Une histoire de clodo, la Philo selon Philippe sous acide

1

La Philo selon Philippe possède une singularité propre au sein de l’univers AB : en tant que objet philosophico-comique non identifié, la sitcom n’a pas pour simple but de narrer la vie de lycéens lambda. Elle est aussi une œuvre morale et didactique, permettant à travers la « philosophie » de Phil, la jeune vedette agrégée de « philo », de dispenser une rhétorique sur tout un tas de sujet divers et variés.

Ici, dans l’épisode n°63 « Le passager clandestin », c’est la question de la dichotomie entre solidarité et charité qui est abordée. Une scène va en particulier marquer les esprits, de part son inoubliable caractère psychédélique.

« Non mais je rêve là, qu’est-ce qu’il fait là ce clodo ? »

A leur arrivée au lycée, nos chers professeurs vont faire une drôle de découverte...
A leur arrivée au lycée, nos chers professeurs vont faire une drôle de rencontre…

L’épisode démarre pourtant de manière classique par l’arrivée de Phil et Valentine à la salle des profs. Ils font une étonnante découverte : « Mais qu’est-ce que ça ? Tu trouves pas qu’il y a une drôle d’odeur ? », demande alors Valentine à son collègue à peine entré dans la pièce.

Le "passager clandestin" n'est pas un migrant mais un CLODO !
Le « passager clandestin » n’est pas un migrant mais un CLODO !
Léon, bouteille de Villageoise à la main, semble particulièrement à l'aise dans le lycée.
Léon, bouteille de Villageoise à la main, semble particulièrement à l’aise dans le lycée.

« Ça », c’est en réalité un certain Léon, un clochard alcoolique qui explique avoir simplement passé la nuit dans le lycée, profitant de la négligence du concierge pour s’infiltrer dans l’établissement. Les deux profs sont ostensiblement gênés par cette étrange découverte quand arrive à son tour Gérard Caldéro, le prof de maths connu pour être la figure politiquement incorrecte de l’équipe pédagogique. La tension monte d’un cran :

Caldéro se montre ignoble avec le clodo. Le bad guy de la sitcom, assurément.
Caldéro se montre ignoble avec le clodo. Le bad guy de la sitcom, assurément.

Caldéro : – Non mais je rêve là, qu’est-ce qu’il fait là ce clodo ?
Léon: – On s’connaît ?
Caldéro : – Ah non je crois pas non. J’aimerais bien savoir ce que vous faites ici ?
Léon: – J’dormais.
Caldéro : – Ben voyons. Non mais c’est n’importe quoi ce lycée si n’importe qui peut rentrer comme ça ?
Léon : – Ooooooouh, toi je te sens pas bien l’grand.
Caldéro : – Eh bien moi en revanche… j’peux pas en dire autant. Oui bon vous pouvez pas rester ici.
Léon: – Bah pourquoi ?
Phil : – Écoutez Léon, on est dans un lycée, y a beaucoup d’élèves et là on est dans la salle des profs.
Léon : – Non mais ça dérange qui si je reste ? Non mais franchement, vous avez vu la température, on peut pas mettre les… clodos dehors avec ce temps-là ?!
Phil : – C’est vrai qu’il fait très froid… mais vous avez pas d’autres endroits pour dormir ?
Léon : – Ah non, j’ai rien.
Caldéro : – Y a bien des hospices, ou des refuges, pour des gens comme vous…
Léon : – Aaaaaaaaaaah, il rigole lui. A cette saison ils sont tous pleins. Non j’ai juste le choix entre dormir ici ou crever sur le trottoir.
Phil : – Écoutez, on va essayer de trouver une solution. En attendant vous allez rester ici.

Le cas du SDF provoque de vives tensions au sein des profs.
Le cas du SDF provoque de vives tensions au sein des profs.

« M’sieur, ce n’est plus un cours de philo, c’est un cours de caté là »

On le voit, comme d’habitude Phil incarne en quelque sorte l’homme providentiel, celui qui lors de chaque situation problématique, tente de trouver une solution humaniste et bienveillante. Mais surtout, Phil profite de ce cas pratique pour donner matière à son cours de philosophie qui n’a pas été manifestement travaillé à l’avance. En effet la leçon de « philo » du matin traite comme par hasard de la solidarité. Phil propose de débattre sur le sujet en l’opposant à la charité. Les élèves ont alors l’occasion de donner leur avis sur la question. Dans la classe de la Terminale 2, deux clans, deux visions caricaturales s’opposent.

Roi de l'impro ou gros feignant, Phil profite de l'histoire de Léon pour faire un cours sur la solidarité. Trop fort.
Roi de l’impro ou gros feignant, Phil profite de l’histoire de Léon pour faire un cours sur la solidarité. Trop fort.

Pour Sophie, la groupie number one de Phil, la solidarité, « c’est un devoir, surtout à notre époque où les injustices et les inégalités sont de plus en plus grandes. » Pour Serge au contraire, pas question d’être en accord avec cette vision misérabiliste. Le blondinet préfère alors donner dans le relativisme épistémologique : « On critique sans arrêt notre époque mais elle est pas si terrible que ça. Regardez au Moyen Age s’il y en avait pas des inégalités ! Non je trouve que notre époque c’est vraiment la meilleure ! » La copine de Sophie, Flo, en rajoute une couche et semble être à deux doigts de prendre sa carte à la LCR : «  Chômage, terrorisme, pauvreté, dictature de l’argent. Tu parles d’une époque. »

La classe est à son tour divisée entre les pros et les anti-clodo.
La classe est à son tour divisée entre les pros et les anti-clodo.

On peut voir que les propos des élèves de la Philo selon Philippe ne sont pas si éloignés de ceux que pourraient tenir des jeunes des années 2010. La causerie se poursuit et grâce à une intervention du trublion Pichard, les protagonistes lorgnent imprudemment du côté de la religion :

Pichard : – M’sieur, ce n’est plus un cours de philo, c’est un cours de caté là.
Phil : – Non je peux pas vous laissez dire ça Monsieur Pichard. Les devoirs moraux ne relèvent pas forcément de la religion. On peut très bien être laïc et avoir un sens moral très développé.
Brémont : – Surtout que côté charité la religion n’a de leçon à donner à personne.
Audrey : – Ouais c’est vrai. Les Restos du cœur ça n’a rien à voir avec la religion, et pourtant ça marche.
Serge : – Tout ce qui vient de la charité je déteste. C’est à l’État de prendre en charge ce genre de problèmes. Parce que le côté à votre bon cœur M’sieur dame bah ça créé des systèmes de dépendance et de gratitude.
Sophie : – Je suis pas du tout d’accord. Aucune allocation ne remplacera jamais un sourire. Je sais pas si t’es au courant mais la charité et la solidarité ce n’est pas qu’une question d’argent.

Forcément, Monsieur Gautrat finit par tomber sur le clodo. Une honte pour le standing de son établissement.
Forcément, Monsieur Gautrat finit par tomber sur le clodo. Une honte pour le standing de son établissement.
Faisait fi des conventions, le Proviseur pénètre sans sommation dans la classe de Phil pour lui hurler dessus. N'importe quel prof vous le dira, Gautrat est un connard.
Faisait fi des conventions, le Proviseur pénètre sans sommation dans la classe de Phil pour lui hurler dessus. N’importe quel prof vous le dira, Gautrat est un connard.

« Ça comme vous dites Monsieur le Proviseur c’est un être humain. Qui souffre »

En plein milieu de ce débat d’une telle intensité et d’une telle profondeur de réflexion, c’est Monsieur le Proviseur qui rentre littéralement en scène. Comme à son habitude, il interrompt le cours de Phil et n’hésite pas à invectiver le professeur devant les élèves. La cause ? Léon le clodo bien évidemment.

Gautrat vient en effet de surprendre l’infâme ivrogne dans les couloirs du lycée, à la recherche « d’une tite pièce » pour prendre un café. Naïvement persuadé que Phil est le patron des lieux, le clodo pensait alors pouvoir se balader tranquillement au sein de l’établissement. Quand il apprend que Phil a donné l’autorisation au SDF de traîner dans le lycée, Gautrat est à juste titre fou de rage. Il hurle au professeur de lui expliquer sur-le-champ qu’est-ce que c’est que « ça » en montrant le clodo. Phil fait comme à son habitude son grand numéro : « Ça comme vous dites Monsieur le Proviseur c’est un être humain. Qui souffre. »

On ne plaisante pas sur le malheur des humains, foi de Phil.
On ne plaisante pas sur le malheur des humains, foi de Phil.

Convoqué après le cours dans le bureau du chef, Phil ne se débine pas, même s’il concède qu’il aurait du prévenir son supérieur hiérarchique d’une telle décision. N’en reste pas moins que pour lui, l’urgence de la situation fait qu’il n’a pas eu d’autre choix que de laisser le clodo au chaud dans le lycée. Pour Gautrat, c’est la faute de trop : « Vous laissez un clochard dans l’établissement. Au risque de compromettre la santé morale et psychique de centaines d’élèves. »

Pour Brémont, OSEF des clodos. Les losers alcooliques, c'est pas son problème.
Pour Brémont, OSEF des clodos. Les losers alcooliques, c’est pas son problème.
Pour Phil au contraire, charité et solidarité sont les maîtres mots de son combat contre l'injustice et la souffrance des autres. Oui, il est chiant.
Pour Phil au contraire, charité et solidarité sont les maîtres mots de son combat contre l’injustice et la souffrance des autres. Oui, il est chiant.

« Un clochard puant, ivrogne et sans doute agressif. Mais allez-y, allez lui tendre la main si c’est si facile »

Les élèves se divisent à leur tour sur la question : clodo ou pas clodo. Pour les filles, il faut suivre Phil et son humanisme dégoulinant. Pour les garçons au contraire, cet alcoolique n’a rien à faire là. C’est Yves Brémont qui résume le mieux la pensée pragmatique balladurienne des anti-clodo : « C’est vous qui êtes excessives. Ou plutôt rêveuses. Le pauvre sans-abri à qui il faut tendre la main c’est bien joli. Mais vous avez vu à quoi elle ressemble la réalité ? Un clochard puant, ivrogne et sans doute agressif. Mais allez-y, allez lui tendre la main si c’est si facile. »

Toutefois, qu’on se rassure, l’histoire va bien se terminer. Parce que Bonheur City. Parce que les sitcoms AB font régner l’amour et l’amitié. Parce que la Philo selon Philippe est avant tout une œuvre humaniste et bisounours. Et c’est de la (mauvaise) conscience du proviseur Gautrat que va naître la remise en question du dogme anti-clodo.

Personne n'est à l'abri de finir clodo. Et leur vie, c'est de la merde. Gautrat le sait et comprend qu'il doit lui aussi se remettre en question.
Personne n’est à l’abri de finir clodo. Et leur vie, c’est de la merde. Gautrat le sait et comprend qu’il doit lui aussi se remettre en question.

Dans une scène fabuleuse et complètement improbable (même au sein de l’univers AB), le proviseur s’imagine à son tour clochard. Dans un rêve psychédélique, il se voit faisant la manche dans la rue, harcelé par des personnages hauts en couleur tous incarnés par les protagonistes de la série. Caldéro d’abord, en loubard sixties à moto. Vient ensuite Monsieur Maillet, le prof d’histoire en arrogant capitaliste sapé comme un bourgeois du XIXième siècle. Puis débarque la meute d’élèves, déguisés en violents anarcho-punks. Enfin, last but not least, c’est au tour de Phil d’apparaître, jouant le bon samaritain dégoulinant de bons sentiments, tendant la main vers lui. C’en est trop pour Monsieur Gautrat qui se réveille en sursaut, terrifié par ce qu’il a vu. Le pire cauchemar possible, car voir ce connard de Phil et sa charité de curé de campagne fait effectivement froid dans le dos. Ainsi, tandis que Phil héberge le temps d’une soirée le clodo, lui offrant nourriture, douche et habits, Monsieur Gautrat débarque avec de nouvelles intentions. Usant de ses « contacts », il permet à Léon d’obtenir une place dans un foyer, ainsi qu’un boulot afin que le SDF puisse se dignement se réinsérer dans la société.

Gautrat devient le sauveur de Léon, lui offrant de quoi se loger et un travail. C'est un peu le miracle de la philo selon Philippe en action.
Gautrat devient le sauveur de Léon, lui offrant de quoi se loger, s’habiller et un travail. C’est un peu le miracle de la philo selon Philippe en action.

Comme toujours, l’épisode se conclut par un happy end, une belle histoire qui prouve que n’importe qui peut un jour tomber dans l’alcool et la précarité, et que la solidarité et la charité peuvent aisément se marier pour aider nos semblables. Surtout, elle permet de se rendre à quel point aucun être humain ne mérite de subir la gentillesse et la charité chrétienne de personnes comme Phil.


Les Clodos dans les sitcoms AB

L’épisode de la Philo sur le sujet des SDF est loin d’être un cas isolé dans les sitcoms AB. Régulièrement, des personnages de « clodos » viennent rencontrer les héros des sitcoms. La sitcom Un Homme à Domicile en est bien évidemment le symbole le plus fort, puisque la sitcom traite de la réinsertion d’un SDF au sein d’une famille de la bourgeoisie parisienne.

Tous les clodos d’AB ont les mêmes caractéristiques : ce sont des hommes âgés, alcooliques, ils puent, sont moches et souvent mal élevés. On les rencontre dans la rue bien sûr, mais aussi en cellule quand les héros de sitcoms finissent au commissariat après une bonne bagarre. Précisons au passage que jamais on ne verra de jeunes vivant dans la précarisation, ni même de punks à chiens.

Voilà un petit florilège non exhaustif de SDF aperçus dans les sitcoms AB :

Le clodo incarné par inénarrable Jean Sarrus, rencontré dans une cellule du Miracle de l'Amour par les garçons qui viennent de se battre avec les violeurs de Manuela.
Le clodo incarné par l’inénarrable Jean Sarrus, rencontré dans une cellule par les garçons du « Miracle » qui viennent de se battre avec les violeurs de Manuela…
Et son camarade, le clodo autoproclamé "anarchiste". Un nihiliste qui crache sur la société "pourrie", la police et les grands de ce monde.
…Et son camarade, le clodo autoproclamé « anarchiste ». Un nihiliste qui crache sur la société « pourrie », la police et les grands de ce monde.
Un clodo pote de Phil, qui lui est resté vivre dans la rue et jalouse quelque peu son ancien compagnon d'infortune.
Un clodo pote de Phil, qui est resté vivre dans la rue et jalouse son ancien compagnon d’infortune.
Un clodo des Années Fac ! Annette le surprend avec le manteau de Luc, disparu depuis la vieille suite à une énième crise conjugale avec sa Virginie. Mais la clodo n'a pas volé Luc, ce dernier lui a offert avant de disparaître vers le canal...
Un clodo des Années Fac ! Annette le surprend avec le manteau de Luc, disparu depuis la vieille suite à une énième crise conjugale avec sa Virginie. Mais le clodo n’a pas volé Luc, ce dernier lui a offert avant de disparaître vers le canal…
On retrouve le même comédien qui jouait Léon. Dans la sitcom des 2be3, il est à nouveau un clodo, que Filip rencontre après une nuit "au frais" en cellule. Dans doute la plus belle histoire entre un clodo et un personnage "normal" de sitcom.
On retrouve le même comédien qui jouait Léon. Dans la sitcom des 2be3, il est à nouveau un clodo, Dédé, que Filip rencontre lors d’une nuit « au frais » en cellule. Sans doute la plus belle histoire entre un clodo et un personnage « normal » de sitcom.
C'était sympa de la part de Léo Ferré de faire un guest dans Premiers Baisers.
Monsieur Jojo, un clodo dans Premiers Baisers qui aura droit à pas moins de 2 épisodes à sa gloire. Et qui servira à démontrer que c’est pas bien d’avoir des clichés : tous les clodos ne sont pas des voleurs et des ivrognes, mais peuvent être aussi des gens bien.

Il est à noter qu’un comédien revient souvent dans le rôle type du clodo d’AB : un certain Jean-Michel Dagory. C’est lui qui incarne Léon dans le fameux épisode de la Philo. Il est aussi Dédé le clodo sympa qui devient le complice de Filip dans Pour Être Libre. Tombé dans l’alcool et la dèche après avoir perdu son boulot et sa femme, Dédé mène une vie de clodo puant classique jusqu’à sa rencontre avec le 2be3 qui lui permettra de se laver et de retrouver l’amour de sa vie !

En parallèle, le comédien joue de nouveau un clodo dans la sitcom Extra Zigda (un clown dépressif et archi violent) ou encore en 1997 dans les Vacances de l’Amour, où il incarne une sorte de vieux fou sur une île déserte.

Encore et toujours le même type de guest pour ce comédien : le clodo, ivrogne et puant. Sympa l'étiquette.
Encore et toujours le même type de guest pour ce comédien : le clodo, ivrogne et puant. Sympa l’étiquette.
Même sur Love Island, Dagory ne peut jouer qu'un vieux fou marginal.
Même sur Love Island, Dagory ne peut jouer qu’un vieux fou marginal.

Dans la « vraie vie », rien n’indique en tout cas que Dagory puisse avoir été dans le passé lui-même un SDF, même s’il concède dans un portrait à Libé en 2000 toujours galérer professionnellement : « Je suis un mec qui passe son temps à chercher et qui ne trouve pas. Mais au moins j’ai le courage de beaucoup chercher !  » On découvre alors qu’il est un artiste à multiples casquettes. Un comédien, un voyageur mais surtout un écrivain. Il peut ainsi se targuer d’être le seul à avoir écrit un polar dans une station de métro en 1997 (« dans une bulle de verre à la station Auber pour un festival du genre labellisé par la RATP« ).

 

DiscussionUn commentaire

  1. bonjour,
    je tombe par vrai hasard sur le gentil article que vous me consacrez. je suis dagory « le clodo puant »!!! En fait ce sont des rôles extraordinaires à jouer parce que toujours humains. Bcp d’âutres rôles sont ternes même s’ils sont plus longs et semblent plus valorisants au public…
    Pour la vérité je ne joue plus mais je suis le papa d’une merveilleuse petite fille de 9 mois et ma vie est belle.
    Et… je suis diplomé HEC et j’ai été directeur de clientèle en agence de pub… « la mue ça se fait à l’envers mon petit! » (Léo ferré).

Commentaires