L’Empire contre-attaque : quand AB répond aux critiques

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Qui critique les autres travaille à son propre amendement.
Arthur Schopenhauer .

Les succès du Club Dorothée et du « phénomène » des sitcoms AB Productions ont soulevé une tempête sans précédent de critiques négatives : violence des mangas, médiocrité des sitcoms, matraquage commercial… Si la dénonciation d’un « Dorothée business » n’a pas pu empêcher le public de continuer à suivre les émissions d’AB Productions, ces critiques ont pu parfois ébranler certaines certitudes. Après avoir dans un premier temps balayé d’un revers de la main toutes les voix discordantes, les producteurs de la machine AB ont su absorber et digérer les critiques.

Viens faire un tour du côté obscure de la force d"AB.
Viens faire un tour du côté obscure de la force d’AB.

« Les Japonais sont pas plus violents que nous, c’est pas plus violent que le Petit Poucet qui se perd ou la petite Bambi qui se fait tuer par un chasseur »

Dans un premier temps, ce sont les « japoniaiseries » diffusées par le Club Dorothée qui ont été la cible des attaques. Jean-Luc Azoulay est alors sommé de s’expliquer face au CSA. Le producteur est revenu récemment sur cet épisode peu glorieux de l’histoire de la télévision française : « Au CSA, moi j’ai eu un discours très clair. Je leur ai dit : « Vous avez raison, les dessins animés sont violents, c’est pas bien pour les enfants et on va faire maintenant des dessins animés français. Je vais vous proposer quelques scenarii. »

JLA et Ségolène Royal ne passeront pas leurs vacances ensemble, comme dirait l'autre.
JLA et Ségolène Royal ne passeront pas leurs vacances ensemble, comme dirait l’autre.

Azoulay raconte alors avoir ironiquement pris en exemple l’histoire de Jésus et la violence de sa mise à mort. Il enfonce le clou face à la commission garante de l’ordre moral nationale : « On vit dans une culture des plus violentes, dans laquelle baignent nos enfants. Les Japonais sont pas plus violents que nous. Ils ont des histoires avec des monstres de l’espace, c’est pas plus violent que le Petit Poucet qui se perd ou la petite Bambi qui se fait tuer par un chasseur. » Suite à cette argumentation imparable quoique inexacte pour Bambi, le producteur assure : « Ça les a calmé. »

Finalement, l’audition est une franche réussite : « Bizarrement après on a plus eu de plaintes. Et comme on était (et on est toujours) des gens responsables, on a décidé avec Dorothée et TF1 de faire visionner tous nos dessins animés par des psychologues, qui ont tout regardé. Ils nous faisaient faire quelques micros coupes (sic) de temps en temps, pour que ça ne choque pas l’enfant le plus sensible. Et puis tout s’est bien passé, et tout ça est devenu culte. » Résultat, AB a bien dû faire quelques concessions en pratiquant une véritable auto-censure sur certains de ses mangas (Dragon Ball, Ken le survivant…), mais le temps leur a donné raison. Aujourd’hui, il ne viendrait à l’esprit de personne de vouloir empêcher que la jeunesse puisse savourer les aventures de Sangoku et compagnie.

Vis-à-vis du Club Dorothée, la critique se cristallise sur la figure de Dorothée. L’animatrice star des enfants doit encaisser tout un ensemble de remarque sur sa personne, et sur la qualité des programmes jugés néfastes pour l’intellect de la jeunesse. AB par l’entreprise de Jean-Luc Azoulay finit par réagir et contre-attaque. Le producteur utilise alors son groupe, les « Musclés », pour régler ses comptes avec l’intelligentsia parisienne, Canal et Libé en tête. Bernard Minet dans son autobiographie parle ainsi des Musclés comme le « bras armé » de Jean-Luc, lui permettant de « régler des comptes. »

Les Musclés, le bras armé de JLA

Le premier visé est Antoine de Caunes, subtilement rebaptisé « Antoine Daicône » dans une chanson éponyme des Musclés. Le titre sort carrément en single et entre au Top 50. Une belle revanche… Le « traître », qui ne ratait pas une occasion pour dégommer l’animatrice (« Dorothée est bilingue, oui elle parle le mongolien » [1]), est ainsi directement attaqué par Jean-Luc Azoulay, bien décidé à se faire la peau de « Paul Persavon ».

Car le producteur connaît bien Antoine de Caunes et s’amuse à révéler ce vieux secret : « Paul Persavon, c’est le pseudonyme qu’il a pris quand je l’ai engagé pour écrire des génériques de dessins animés. C’est moi, lui ai appris comment faire ! Mais il n’était pas bon. Quand Dorothée est passée d’Antenne 2 à TF1, je m’en suis séparé. J’étais copain avec Pierre Lescure, le grand patron de Canal pour qui, une chaîne payante se devait de dire du mal sur ce qui marchait. Taper sur TF1, c’était affirmer une position marketing. »

Pourtant, Dorothée ne semble pas à l’époque vouloir entrer dans cette guéguerre : « Je n’étais pas pour la chanson des Musclés, la marionnette d’Antoine de Caunes n’était pas ma décision non plus. Cela avait beau être dans mon émission, je ne cautionnais pas du tout. Ce genre de choses attire la haine et c’est ridicule ! Je ne suis pas pour la vengeance, mais en revanche, je suis quelqu’un qui n’oublie pas ! » [2] De même, le petit jeu de JLA ne semble pas faire l’unanimité au sein de la troupe des Musclés, pas vraiment enchanter à jouer les porte-voix de leur producteur, comme le fait remarquer Minet : « C’était une manipulation que Framboisier n’a jamais acceptée. »

Néanmoins, la situation est loin de se calmer des deux côtés. Canal continue de s’acharner sur les programmes AB, tandis que d’autres animateurs, comme Nagui, s’évertuent eux aussi à dénoncer leur « débilité ». Mais le point de rupture est atteint lors d’une rencontre entre Dorothée et un enfant. Une simple anecdote qui rend fou de colère l’équipe d’AB, comme le rappelle Bernard Minet : « Il est vrai que Canal a toujours adopté une position contestataire à l’égard des grands triomphes populaires. Jean-Luc le savait et s’en moquait. Jusqu’au jour où Dorothée a rencontré un jeune garçon qui lui a lancé : « Tu n’aimes pas les enfants ! » Quand l’animatrice lui a demandé pourquoi, l’enfant lui a répondu qu’il l’avait vu sur Canal +. Cela n’a pas eu l’heur de plaire à Jean-Luc. »

Canal, et plus particulièrement De Caunes, sont la cible n°1 de l'Empire AB. Salopards de rebelles.
Canal, et plus particulièrement De Caunes, sont la cible n°1 de l’Empire AB. Salopards de rebelles.

Ainsi, Jean-Luc Azoulay décide de faire ouvertement la « guerre à Canal », comme il l’a rappelé dans un documentaire sur D8 en 2014. [3] Selon lui, l’idée est alors de placer un maximum de piques dans ses divers programmes (émissions du Club Do et sitcoms) contre Canal, et plus particulièrement Antoine de Caunes.

Si son affirmation « je faisais dire à mes comédiens : t’es assez con pour avoir regardé Banal+ » n’a pas encore été vérifiée (nous n’avons jamais entendu cette phrase, ni cette expression dans une série AB), il est vrai que le nom d’Antoine de Caunes est régulièrement cité et moqué dans les répliques des personnages d’Hélène et les Garçons ou des Musclés.

« Les gens qui en savent plus parce qu’ils ont Canal Plus »

La riposte de JLA atteint son paroxysme avec la chanson « La valse des… », en 1993. Sous l’air d’un naïf accordéon synthétique, JLA fait chanter Framboisier contre « les gens » qui attaquent AB. L’idée est à la fois de dénoncer leurs dénigrements, tout en associant le public et les membres d’AB contre un ennemi commun. Un véritable pavé dans la marre, assurément la réponse la plus frontale aux ennemis de « Bonheur City » :

Les gens qui savent tout / sur absolument tout
Qui sont toujours ravis / de donner leur avis
Tous ces gens qui se croient / plus intelligent que toi
Ces gens-là, ces gens-là / sont des…
Ceux qui parlent de musique / sans connaître la musique
Ceux qui parlent de télé / sans regarder la télé
Ceux qui veulent décider / ce que vous devez aimer
Les gens qui ne comprennent pas / que le public a un coeur
Et qui voudraient comme ça / voler notre bonheur
Ceux qui n’ont rien compris / à la démocratie
Ces gens qui comprennent pas / qu’il y a un moment pour tout
Qu’on peut aimer Kafka / et puis boire un ti coup
Adorer l’opéra / et danser la java
Les gens qui en savent plus / parce qu’ils ont Canal Plus
Ceux qui croient que Libé / Ne peut pas se tromper
Qui s’font leur cinéma / Avec Télérama
Ces gens-là / Ces gens-là sont des…

Le but de ce pamphlet est facile à comprendre : unir dans un front commun les acteurs d’AB Productions et leur public. Le processus d’identification à travers cette chanson renvoie à une mise en avant des goûts d’un public dit « populaire » contre celui des « élites », qui relève forcément du snobisme parisien. Le « nous » contre le « eux », une sorte de lutte des classes au prisme du capital culturel. Une façon aussi de rassurer et de mettre en valeur les fans, ouvertement méprisés par les « intellos ». A travers cette « valse », JLA et les Musclés s’adressent directement à la plèbe : « Vous êtes toujours là », « C’est à vous que nous pensons », tandis qu’ils raillent et insultent, sans vraiment insulter, l’oligarchie médiatique (« vous », ce sont… des quoi ? Des « cons » ?)

« La sitcom c’est Molière ! Si vous commencez à faire autre chose, c’est fichu »

En ce qui concerne les sitcoms AB, on peut relever différentes étapes dans la « défense » d’AB. D’abord, les critiques contre le plus grand succès télévisuel des années 90 sont entièrement évacuées. Pour Jean-Luc Azoulay, le producteur-cerveau de la multitude de sitcoms AB qui déferlent sur les écrans, les salves sur la faible qualité de ses productions sont totalement ineptes : « La sitcom c’est Molière ! Si vous commencez à faire autre chose que Molière, c’est fichu ! Si vous commencez à intellectualiser, la sitcom n’est plus ce qu’elle doit rester : du bon sens littéraire. » [4]

Belle mise en abyme de JLA, encore une fois.
Belle mise en abyme de JLA, encore une fois.

En outre, il se défend de faire « de la merde » pour le public, lui-même étant satisfait de ses créations télévisuelles : « Ce que j’écris me plaît, j’arrêterais de le faire si cela ne me plaisait plus. Je suis content de ce produit. » Le plus important pour le producteur, c’est de réaliser des œuvres qui plaisent au public. Ce qui doit compter, c’est le sacro-saint audimat, et surtout, le respect des téléspectateurs : « Mais c’est le drame de la France, celui de Libération, que de prendre les gens pour des idiots : chaque jeune est un être intelligent qui a son libre-arbitre et qui ne fait pas que bouffer de la télé… Chaque être humain est, à priori, intelligent (…) C’est plus intéressant de faire de la télévision pour le public que pour les despotes éclairés : le gouvernement, les intellos… Non, nous ne sommes pas des despotes éclairés car nous avons la sanction de l’audience. Et l’audimat, c’est la création. Vous savez, la France a vécu trop longtemps dans un système monopoliste de trois chaînes d’état, sans aucun critère de rentabilité, de la télévision pour la direction et non pour le public. »

« Aujourd’hui la télévision c’est essentiellement, en tout cas pour nous (sic), un moyen de divertissement, un moyen de délassement »

Cette dichotomie « choix du public versus avis éclairé des élites » est donc au cœur de l’argumentation des pro-AB. Du côté du « financier » Claude Berda, l’autre tête pensante de l’Empire AB, c’est la question de la nature même de la télévision qui est en jeu avec ce débat sur les sitcoms AB : « Je crois qu’il ne faut pas se tromper de combat. Aujourd’hui la télévision c’est essentiellement, en tout cas pour nous (sic), un moyen de divertissement, un moyen de délassement. Pour les gens qui rentrent du travail, ils sont fatigués par leurs soucis. On est pas dans un période particulièrement heureuse, le chômage augmente, les soucis, la violence… euh si on peut dans une atmosphère sympathique, les détendre, les délasser et de temps en temps leur apporter un éclat de rire, je trouve ça très bien. » [5] Cette analyse en plein succès des « années sitcom », pragmatique et absolument cynique, préfigure le « scandale » des propos de Patrick Le Lay en 2004.

Ce serait tellement méchant de dire que Claude Berda ne pense qu'à l'argent !
Ce serait tellement méchant de dire que Claude Berda ne pense qu’à l’argent !

Ce dernier racontait en effet qu’il « faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation (…) de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. » [6] Le PDG de TF1, le principal responsable de la collaboration entre la première chaîne et AB Productions, reprend ainsi quasiment mots pour mots le discours de Claude Berda. « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ”business”, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…) Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible », développe à cet égard Patrick Le Lay. AB Productions avait au moins le mérite de ne pas trop se vanter de cette politique. TF1 par la voix de son PDG a su crever l’abcès.

« Tout ce qu’il a trouvé à faire c’est de camer Hélène jusqu’à l’os »

Il est néanmoins délicat de balayer toutes les diatribes par le simple argument du public. Quand les jugements négatifs portent sur le fond, il est peu aisé de faire abstraction de tous les reproches adressés aux sitcoms AB. Les comédiens – les premiers touchés par les critiques – sont ainsi consternés par la qualité des dialogues et des intrigues. « On ne parle pas comme ça. Les phrases interminables veulent si peu dire – les tirades n’ont rien à voir entre elles – on a été obligé de faire de la diction avec des textes injouables dont la continuité temporelle est souvent même fausse. Bref, ce n’est pas un texte », résument une bonne partie de l’équipe des acteurs d’Hélène et les Garçons dans l’article de l’Effet Ripobe.

Même Patrick Puydebat admet en catimini la nullité intrinsèque de la sitcom : « Le type qui écrit, il sait très bien que c’est de la merde, que le truc est mauvais à la base mais que ça marchera. Et ça marche… » Même son de cloche du côté de Fabien Remblier, qui exprime bien ce que ressentait la grande majorité des employés d’AB, entre résignation et admiration vis-à-vis de leur producteur : « Par rapport aux autres séries sorties à la même époque, comme Seconde B qui était beaucoup plus ancrée dans la réalité, nous on vivait dans un monde qui était rose et bleu, avec des musiques un peu douces, mièvres et avec des histoires qui finalement… ben il se passait rien. » Et d’ajouter, selon la « doxa azouléenne » bien établie, que « les gens quand ils rentraient chez eux n’avaient pas envie de retourner dans la réalité. » [7]

JLA est peut-être allé un peu loin dans le trolling ?
JLA est peut-être allé un peu loin dans le trolling ?

C’est donc avec sa sitcom emblématique Hélène et les Garçons, que Jean-Luc Azoulay décide de faire un « coucou » à ses détracteurs. Accusé à juste titre de montrer une jeunesse « sans problème », JLA passe à l’offensive, mais à sa façon. Patrick Puydebat s’en amuse encore aujourd’hui : « On reprochait souvent à JLA de ne pas profiter de ce support, de ce succès pour alerter les jeunes sur les sujets de société, comme la drogue ou le préservatif, ou quelque chose comme ça. Et tout ce qu’il a trouvé à faire c’est de camer Hélène jusqu’à l’os. Et évidemment ça a été censuré. Hélène jouant à la cocaïnomane dans un studio sombre. Ça c’était trop trash. Je crois qu’il a fait exprès, il ne voulait pas sortir de son univers et quand on l’a attaqué pour traiter ce genre de sujet, il a fait « vous en voulez, vous en aurez ».» [8]

« J’espère que les gens le comprennent comme ça, et je pense que tous les jeunes qui regardent (et les moins jeunes) aiment parce qu’il y a une moralité, un message qui n’est pas intellectuel parce que c’est le message de la vie… comment on doit se conduire dans la vie, le plus juste possible par rapport à l’autre et Hélène et les Garçons c’est ça »

En outre, pour l’autre grande scénariste, la subversive Emmanuelle Mottaz (qui a notamment participé pleinement aux intrigues sur la drogue), Hélène n’est pas une sitcom vide de sens. Il y a au contraire un fond, un message presque universel adressé à la jeunesse : « Je le pense qu’il y a un message ouais. Sans bien sûr se prendre la tête là-dessus. Mais je pense qu’en effet on écrit pas pour soi, je veux dire moi j’écris pour les autres. Et c’est vrai que si je peux être bien, juste en tous les cas, ça fait plaisir. J’espère que les gens le comprennent comme ça, et je pense que tous les jeunes qui regardent (et les moins jeunes) aiment parce qu’il y a une moralité, un message qui n’est pas intellectuel parce que c’est le message de la vie… comment on doit se conduire dans la vie, le plus juste possible par rapport à l’autre et Hélène et les Garçons c’est ça. » [9]

JLA continue toutefois d’enfoncer le clou. D’abord, on parle enfin concrètement de sida puisque le méchant producteur, Thomas Fava, avoue à la surprise générale sa séropositivité. Surtout, JLA adresse un joli pied de nez lors du final de sa série. En effet, l’ultime épisode achève l’épopée par une scène où l’on peut voir les garçons munis de battes de base-ball s’attaquer à un groupe de musiciens rivaux, afin de venger l’agression de leur amie Taxi. Il va sans dire que cet épisode (comme lui du space cake auparavant) a été censuré par TF1, et n’a pu être vu que quelques années plus tard sur AB1 !

Monsieur Girard, le "porte-parole" idéal de JLA.
Monsieur Girard, le « porte-parole » idéal de JLA.

Mais de manière plus fine – ou plus vicieuse – JLA insère quelques références aux critiques dans ses autres séries. C’est par l’intermédiaire de Premiers Baisers, puis des Années Fac, que le producteur s’amuse à répondre à ses détracteurs. A travers le personnage de Roger Girard, auteur de la série fictive « Amour Toujours », JLA se créé une sorte d’avatar lui permettant d’exprimer ses ressentis et ses doutes. Monsieur Girard écrit seul dans son petit bureau des milliers d’épisodes (comme Jean-Luc ?), en prise avec toutes les entraves possibles et imaginables pour un scénariste : comédiennes entreprenantes, peur de la page blanche, relation orageuse avec son producteur (ici c’est Berdoulay, un nom qui mélange grossièrement Berda et Azoulay).

Dès 1994, dans Premiers Baisers, Monsieur Girard montre quelques signes évidents d’un manque d’inspiration pour son écriture de nouveaux scénarios. Annette, toujours là pour l’aider, lui propose quelques idées, comme raconter la vie de lycéens tenant une radio (« déjà fait », répond Roger, en référence à la sitcom concurrente Seconde B), puis lui soumet l’idée fort originale d’écrire une série sur la vie des filles de la maison (et de la sienne, par la même occasion).

Monsieur Girard reste dubitatif, tandis que Annette se rend à l’évidence : « Oui, c’est vrai, ça serait ridicule. » En outre, la quasi totalité des sitcoms est jalonnée de réflexions négatives sur la télévision. La plupart du temps, les personnages en conviennent : « Il ne faut jamais croire ce qu’on dit à la télé »« Quand on est jeune, on a d’autres choses à faire que regarder la télévision ! » L’auto-dérision et l’humour de JLA paraissent être vraiment sans limite.

« Comme pour le western, les intellos trouveront bien matière à théoriser aussi sur la sitcom. Après, ça passe dans les mœurs et on trouve ça génial »

Avec les Années Fac, la tendance à l’introspection de Jean-Luc Azoulay se confirme. Le producteur exprime son désarroi, toujours par y le biais de Monsieur Girard, face aux inlassables critiques qu’il subit depuis presque une décennie. Ainsi, Monsieur Girard explique aux autres que sa série « Amour Toujours » est désormais jugée par la profession « ringarde, démodée ; elle ne parle que d’amour et ne raconte pas les vrais problèmes des jeunes. » Son producteur exige alors de nouveaux thèmes. Monsieur Girard se met quête de trouver un « cas social » pour comprendre la jeunesse (comprendre, trouver un chômeur, si possible battu par ses parents). Finalement, après moult péripéties, il en arrive à une seule conclusion : « Le plus important c’est l’amour, parce que si vos parents ne s’étaient pas rencontrés et ne s’étaient pas aimés, vous n’existeriez pas. » Simple et limpide comme du Azoulay.

En tout cas, les faits semblent lui donner raison, puisque comme le rapporte un article du Monde consacré à la sitcom « à l’eau de rose », « la série est regardée chaque semaine par plus de deux millions de téléspectateurs de quatre ans et plus, soit 35 à 37 % d’audience. » [10]

JLA peut alors exulter et ressasser son éternellement argument consistant à proclamer que « le plus important, c’est le public » : « Pour nous, il n’y a qu’un public familial, qui réunit les jeunes, les adultes et les personnes âgées, mais ça marche très bien auprès des dix-quinze ans, et nous atteignons 40 % de part de marché chez les ménagères de moins de cinquante ans. »

Histoire de bien faire comprendre aux dénigreurs des programmes AB qu’il est dans le vrai, JLA se permet d’écrire un épisode spécialement adressé aux « journaleux ». Monsieur Girard qui a réussi à tourner sa nouvelle série doit désormais la présenter aux médias.

« Si vous croyez que c’est facile de nourrir et de distraire un tas de journalistes, de critiques, d’attachés de presse et j’en passe… surtout que la plupart m’attendent au tournant. Vous savez je les connais bien… il suffit que la soirée ne soit pas de leur goût pour qu’ils descendent en flèche notre nouvelle série »

Mais ces derniers exigent une luxueuse présentation, et n’hésiteront pas à le fracasser si leurs désirs ne sont pas satisfaits : « Si vous croyez que c’est facile de nourrir et de distraire un tas de journalistes, de critiques, d’attachés de presse et j’en passe… surtout que la plupart m’attendent au tournant. Vous savez je les connais bien… il suffit que la soirée ne soit pas de leur goût pour qu’ils descendent en flèche notre nouvelle série. » Devant des Jumelles qui ne comprennent rien aux enjeux, il va jusqu’à citer Paul Valéry pour exprimer le mépris qu’il ressent vis-à-vis des journalistes : « Un sale roquet peut faire une blessure mortelle, il suffit qu’il ait la rage. » Monsieur Girard confie alors qu’il a un budget de 60 000F. « C’est rien, c’est le minimum pour faire passer une bonne soirée à un tas de journaleux prétentieux », souligne toutefois le scénariste.

"J'en suis à l'épisode n°195 des Années Fac. M'en reste plus que 4 pour envoyer quelques scuds à ces enculés de journalistes."
« J’en suis à l’épisode n°195 des Années Fac. M’en reste plus que 4 pour envoyer quelques scuds à ces enculés de journalistes. »

L’épisode ne s’arrête pas là, car Monsieur Girard est embêté : il n’a pas de lieu pour sa petite sauterie. Les Jumelles ont beau proposer d’utiliser la cafète, il sait que c’est pas une bonne solution. Heureusement, il reste la solution du Nelly’s, le night-club attitré des sitcoms. Mais il faut encore trouver un thème pour la soirée. C’est là que Virginie a enfin une idée de génie : « Ben tu fais une soirée rockabilly ! Tes invités sont un peu coincés, un peu vieux, tu leurs dis que tu fais une soirée, pour les jeunes, actuelle et voilà. » Simple et logique, comme seul AB peut le proposer. Oui, le rockabilly au Nelly’s pour une soirée branchée avec des journalistes, c’est bien sûr la meilleure idée du monde. L’humour corrosif de JLA est décidément sans limite.

Mais ces punchlines de JLA dans les Années Fac arrivent assez tardivement. Passé 1995, le succès des sitcoms AB s’estompent, et les nouvelles créations AB ont déjà assimilé les critiques. Ainsi, la Philo selon Philippe incorpore des éléments plus « réalistes » de la vie de lycéens, tandis que des séries comme l’École des Passions ou Élisa un Roman Photo s’affirment (relativement) à rebours de l’univers acidulé d’AB en proposant des personnages et des intrigues plus « adultes » et mieux écrites.

Finalement, le dernier mot doit revenir à Jean-Luc Azoulay, alors sous le feu des critiques, qui avait parfaitement compris qu’un jour ces critiques inverseraient la tendance et feraient des sitcoms AB un objet culte : « Vous savez, comme pour le western, les intellos trouveront bien matière à théoriser aussi sur la sitcom. Après cela, ça passe dans les mœurs et on trouve ça génial. » Un propos visionnaire, comme toujours chez Azoulay.


 

1- L’étrange histoire entre Antoine de Caunes et le Club Dorothée
2- Les musclés et Dorothée
3- Hélène et les garçons : les secrets des séries cultes (émission Derrière le poste)
4- Le Système Dorothée: comment il rend les gens cons !
5- Reportage sur Hélène et les garçons avec Serge Halimi du Monde Diplomatique
6- Le Lay (TF1) vend « du temps de cerveau humain disponible »
7- REMBLIER Fabien, Les Années sitcom, Mediacom, 2006.
8- Reportage sur Planète : « La télé par AB »
9- ENVOYE SPECIAL : Hélène sans les garçons (1993)
10- Les Années fac à l’eau de rose, Le Monde du 03.12.95.

DiscussionUn commentaire

  1. Merci de ces infos.
    Je mate Hélène et les garçons ces temps-ci, et je me demandais pourquoi De Caunes était fréquemment cité

Commentaires