AB dans « Ça se discute », le début de la fin (1997)

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Est-ce que ce sont les contraintes économiques qui empêchent certaines productions de fournir des culottes à leurs comédiennes ?
Hélène, une réponse à donner à ça ? Non, bon Hélène a une culotte !

Florian Gazan et Jean-Luc Delarue.

Quand Jean-Luc Delarue réussit le tour de force d’inviter Jean-Luc Azoulay et quelques grandes figures d’AB Productions pour sa dernière émission de la saison, la situation n’a plus rien à voir avec le traitement qu’avait pu réserver à la grande époque France 2 comme dans le fameux documentaire d’Envoyé Spécial.

Car si JLA a finalement accepté de mouiller la chemise en participant à l’émission, tout en laissant les caméras de l’équipe de « Ça se discute » filmer les coulisses des Années Fac, c’est que l’Empire AB est à un tournant de son histoire. Dès 1996, une guerre froide entre les deux mastodontes de la télévision française fait rage, depuis que Claude Berda a lancé son grand projet de bouquet satellite, menaçant directement les intérêts de la Première chaîne.

Azoulay, pour l'instant ravi d'être là.
Azoulay le maître à penser d’AB, décontracté et sans cravate. Pour l’instant ravi d’être là.

Quand est tournée l’émission, à l’été 1997, nous sommes quelques semaines seulement avant la fin du Club Dorothée (30 août), événement qui va se révéler funeste et qui sonne immédiatement le glas de la collaboration entre AB et TF1.

Le « Ça se discute » de Jean-Luc Delarue sur le sujet des sitcoms dans la télévision française symbolise ainsi a posteriori une sorte de pré-enterrement des « années sitcom ».

Sans le savoir, c’est donc la dernière fois que Jean-Luc Azoulay et ses sbires s’affichent dans une émission de télévision sous l’égide – l’étiquette – d’AB Productions. Et autant dire que cette dernière sortie ne se fait pas sans accros ni critiques. Car déjà, dans le « milieu » AB ne fait plus peur. L’audimat des sitcoms demeure certes plutôt correct, mais n’a plus rien à voir avec le raz-de-marée du début des années 90.

En outre, JLA doit reconnaître du bout des lèvres que AB peut aussi connaître l’échec, en prenant l’exemple de celui d’Un Homme à Domicile sur France 2 (en ne faisant bien évidemment pas de référence à l’autre échec fracassant d’AB, celui de la non-diffusion de la sitcom Talk Show, ou encore les faibles audiences d’Élisa un Roman Photo ou  de l’École des Passions…).

Hélène se demande vraiment ce qu'elle est venue foutre ici dans ce bourbier.
Hélène se demande vraiment ce qu’elle est venue foutre ici dans ce traquenard.

Il est vrai que le moral d’AB est au plus bas à l’été 1997. L’équipe d’Hélène est depuis plus d’un an en exil dans les Caraïbes, tandis que les quelques vedettes venues accompagner JLA sur le plateau sont déjà des has-been : Christophe Rippert, dont le dernier album est un flop retentissant ; Hélène Rollès, en apparence épuisée (et en baskets), surtout out of the AB game depuis son départ du Miracle de l’Amour ; Gérard Vivès, parti faire le mariole au côté de Vincent Lagaf’ ; Rochelle Redfield, qui a abandonné sans réussite la barque AB depuis déjà quelques années ; Eric Galliano, ringard bien avant l’émission.

Enfin, d’autres figures d’AB figurent au sein du public, sans toutefois venir s’exprimer au micro : Anthony Dupray et son chewing-gum, Isabelle Bouysse pas encore officiellement femme du patron, et enfin une Jumelle Ever dont on peut se demander décemment ce qu’elle peut bien foutre là ?

« Depuis longtemps vous assassinez les sitcoms, partout où vous passez, qu’est-ce que vous avez vu comme sitcom ? »

L’idée de réaliser un « débat » sur les sitcoms en 1997 est intrinsèquement liée à l’arrivée tant attendue de Friends sur la chaîne du service public, la sitcom qui va révolutionner l’image de ce type de production en France. Diffusé juste avant le talk-show de Delarue, c’est la première fois qu’un « prime time » est consacré à une sitcom dans l’histoire de la télévision française.

Malheureusement pour les sitcoms franchouillardes d’AB, la comparaison avec la production US est loin d’être flatteuse. C’est tout l’enjeu de l’émission, qui va s’attacher à démontrer que les sitcoms AB sont complètement ringardisées par les aventures de la célèbre bande new-yorkaise.

A noter la présence fantomatique du mythique Jean-Marc Thibault, qui en a profiter pour faire une bonne sieste mérité.
A noter la présence fantomatique du mythique Jean-Marc Thibault, figure tutélaire des « sitcomédiens », qui en a profité pour faire une bonne sieste mérité.

La mécanique de « Ça se discute » est alors parfaitement huilée. Jean-Luc Delarue en maître de cérémonie donne la parole à un panel d’invités, secondé par son éternel acolyte Florian Gazan, qui recueille les questions des téléspectateurs.

Ce public peut aussi intervenir directement, mais dans un cadre convenu à l’avance puisqu’un échantillon est pré-sélectionné : ici, la productrice de la sitcom pionnière Maguy, une étudiante en histoire qui a pondu un « mémoire » sur les sitcoms, un expert autoproclamé en séries, un romancier dont le dernier livre a pour cadre une sitcom, une psycho-sociologue (sic) spécialisée dans le rapport des jeunes à la télévision et enfin un fan à tendance psychotique des sitcoms.

Surtout, le débat est conduit par deux « guests », loin d’avoir été choisis au hasard : Bruno Solo et Ivan Le Bolloc’h, deux « adversaires »revendiqués d’AB Productions. En effet, comme le souligne rapidement Jean-Luc Azoulay, les deux anciens trublions de Canal+, et plus particulièrement le « gauchiste » Bruno Solo, ne manquent jamais une occasion à l’époque de critiquer l’Empire AB : « Depuis longtemps vous assassinez les sitcoms, partout où vous passez, qu’est-ce que vous avez vu comme sitcom ? »

Solo joue les gauchistes luttant face à l'impérialisme télévisuel d'AB. Faut dire qu'il était pas encore sur M6.
Solo joue les gauchistes luttant face à l’impérialisme télévisuel d’AB. Faut dire qu’il était pas encore sur M6.

Solo ne répond évidemment pas à la question (on se doute qu’il n’a jamais vraiment regardé une sitcom AB). Lui se pose en défenseur d’un certain « bon goût » télévisuel (il aime les « sitcoms anglaises »), paré d’un ridicule T-shirt Che Guevara (trop) bien mis en évidence. Interprétant son plus mauvais rôle, celui du marxiste des bacs à sable, Solo semble être venu ici avant tout pour « casser du AB ».

Il ne se prive clairement pas de cette position avantageuse dans l’émission pour dire ce qu’il pense réellement des sitcoms d’Azoulay : « Je comprends pas pourquoi ils ont pas tout d’un coup décidé de faire cohabiter à côté de ça (ndlr : Hélène, Premiers Baisers et compagnie), des séries que je considère pour ma part plus dignes de ce nom. Pourtant AB avait les moyens, avec l’argent qu’ils ont gagné grâce au succès gigantesque de toutes leurs séries, succès sûrement justifié pour une cible bien particulière. »

Jean-Luc Azoulay ne se débine pas, même si le constat de Solo possède sa part de vérité indéniable. Le producteur-scénariste dit avoir l’habitude d’être critiqué ; ça ne le « dérange pas« .

Son discours est de toute manière parfaitement rôdé, peut-être un peu trop d’ailleurs : « On s’est aperçu très vite qu’on avait pas les mêmes moyens que les Américains. Donc il fallait trouver une autre solution. Et on a fabriqué des sitcoms AB qui sont basées sur une notion de plaisir pour le public, de distraction. On leur construit un univers avec des personnages. Et en fonction des comédiens, on leur écrit des choses qui leur vont bien, de façon à ce que les comédiens soient un petit peu leurs personnages. Dans une sitcom, la chose la plus importante est le casting. On prend une partie de la personnalité des comédiens, on prend ce qu’ils savent bien faire et on mélange tout ça. C’est ce qui fait que l’univers se créé et qu’il se passe des choses qu’on ne peut pas écrire, c’est-à-dire des regards entre eux, des attitudes, toute une approche qui fait que ça devient magique et que ça plaît aux gens. »

On le voit, l’essentiel de la rhétorique AB est condensée dans ce discours :

– on avait pas les moyens (comparé aux ricains)

– on ne théorise pas les sitcoms car on travaille de manière pragmatique

– l’important c’est le public, s’il y a de l’audimat, c’est qu’il y a de la qualité quelque part

Ces trois arguments ressassés ad nauseam depuis le début des années sitcoms n’ont certes jamais fait mouche auprès de l’intelligentsia, mais ne semblent désormais pas plus convaincre le « public ». L’arrivée de Friends en France (diffusée par AB Productions, pour rappel !) prouve qu’une écriture plus soignée et des thématiques plus adultes pourraient aussi être l’apanage des sitcoms françaises. JLA le sait et clame qu’il aimerait que ses productions puissent enfin accéder au même statut que les sitcoms US.

Il renvoie la balle à TF1 et lance en quelque sorte un message à ses collaborateurs : « C’est un problème qu’il faut poser aux programmateurs de chaînes. Il faut donner aux sitcoms des tranches pour que les adultes les regardent. C’est-à-dire après 19h ou en prime time, voire en deuxième partie de soirée. »

Personne ne semble prendre Christophe au sérieux ce soir-là.
Personne ne semble prendre Christophe au sérieux ce soir-là.

Un peu à l’ouest, Christophe Rippert confirme que lui-même, du haut de ses 28 ans, n’a pas franchement envie de regarder ce genre de sitcoms. En outre, toujours d’après lui, grâce à la « magie du maquillage« , personne ne se rend compte que les comédiens sont plus vieux que leurs personnages… ce qui ne manque pas de provoquer l’hilarité de l’assemblée !

« Dans les sitcoms AB, on parle de tous les problèmes, on a justement inventé un système qui permet de faire à la fois des sitcoms comiques et des soaps »

La tension monte alors sur le plateau, sur lequel il est très difficile de pouvoir terminer une phrase sans être coupé par les diverses protestations et sarcasmes du duo mené par Bruno Solo.

Si JLA reconnaît que ses sitcoms demeurent trop sages car avant tout destinées aux jeunes, il n’en reste pas moins logiquement leur premier défenseur : « Dans les sitcoms AB, on parle de tous les problèmes, on a justement inventé un système qui permet de faire à la fois des sitcoms comiques et des soaps. C’est-à-dire qu’il y a des histoires à suivre, il y a des suspens, ça ne se termine pas forcément à la fin de l’épisode, il y a des problèmes de tous les genres. Il n’y a pas d’auto-censure. »

"Bon bah merde j'aurais jamais du venir en fait."
« Bon bah merde j’aurais jamais du venir en fait. »

Toutefois, la belle plaidoirie de JLA, avocat de sa propre cause, ne prend pas sur le plateau. Une bonne partie du public siffle et hue les propos du producteur, et soutient ouvertement la cause (la croisade ?) de Bruno Solo.

Certains sont carrément venus sur le plateau vêtus de T-shirt Absolutely Fabulous, l’excellente sitcom anglaise trash et subversive de Jennifer Saunders. On se doute que ces gens ne sont pas présents dans un état d’esprit neutre.

Sans parler de complot, on peut se poser la question de la volonté de l’équipe de Delarue d’avoir souhaité mettre sérieusement en difficulté JLA et ses troupes. L’organisation spatiale même de l’émission veut ça : si Delarue insiste à plusieurs reprises pour que le show se déroule dans un cadre correct et poli, tout est mis en place pour que les invités soient pris en tenaille : Solo et Le Bolloc’h sont ainsi placés en hauteur, donnant leurs avis tranchés entouré d’un public acquis en majorité à leur cause.

Pour leur répondre, JLA doit se retourner et lever la tête afin de les regarder dans les yeux. En outre, si les micros ne sont pas toujours allumés, on peut entendre les gens parler, crier, rire pendant que les invités parlent.

Tout ça ajoute une tension et une sensation d’assister à une forme de réquisitoire au sein duquel la bande d’AB est sommée de (se) justifier leur médiocrité supposée ou réelle. Delarue a beau claironner que son émission n’est pas un tribunal, l’effet « procès » est manifeste, même s’il est nécessaire de rappeler que c’est le mécanisme même du concept de « Ça se discute ».

Les invités sont obligés de se tourner pour répondre aux critiques.
Les invités sont obligés de se tourner pour répondre aux critiques.
Placés en position favorable, le duo peut en toute tranquillité fracasser l'ennemi de classe, AB.
Placé en position favorable, le duo peut en toute tranquillité fracasser l’ennemi de classe, AB.
Visiblement, le public est plus branché sitcom trash que Premiers Baisers.
Visiblement, le public est plus branché sitcom trash que Premiers Baisers.

Les comédiens qui accompagnent leur producteur sont eux aussi soumis plus ou moins à cette « tension ». Christophe Rippert est certainement le plus mal-à-l’aise sur le plateau.

Déjà humilié un an auparavant par la profession lors de la cérémonie des Victoires de la musique, Christophe est clairement dans le creux de la vague : son troisième album est un bide retentissant, et la sitcom les Années Fac dont il est le héros agonise doucement mais sûrement.

Sentant clairement que le milieu ne veut pas de lui, il apparaît terriblement marqué par les critiques, notamment celles de Bruno Solo dont le petit numéro comique ne lui arrache pas le moindre sourire. Il reconnaît lui-même au micro de Delarue que jouer la comédie ou être sur un plateau de télévision est très stressant pour lui. Mais il considère d’un autre côté que personne ne lui donne sa chance car il est perçu d’abord comme un vulgaire comédien de « sitcom ».

« Il faut nous donner du crédit, nous faire des essais, que les agents fassent leur travail et cessent de nous parler de notre image »

Dans un long monologue, parfois à la limite de l’incompréhensible, Christophe décrit sa galère de « sitcomédien » et le manque absolu de reconnaissance qui le ronge : « Je crois effectivement qu’on est très corporatiste en France. Un comédien de sitcoms, il a une étiquette, et il la conserve parce que tous les jours on rentre chez les gens (sic) avec un même personnage que l’on défend, et ça pendant 200-300 épisodes. Et quand on sort de là, on vous dit qu’on a une expérience ou alors qu’on a rien fait et qu’on a pas assez d’expérience (sic). On nous dit « travaillez, allez-y, accrochez vous, vous verrez ». Ou alors on a une expérience, et c’est pas la bonne. Je trouve ça… (se coupe lui-même) on est tous liés, les uns avec les autres, les gens de casting devraient aider justement, faire les tampons entre la réalisation et puis la production, et puis les comédiens qui sont là. Je pense qu’ils ne jouent pas toujours leur rôle. Je dis pas que dans tous ces comédiens qui ont fait du sitcom, moi y-compris, on sera un jour tous des grands comédiens, mais peut-être que dans ces comédiens de sitcoms, il y a qui sait des comédiens en herbe qui vont devenir des grands comédiens. Il faut donc nous donner du crédit, nous faire des essais, que les agents fassent leur travail et cessent de nous parler de notre image. »

Christophe semble avoir plutôt mal vécu l'émission. Très mal en fait.
Christophe semble avoir plutôt mal vécu l’émission. Très mal en fait.

Rochelle Redfield, qui a eu le courage de quitter rapidement AB, ne dit pas autre chose quand elle explique que les casteurs la considèrent encore uniquement comme une Johanna en puissance, comme si elle ne pouvait rien jouer d’autre que la « fofolle » étrangère de service.

C’est la fameuse « étiquette AB » qui a marqué tant de comédiens ayant démarré au sein des sitcoms.

Toutefois, pas vraiment ému par la « douleur » de ces comédiens, Bruno Solo préfère pointer les vraies raisons selon lui de ces échecs professionnels : « On dit que c’est une bonne école le sitcom. J’en doute pas. Une école de rapidité, d’intensité. Mais il n’empêche qu’à une exception près dont j’ignore le nom, il n’y a pas un comédien de sitcom qui n’arrive à tourner. Mais c’est peut-être parce qu’on est parti sur un malentendu, parce que le recrutement des comédiens de sitcoms, et ça personne ne l’ignore, il se fait à disons, à 95 % pour apporter une nuance, sur le physique. Dans Hélène et les Garçons, il est rare de voir des laiderons ou des boudins. Mais c’est très bien, c’est dans l’état d’esprit de ces séries là, il faut des physiques. Et le problème c’est que ce n’est pas qu’un physique un comédien. Et c’est aussi un physique, mais qui se transcende. Mais je suis très triste pour plein de comédiens de sitcoms, je sais qu’il y en a plein de très bons. Alors pourquoi on ne prend pas de jeunes comédiens, qui sortent de conservatoire, qui rament… »

Sans jamais tomber dans le misérabilisme, Rochelle explique bien les difficultés de l'après-AB.
Sans jamais tomber dans le misérabilisme, Rochelle explique bien les difficultés de l’après-AB.

Christophe Rippert a beau être ostensiblement consterné par de tels propos, JLA de répondre qu’il « manque de comédiens en France« , Solo met à juste titre le doigt là où ça fait mal. Sur ce point, il est difficile de nier qu’il a raison.

Certes, il y a eu des talents au sein des sitcoms AB. Oui, il existe une discrimination, un ostracisme, voire une forme de « racisme anti-AB » ridicule et consternant de la part d’une grande partie de la profession vis-à-vis des jeunes comédiens « de sitcoms », des braves gens qui n’avaient rien fait de mal et qui auraient mérité plus de chance. Mais la dure vérité, si difficile à entendre, est que la plupart des « stars AB » n’avaient en réalité peu ou prou de talent, et qu’ils n’avaient jamais réellement travaillé dans de bonnes conditions.

Surtout, ces comédiens s’étaient laissés prendre au piège de se transformer progressivement en « sitcomeurs » selon l’expression de Cachou.

Cachou qui se présente comme une comédienne émancipée de son étiquette sitcom. La bonne blague.
Cachou qui se présente comme une comédienne émancipée de son étiquette sitcom. La bonne blague.

Cette dernière, découverte pour son rôle de Victoire dans Classe Mannequin (et « complètement découverte » dans la série « Cœurs Caraïbes », comme le souligne ce goujat de Delarue), cherche d’ailleurs à se démarquer sur le plateau des autres « invités AB ».

Elle tente ainsi d’expliquer à Christophe Rippert, maladroitement et sans avec beaucoup de pincettes, que contrairement à lui elle a eu « la chance de pas faire de sitcoms trop longtemps » (tandis que lui en est à plus de 300 épisodes de sitcoms !).

Christophe, à deux doigts d'en coller une à Cachou, qui visiblement ne se sent pas "sitcomeuse", elle.
Christophe, à deux doigts d’en coller une à Cachou, qui visiblement ne se sent pas « sitcomeuse », elle.

L’idole de Premiers Baisers a beau vite s’énerver et lui répondre sèchement, Cachou a pour le coup visé juste !

Néanmoins, la « carrière » de Cachou n’a jamais vraiment décollé depuis la fin des 90’s. Un mariage raté avec le loser gardien de foot Stéphane Porato et quelques apparitions dans des séries TF1 bas de gamme, c’est tout ce qu’on retiendra de la carrière post-sitcom de la jolie Cachou.

« Dans les Filles d’à Côté, le rôle de Thierry Redler c’est au départ un rôle de séducteur latin. On a trouvé un petit blond trapu colérique. On a fait un petit blond trapu et ça a été formidable »

Autre invité de marque, Gérard Vivès est lui aussi une victime consentante de l’étiquette AB, avec plus de 300 épisodes à son actif en tant que « Gérard des Filles d’à Côté » ! Il tient toutefois à justifier non sans humour son travail en mettant en avant sa « performance », à savoir comment il a su penser et façonner son personnage de « folle de service » (incluant le long et délicat apprentissage de pliage de serviettes).

Azoulay renchérit en expliquant que AB cherche avant tout à donner une liberté artistique à ses comédiens : « On attend beaucoup des comédiens. C’est vrai que des fois ils ont le droit de changer un petit peu le texte. S’ils trouvent quelque chose sur le plateau. Parce que moi je tiens personnellement à ce que nos produits ne soient pas aseptisés, c’est-à-dire qu’ils aient une vie. »

Gérard Vivès, entre coups de gueule et auto-dérision, l'homme du "match" de la soirée.
Gérard Vivès, entre coups de gueule et auto-dérision, l’homme du « match » de la soirée.

JLA prend alors l’exemple d’un comédien qui a été sans doute l’un des plus brillants des années sitcoms : « Dans les Filles d’à Côté, le rôle de Thierry Redler c’est au départ un rôle de séducteur latin. On a trouvé un petit blond trapu colérique. On a fait un petit blond trapu et ça a été formidable. »

Enfin, Gérard Vivès pense que le problème de la mauvaise image des comédiens de sitcoms est avant tout un problème franco-français. Il ose prendre l’exemple de Luc Besson, « incompris » lors de la sortie du « Grand Bleu », immense succès populaire mais détesté par toute la critique parisienne. Gérard finit par s’énerver tout seul en expliquant que depuis que Luc Besson est reconnu aux États-Unis, tout le monde en France légitime enfin son talent (on est alors à l’époque du « Cinquième Élément », avant que Besson ne nous inflige sa série des « Taxi »).

Christophe aurait-il aimé qu'on aborde le sujet délicat de la taille des bites des mâles de Premiers Baisers ?
Christophe aurait-il aimé que l’on aborde le sujet délicat de la taille du pénis des mâles de Premiers Baisers ?

Si JLA continue de faire la sourde oreille aux critiques et défend admirablement et coûte que coûte ses sitcoms, les critiques et les reproches vont se démultiplier tout au long de l’émission.

Tout y passe. D’abord, l’aspect mièvre est encore une fois dénoncé, notamment la pudeur des scénarios. Bruno Solo pose alors une question, feignant par avance de ne pas connaître la réponse : « Pourquoi il y a cette auto-censure qui est pratiquée systématiquement dans les sitcoms françaises, par rapport au sexe, alors qu’aux États-Unis, qui est un pays beaucoup plus puritain, ils évoquent toutes les questions, sans le moindre tabou, sans la moindre tartufferie, et ça passe à de bonnes audiences, ça fait un audimat extraordinaire ? »

Seul Gérard Vivès tente de répondre par l’humour et la dérision. Et franchement, il est plutôt bon : « Avant de tourner dans ces sitcoms, j’ai regardé un peu la télé, je me suis renseigné. Alors j’ai vu les garçons qui n’arrêtaient pas d’embrasser les filles. Et alors je me suis dit : « bon ça va être bien ». Non mais finalement, je me suis retrouvé avec des piles de serviettes, alors je dis OUI au sexe ! »

Azoulay a beau ne pas être d'accord sur les critiques qu'on lui adresse, jamais il ne s'énerve.
« Maître » Azoulay a beau ne pas être d’accord sur les critiques qu’on lui adresse, jamais il ne s’énerve. Un putain de Jedi.

Quant à Jean-Luc Azoulay, il a beau expliquer en boucle que ses productions sont avant tout destinées aux enfants, qu’en France les sitcoms ne sont pas considérées comme pouvant toucher un public plus adulte, personne ne semble vouloir l’écouter sérieusement.

Pourtant, le projet AB a toujours été depuis le départ clair et honnête. Il n’y a jamais eu mensonge sur la marchandise, comme Azoulay le résume d’un calme olympien : « C’est une comédie de situation que nous faisons. Ce n’est pas un reportage dramatique. C’est une comédie où on rit, on fait un spectacle. Et quand on fait rentrer ces ingrédients, on les fait rentrer de manière romanesque et non pas réaliste. C’est-à-dire qu’il y a Cri-cri d’amour qui s’est drogué à un certain moment, mais on l’a fait de manière romanesque. On l’a pas fait en banlieue… ce qui est intéressant, c’est que le fait qu’il se drogue ça existait, que ça posait des problèmes, ce sont ces rapports émotionnels avec les autres. »

La salle a beau rire et se moquer, il est impossible de douter de la parole du producteur, qui n’a jamais eu la prétention de réaliser des œuvres artistiques ou sociales. AB est avant tout une production industrielle de sitcoms destinées à un public familial dans le contexte TF1 de l’époque.

Rappelons au passage que c’est bien TF1 qui a empêché tout type de sujet « osé ». Pour preuve, quand Hélène est droguée à son insu par un producteur véreux, les épisodes sont purement et simplement censurés par la chaîne !

« Quand verra-t-on des blacks et des beurs dans les sitcoms, sans pour autant leur attribuer des rôles de gangsters ou d’incultes ? »

Mais le discours de JLA a aussi ses limites. Florian « tout raide » Gazan, la tête à claques de l’émission qui s’amuse tout au long de l’émission à se moquer de la pauvreté des intrigues des sitcoms AB, va ainsi poser « la question qui dérange » : celle de la place de la diversité au sein des sitcoms AB.

Florian Gazan se fout de la gueule des sitcoms. Amusant quand on sait que son père est l'un des principaux réalisateurs d'AB : Jean-Pierre Spiero !
Florian Gazan se fout de la gueule des sitcoms. Amusant quand on sait que son père est l’un des principaux réalisateurs d’AB : Jean-Pierre Spiero !

Sujet épineux qui va mettre en effet le feu sur le plateau. La question de Michel est certainement la plus intéressante et la plus pertinente de toutes : « Quand verra-t-on des blacks et des beurs dans les sitcoms, sans pour autant leur attribuer des rôles de gangsters ou d’incultes ? » Hurlements dans la salle, applaudissements, tout le monde attend la réponse du producteur :

JLA : – « Mais il y en a !
Delarue : – Y en a pas… oui mais pratiquement pas. On est quand même dans une société multi-raciale et multi-culturelle en France, presque autant qu’aux États-Unis.
JLA : – Dans Hélène on a eu euuuuh, un acteur qui était black et superbe… euuuh… (il tourne la tête vers Hélène qui ne dit rien)
Une personne dans le public (qui s’avère être l’étudiante en histoire des sitcoms) : – Il était américain !!!
JLA : – Ah oui, euh il était américain… (se reprend) oui, par hasard !
L’étudiante : – Les deux personnages noirs qu’on a vus beaucoup, il y avait d’abord le nain du Miel et les Abeilles (rires dans la salle), qui jouait un personnage volontairement ridicule. Oui, il était ridiculisé à l’écran. Et l’autre noir dont vous parlez était Kanu, le petit ami de Nathalie, il était beau, il était musicien, il avait un accent charmant. C’était le cliché du noir américain beau et charmant. »

L'étudiante "historienne" qui a analysé les sitcoms américaines et qui connaît aussi manifestement très bien les sitcoms AB.
L’étudiante « historienne » qui a analysé les sitcoms américaines et qui connaît aussi manifestement très bien les productions AB.
Le papa de Florian Gazan a du bien se poiler tout au long de l'émission à voir son fils se foutre de sa gueule !
Le papa de Florian Gazan a du bien se poiler tout au long de l’émission à voir son fils se foutre de sa gueule !

D’abord, c’est Gérard Vivès qui s’excite et tente maladroitement de venir en aide à son producteur en déplaçant le sujet sur la question du nanisme : « Pourquoi quand on dit nain, tout le monde rit, c’est ça la tolérance ? »

Hors sujet, Gérard poursuit son « coup de gueule » en essayant d’expliquer pourquoi il n’y a pas de noirs ou d’arabes [1] dans les sitcoms AB : « C’est difficile, il me semble, pour un producteur parce qu’on va se dire bon bah alors qu’est-ce qu’on va faire, on va faire cosmopolite, on va mettre un black, on va mettre un beur… bon, s’il y a un black, il y a un black, s’il y a un beur, y a un beur et bon… »

« On ne va pas mettre un arabe pour mettre un arabe, un noir pour mettre un noir pour être justement dans le bon goût et dans le bon ton »

Cette tentative ratée d’explication réveille d’un coup Yvan Le Bolloc’h [2], qui s’énerve et se lance à son tour dans un grand discours digne des plus belles heures de SOS Racisme : « Ouais enfin c’est bien d’en avoir un ou deux qui traînent pour qu’on se… bah ouais quand même quoi ! Faut pas le dire d’un ton tu vois, faut pas le lâcher comme ça du bout des lèvres. OUI il doit y en avoir. Oui comme il doit y avoir des blacks qui présentent le journal de 20 heures. »

Le futur Jean-Claude Convenant donnant des leçons d'intégrité télévisuelle. Amusant.
Le futur Jean-Claude Convenant donnant des leçons d’intégrité télévisuelle. Amusant.

Certes, le propos du comique est un tantinet brouillon, mais s’avère juste quand il s’agit d’affirmer que AB semble avoir pris trop à la légère la problématique de l’absence de représentation de personnages issus de l’immigration au sein des sitcoms.

S’en suit un dialogue bouillant avec le teigneux Bruno Solo. JLA tente alors d’exprimer le fond de sa pensée, qui détient sa propre logique même si parfaitement contestable d’un point de vue idéologique :

Jean-Luc Azoulay : – « Je pense que le comble du racisme, c’est justement d’exacerber les différences, de se dire, comme ils sont différents il faut mettre un noir, un juif, un arabe, pour montrer qu’il y a des gens différents. Il ne s’est pas trouvé que dans le casting, il y ait eu des noirs, des juifs et des arabes, peut-être que je ne sais pas. Dans le Studio des Artistes, il y avait un garçon qui s’appelait Momo qui était un beur formidable.
Bruno Solo : – Vous détournez le problème…
JLA : – Je ne détourne rien, je vous réponds.
Jean-Luc Delarue (tentant faussement de calmer les débats) : – Ce n’est pas un tribunal, si vous mettez la pression sur Jean-Luc, c’est sur qu’il ne va pas vous répondre gentiment.
JLA (affichant un gros sourire satisfait) : – Non mais c’est rien j’ai l’habitude.
Solo : – Vous disiez vous-même que vous observiez ce qui se passait autour de vous et vous étiez un reflet d’une société, heureuse certes, mais un reflet quand même. Alors c’est vrai que quand on vous pose la question, il est surprenant qu’il n’y ait pas de l’actualité heureuse aussi avec des noirs et des arabes qui, dieu merci, vivent intégrés dans ce pays.
JLA : – On ne va pas mettre un arabe pour mettre un arabe, un noir pour mettre un noir pour être justement dans le bon goût et dans le bon ton. Si on trouve un bon comédien qui soit noir, arabe, jaune ce que vous voulez, qui correspond à un personnage, il aura le rôle. Il y a des bons comédiens, il y a des êtres humains, il y a des personnages, et suivant le personnage qu’on cherche, le meilleur comédien dans le rôle y va. »

« J’attends qu’une sitcom AB me fasse rire, mais je trouve que le contrat n’est pas tout à fait rempli au niveau de la comédie, pour moi c’est plus du roman-photo »

La dernière partie de l’émission sonne comme une belle mise à mort des sitcoms AB. Une fan débile de Friends en vient même à expliquer à Hélène Rollès qu’elle considère que les sitcoms AB sont trop cheap et sans âme, tandis que Friends présente une belle et « vraie » bande d’amis qui donne de la joie au public (Hélène aura beau lui expliquer que les comédiens de « sa » sitcom étaient aussi de vrais amis dans la vie, personne ne semble la croire sur le plateau).

Tandis que la groupie de Friends raconte sa "life", Anthony perd pas le nord et flirte ouvertement avec Isabelle Bouysse, la future femme de JLA !
Tandis que la groupie de Friends raconte sa « life », Anthony perd pas le nord et flirte ouvertement avec Isabelle Bouysse, la future femme de JLA !

Puis vient Eric Galliano, un animateur en vogue dans les 90’s, qui raconte son aventure « géniale » dans les Garçons de la Plage. Lui au moins a la décence de ne pas cracher dans la soupe, même s’il reconnaît que Friends est mieux (à l’époque, on pouvait donc sérieusement comparer AB à Friends !) et qu’il était lui-même très mauvais comédien.

Enfin, un dernier intervenant prend place. C’est un romancier, un certain Christophe Lambert (!) qui présente son livre « Sitcom en péril ». Il profite de l’occasion pour décrire son roman qui se déroule dans l’univers d’une sitcom tout en n’oubliant pas de tailler AB à son tour : « J’attends qu’une sitcom AB me fasse rire, mais je trouve que le contrat n’est pas tout à fait rempli au niveau de la comédie, pour moi c’est plus du roman-photo. »

Une attaque qui ne manque pas de faire réagir la team AB, du moins Anthony Dupray. Ostensiblement agacé d’être là, mâchant frénétiquement son chewing-gum, complètement impuissant de ne pouvoir rien dire depuis le début de l’émission (on le voit à maintes reprises tenter de soutenir son pote Christophe alors en pleine décomposition mentale et physique).

Bref Anthony doit se contenter de lâcher un « putain » en arrière-plan face aux remarques du romancier !

Bruno Solo, on a compris que ton émission de merde "On n'est pas couché" sur TF1 t'avais rendu un tantinet aigri à l'époque.
Bruno, on a compris que ton renvoi suite à ton émission de merde « On n’est pas couché » en 1995 sur TF1 t’a rendu un tantinet aigri à l’époque.

Quant à Solo et Le Bolloc’h, ils gagnent le mot de la fin. Les deux ex-Canal+ font mine d’espérer que AB puisse enfin un jour produire de bonnes séries, en allant chercher de vrais bons comédiens. Ils déclarent qu’eux-mêmes n’ont plus rien à faire à la télévision, étant de toute façon mal-vus dans le milieu. Pourtant, on connaît la suite.

Au début des années 2000, les deux compères feront un retour remarqué dans le programme à succès « Caméra Café » sur M6. Une mini-série drôle, cynique et parfaitement interprétée.

Le social-traître Bruno Solo incarnera d’ailleurs un syndicaliste lâche et corrompu, assez loin de son idéal guévariste surfait et proclamé dans « Ça se discute » quatre ans plutôt. Ironie du sort, on remarquera au passage que sa série ne contiendra aucun comédien noir ou arabe dans les premiers rôles.  [3]

Amusant quand on repense à la leçon de morale cathodique infligée à Azoulay durant l’émission… Comme quoi, il n’y a peut-être pas que AB qui a dû baisser la culotte devant la volonté de son diffuseur !


 

1- Contrairement aux termes utilisés dans l’émission, nous prenons l’initiative d’utiliser les mots « noir » ou « arabe » en lieu et place de « black » et « beur » qui ne sont a priori pas des insultes.
2- Yvan Le Bolloc’h nous gratifie au passage tout au long de l’émission de son bonheur d’avoir vu le PS gagner les élections de 1997, consacrant selon lui la « victoire de l’intégrité en politique contre les communicants. »
3- A notre connaissance, il n’y a aucun « arabe ou noir » dans Caméra Café. Seul le personnage secondaire de Karim Adda (fils du célèbre Serge Adda, homme politique et journaliste juif laïque tunisien), pourrait sortir du lot, si ce n’est qu’il incarne un « Vincent ».

Discussion2 commentaires

  1. Bien dit pour la fin. Le casting Caméra café était dépourvu d’acteurs noir, arabe ou asiatique. Ce serait drôle de leur montrer cette interview aujourd’hui.

  2. gunter den linden

    Et pour finir d’achever la mise au point sur Bruno Solo, cet homme de « gauche » a vendu les droits de la série « Caméra Café » en Italie au groupe Mediaset, propriété de Silvio Berlusconi… Un lèger décalage avec son t.shirt de l’époque.

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