pas de respecter la loi (« j’ai demandé à la caissière vite un ticket »).

Parce qu’Anthony a beau être un rockeur, il reste un brave type qui respecte les lois. Heureusement, la fille en question paraît consentante quand les lumières du cinéma se rallument. La chanson peut enfin décoller, grâce à des chœurs « wouuu » du plus bel effet. Par ce morceau lascif, Anthony nous invite à fantasmer sur une rencontre du plus bel effet.

Anthony avait un seul rêve : devenir une star AB Productions.
Anthony avait un seul rêve : devenir une star AB Productions.

La chanson aura même l’honneur d’une sortie en single et surtout d’un clip, de haute volée. Le budget, comme toujours, est mince. Mais ce clip doit permettre à ceux qui ne comprennent pas bien le français de saisir la profondeur des paroles.

On y voit Anthony, vêtu de cuir, poursuivre une blondasse tenant un parapluie multicolore, qui se réfugie dans un cinéma. Anthony achète son fameux ticket à une hôtesse, puis nous offre un cours de harcèlement typiquement masculin à cette brave fille. Cette dernière finit évidemment par céder et Anthony gagne son roulage de patin. Un rêve fort fructueux, une fois de plus.

Palavas-les-Flots

Si un jour les historiens de la chanson française doivent retenir un titre d’Anthony Dupray, ce sera bien celui-là. Un vrai hit, digne des plus grand succès des années 60. Si on fait rapidement un peu de géographie, Palavas-les-Flots est une petite commune du département de l’Hérault, dans le Languedoc-Roussillon. Elle est surtout connue pour être une station balnéaire, très prisée des Français, depuis le XIX° siècle et surtout après la Seconde Guerre mondiale.

Si connaît les peintures de Gustave Courbet sur les bords de mer de la ville, on connaît moins l’excellente chanson d’un certain Marc Chalan en 1974 « Je me casse à Palavas ». Moins rockabilly que son prédécesseur, le titre d’Anthony Dupray n’en reste pas moins relativement catchy, une ode à la bonne humeur et à la nostalgie. Une chanson qui respire la crème solaire et les vieux souvenirs d’enfance.

Anthony, petit normand né dans la cité grisailleuse du Havre, a-t-il vraiment vécu dans le Sud de la France pendant l’école primaire ? Sûrement pas, en tout cas il nous narre ici une vie rêvée, celle de ses 11 ans. Un Anthony, puceau, plein de bons sentiments qui pourtant « se trouvait pas beau ». Un jeune garçon, timide (« tremblant »), tombant amoureux d’une certaine Élodie, une petite garce qui « ne répondait pas à ses tendres courriers, rédigés en secret pendant le cours d’Anglais ».

Un amour compliqué par le fait que le petit Anthony, à l’époque, était un véritable gentlemen, se contentant de raccompagner la fille sans même la toucher. Et puis surtout, le soir « pas question de la raccompagner », parce qu’elle « allait à la danse » et Anthony lui au « karaté ».

Sans doute la meilleure lyric de toute la discographie de Dupray. Heureusement, il y a le « concert de Johnny ». Bel hommage à l’idole d’Anthony. Le rockeur réussit enfin à y embrasser la fille dans « le noir des Arènes » et devenir, sans « savoir comment », « beau, le jour de ses 12 ans ».

Ah, cette mèche. Pas pratique pour un play-back.
Ah, cette mèche. Pas pratique pour un play-back.

Plus tard, Anthony aura l’honneur de rencontrer son maître, auquel il rendra un bel hommage : « Je l’ai trouvé grand comme une montagne, mais une montagne de simplicité. »

Aujourd’hui encore, la chanson est culte. Des gens qui passent par Palavas-les-Flots s’amusent à se photographier devant le panneau de la commune, avec une pensée pour le petit Anthony, celui qui fit son premier bisou innocent lors d’un concert de Johnny.

La fille à la guitare

Encore une fois, on est probablement en plein rêve d’Anthony. On ne sait pas s’il était atteint de somnambulisme, mais notre rockeur surprend ici une fille (encore le côté stalker) dans la rue, chantant le « blou-ues », dont les « cheveux flottaient dans le vent, petite flamme au milieu des indifférents. » Le tout au son d’une ballade folk-pop agrémentée de sonorités péruviennes, celles que l’on peut entendre dans le métro parisien.

Musicalement, c’est plutôt bien produit malgré un chant peu viril. La chanson traite d’une sorte de déjà-vu que vivrait Anthony avec cette fille à la guitare. Mais cette fois, Anthony n’arrivera pas à choper la fille : « Je donnerais tout pour la revoir ». C’est beau et triste à la fois.

Tu me fais de l’effet

Première rupture musicale dans l’album. Ici, on entre sans vaseline dans l’univers du bon vieux rock’n’roll à papa. Ici, Anthony se pare de sa plus belle veste en cuir, d’une banane, et nous envoie un swing de folie. Ringarde, la chanson l’est absolument, mais elle semble totalement assumée et en phase avec le revival « Nashville » imposé par Dorothée à l’époque.

Anthony pose une première pierre à l’édifice du « toutes des salopes » qu’il va dicter tout au long de sa carrière AB : « Les filles ça fait souffrir alors il faut agir avec prudence » ; « Les filles savent si bien, distraitement, mine de rien nous attirer. »

Mais comme tout bon macho romantique qui se respecte, il y en a une qui mérite son amour : « Mais toi toi, tu me fais de l’effet, oui toi toi, tu me prends tout entier, avec toi, je veux tout, tout oublier. »

Un performeur de génie.
Un performeur de génie, qui nous fait de l’effet.

Si cette chanson n’est pas un single, on aura l’occasion d’observer une fantastique prestation live au Club Dorothée, qui elle aussi est inoubliable. Anthony se métamorphose en un Elvis des années 90, accompagné des Musclés.

Ces derniers assurent un show à la hauteur, dont un superbe solo de sax’ de Papy René. Pour une fois, Anthony chante sans playback, couine même, comme ses idoles vintages. Bon garçon et bad boy à la fois, Anthony résume parfaitement ce qu’il doit être dans une petite interview qui suit la performance : « Oui j’aime beaucoup le rock’n’roll », sans oublier de rassurer la ménagère qui s’apprête à écouter Manuela Lopez chanter à propos de sa môman : « Oh oui, les mamans c’est ce qu’il y a de plus important. »

Anthony, le Elvis français ? Really ?
Anthony, le Elvis français ? Really ?

Change pas

Une chanson très funky. Anthony y dénonce, à l’instar de MC Solaar, les filles victimes de la mode : « Tu as toujours ton vieux blouson, tu ne portes que des pantalons, tu piques mes chemises le matin. Ça fait rien, je trouve que ça t’vas bien. Change pas, moi j’t’aime comme ça …t’es pas du tout du genre de celles, qui se maquillent pendant des heures, pourtant t’es belle comme un cœur… sans rien autour tu m’fais encore plus craquer. »

Cette chanson a certainement dû flatter et faire le bonheur de milliers de filles laides amoureuses en secret d’Anthony. Encore une fois, le sax’ est mis à l’honneur par un solo irrésistible, accompagné d’une rythmique sex’ dans laquelle notre beau gosse affirme sans rire aimer les garçons manqués, et qu’il en a rien à foutre des mannequins stars des 90’s, les célèbres « Cindy, Claudia ou Campbell. »

Est-ce que toi aussi tu pleures ?

Single passé relativement inaperçu, malgré la qualité relative du morceau. Anthony explique sans trop se casser la tête la chanson dans la presse de l’époque : « Elle raconte l’histoire d’un garçon et d’une fille qui viennent de se quitter. Chacun de son côté pense à l’autre, et se pose les mêmes questions : est-ce que toi tu aussi tu pleures, est-ce que toi aussi tu penses à moi… c’est un peu nostalgique et toujours un peu romantique. » La chanson traite donc d’une « histoire un peu banale, celle d’un simple amour d’été ».

Le problème pour Anthony est que la chanson qui traite d’un « amour de vacances » a déjà été faite. On se doute que Christophe Rippert a dû tirer la gueule à l’écoute de ce morceau, constatant que son rival a tenté de marcher sur ses plates-bandes. Mais il faut reconnaître à Anthony qu’il a su garder son style, bien plus rock que son compère, avec un super solo de guitare qui ponctue le titre.

Prendre la route avec moi

Autre single, qui a connu un succès d’estime, présent sur la mythique compilation «Stars Télé ». C’est un titre emblématique de ce qu’est le personnage d’Anthony Dupray chez AB. Un peu beauf, tout heureux de s’être enfin « payé une moto » pour frimer devant les nanas. Anthony c’était un peu le type de Confessions Intimes avant l’heure, celui qui va prendre plus soin de sa bécane que de sa nana. Toutefois il ne faut pas être injuste puisque l’ami Anthony compte bien envoyer du rêve à « celle qui saura prendre la route avec moi. » et promet beaucoup de plaisir à celle qui voudra bien « chevaucher sa moto » en sa compagnie…

Titre bien rock avec encore une fois une guitare omniprésente, c’est avec le clip qu’il prend une autre dimension. Il met en scène Anthony sur la fameuse moto « qu’il vient de se payer » et c’est une guest, Camille Raymond, qui joue le rôle de la nana qui se fait embarquer à moto. Cela ne manque pas de piment quant au même moment Anthony sort avec Justine dans Premiers Baisers. Une pierre deux coups, comme toujours avec JLA.

Envie d’exception

Chanson méconnue mais qui gagne à être écoutée attentivement. Sans doute l’une des mieux écrites, en tout cas celle qui a dû le plus faire mal au crâne des jeunes filles qui se sont jetées sur l’album. Anthony clame son rêve de vivre intensément : « J’ai envie de vivre une autre vie ». Depuis sa ville du Havre, il s’emmerde profondément : « Solitude, de toujours voir les mêmes visages ; lassitude, de toujours lire la même page; du livre de l’ennui, et de perdre sa vie. » Il se compare à un « arlequin dans un théâtre », qui « joue à jamais le même acte ».

Anthony aka "Seum man".
Anthony aka « Seum man ».

Ainsi, il clame, au son de lourdes guitares, une sorte de manifeste, qu’il va s’évertuer à appliquer dans sa vie de star télé. Quitte à foutre un bordel monstre sur le tournage des Années Fac et à martyriser quelques figurantes : « Envie d’exception, aimer sans raison, brûler de passion, de mille façons, envie d’exception, ivre d’émotions, vivre d’impulsions, sans interdiction. »

Un 11 Juillet

Une histoire sordide, « au cœur de la forêt », dans laquelle Anthony raconte qu’il a prêté un « serment d’amitié » avec ses amis dans « une grotte oubliée ». Après un rapide échange de leur sang, ils sont devenus frères. A cause d’une fille cependant, le groupe va imploser : « Mais elle était si jolie ». Et tout ça un 11 Juillet. Il est intéressant de noter qu’il existe deux versions de cette chanson. En effet une seconde version a vu le jour, dans laquelle la mention du serment prêté par le sang a été supprimée.

Anthony aime les "grottes oubliées", mais pas celles vous vous croyez.
Anthony aime les « grottes oubliées », mais pas celles vous vous croyez.

Dans les années 90, la problématique du sida a probablement poussé les auteurs à modifier le texte. Dupray lui, se moque du sida et préfère visiblement baiser la fille du groupe de ses potes. Il aura l’occasion dans les Années Fac de prouver que les nanas de ses potes sont ses proies idéales.

Je suis amoureux de toi

Certainement la chanson la plus naze de l’album. Musicalement, le morceau est plat, kitsch. Mais ce qui retient avant tout l’attention, ce sont les paroles : « J’ai tout essayé de faire, pour arriver à te plaire. Je m’suis acheté un scooter, un super casque à visière, un skate board et des rollers. Je suis v’nu devant chez toi, pour te démontrer de quoi, j’étais capable pour toi. Quand t’es sortie, j’étais vert, je m’suis retrouvé par terre, j’t’ai vue éclater de rire, j’n’ai pas pu te dire… je suis amoureux de toi »

Anthony nous sort une vieille histoire d’amour pré-adolescente, sortie tout droit du cerveau dérangé des auteurs, apparemment encore restés bloqués aux années 60. A la fin du titre, Anthony semble nous demander « et toi, qu’est-ce que tu penses de ça ? » Il est souhaitable de ne pas répondre à cette question sous peine d’être malpoli.

Autour de toi Hélène

Le premier morceau d’Anthony, celui qu’il l’a rendu célèbre. Chanson de mythomane, d’érotomane mais pas vraiment de mélomane. Heureusement sur l’album, nous avons droit à une version acoustique, donnant toute sa force au chant et à l’intensité d’un Anthony sous perfusion de ritaline.

Une bonne tête à se masturber devant Hélène (et les Garçons).
Une bonne tête à se masturber devant Hélène (et les Garçons).

La basse de Rémy des Musclés est aussi mise en avant, donnant une coloration résolument dark au plus grand tube de notre rocker sentimental. Et que dire du solo de gratte final ? Hélène en a eu de la chance qu’on lui écrive un aussi beau morceau. Ce n’est pas Cathy qui aurait eu un tel honneur.

Changer d’histoire

Clôture de l’album avec cette triste et puissante ballade pop-rock, où le synthé de Rémy nous transporte dans le malheur d’Anthony, prêt à « changer d’histoire, avant qu’il ne soit trop tard ».

Parce que Anthony a peur de s’engager, a peur des sentiments qu’il peut ressentir avec une fille. Et pour se protéger, il vaut mieux larguer sa nana avant que ça devienne trop sérieux. Il faudrait alors « tirer le rideau noir » alors qu’il avouer aime la fille « comme il respire ».

  • Chant : 2/5

    Clairement le point faible de l’album. Anthony avait pourtant travaillé avec Mme Charlot pour sa voix, mais on attend forcément plus de la part de la rock star d’AB. Trop timoré, Anthony se ne lâche pas suffisamment. Le résultat donne un aspect mièvre fort dommageable.

    Musique : 3/5

    Du bon et du moins bon. Les guitares très présentes donnent un peu de personnalité à l’ensemble, avec quelques solos bien placés. Les styles sont relativement variés : rock sixties, funk, ballade, pop-rock. On peut remercier ici Rémy des Musclés. Malheureusement la production est, comme on pouvait s’attendre, très faiblarde, mais au niveau d’un Christophe Rippert.

    Paroles : 4/5

    Malgré quelques titres catastrophiques dans le domaine, Ariane a su mettre des mots sur les rêves, les passions (moto, filles) et les espoirs d’Anthony. Et puis quand Anthony chante « et pas question de la raccompagner, elle allait à la danse et moi au karaté », tout est dit.

    Prestation & Esprit AB : 5/5

    Impossible de mettre moins. Avec une chanson sur Hélène, un clip avec Camille Raymond, des chansons et thèmes qui collent parfaitement au personnage d’Anthony, cet album est de la pure came d’AB.

    Total : 14/20

    Mention bien pour Anthony. Pas mal pour un premier coup d’essai. L’opus suivant sera forcément très attendu par toute une génération qui a rêvé avec Anthony.

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