L’ apogée d’AB : Envoyé Spécial – « Hélène sans les garçons » (1993)

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Si tout s’arrêtait soudain je deviendrais potière.
Hélène Rollès, Télé 7 Jours, mai 1993.

Les sitcoms AB Productions ayant été un succès sans précédent dans l’histoire de la télévision française, il était normal que les médias s’intéressent de très près au phénomène. Le service public s’est notamment démarqué en offrant de multiples documentaires et analyses du triomphe d’Hélène sur TF1.

A travers ce reportage d’Envoyé Spécial de 1993 et deux émissions de talk-show de Jean-Luc Delarue consacrées aux sitcoms AB en 1997 et en 2006, on peut retracer la folle histoire de l’épopée télévisuelle des sitcoms : l’apogée du business AB, l’ère du doute et déclin, et enfin le come-back sous le prisme du pathétique « que sont-ils devenus ? »

Le reportage d’Envoyé Spécial sur France 2 est une référence pour qui veut s’offrir un regard direct, « brut », sur le phénomène AB. A travers sa brillante émission d’investigation, la chaîne publique cherche à décrypter le succès incroyable de la chaîne concurrente, TF1. 1993 signifie en effet l’année de l’apogée des productions AB, avec pour figure de proue Hélène Rollès, star à l’écran et dans les esgourdes de toute une jeune génération, celle du « Club Dorothée ».

Heureusement France 2 ne cherche pas à surfer sur le flot de critiques qui est déversé à l’époque sur la machine AB. Au contraire, l’émission cherche avant tout à comprendre, à expliquer le ras-de-marée Hélène, sans céder à la tentation de traiter le « phénomène AB » avec dédain et mépris (même si le reportage ne manque pas d’humour).

Leur idée est alors de s’intéresser à « l’envers du décor » et d’aller à la rencontre des principaux protagonistes : Hélène et ses producteurs, mais aussi les hommes de l’ombre (réalisateurs, scénaristes), le public (parents comme enfants), une sociologue (la fameuse spécialiste Dominique Pasquier) et même une instit !

« On est prêt à faire six heures de queue, se taper les Jumelles en première partie, si c’est pour être au premier rang pour voir Hélène »

Le reportage démarre par une présentation à la fois drôle et moqueuse de la fine équipe d’AB Productions, sous la forme d’une parodie du fameux générique de la sitcom sous fond de rires enregistrés.

AB vu par France 2. Un beau foutage de gueule.
AB vu par France 2. Drôle et tellement vrai.

Les journalistes d’Envoyé Spécial nous font ensuite directement rentrer dans la folie AB de l’année 1993. On peut y voir un mioche accoster sans gêne une Hélène pressée et somme toute bien obligée de faire bonne figure devant la caméra. Le gamin lui déballe alors toutes ses connaissances sur l’univers AB, puis annonce fièrement à son idole être venu voir son « pesctacle« .

Jacky observe la scène, mi-amusé mi-affligé.
Jacky observe la scène, mi-amusé mi-affligé.

Devant les grilles de Bercy, ça se piétine. Ici pas de pitié, on est prêt à faire six heures de queue, se taper les Jumelles en première partie, si c’est pour être au premier rang pour voir Hélène.

A priori, personne n'est mort dans un mouvement de foule lors d'un concert d'Hélène...
A priori, personne n’est mort dans un mouvement de foule lors d’un concert d’Hélène…
Le sosie de Corbier clope au bec qui vend des posters d'Hélène à la sauvette. Le charme désuet d'une époque à jamais révolue.
Le sosie de Corbier clope au bec qui vend des posters d’Hélène à la sauvette. Le charme désuet d’une époque à jamais révolue.

La meute finit enfin par infiltrer l’antre de Bercy, surpeuplée d’idolâtres de la belle Hélène. Et quand la journaliste demande à une gamine lambda « Hélène c’est quoi pour toi ? », elle hésite puis lâche l’évidence même : « C’est une fille… parfaite ».

Et dire que ces jeunes filles sont peut-être devenus avocates ou médecins. Ou pas hein.
Et dire que ces jeunes filles sont peut-être devenues avocates ou médecins. Ou pas.

Très vite, on constate que la foule n’est pas composée uniquement d’adolescentes en transe. Les mamans sont là, en force, un brin honteuse quand elles avouent être heureuses d’assister à ça.

Certaines mamans ont un peu honte, mais sont ravies d'être là.
Certaines mamans ont un peu honte, mais sont ravies d’être là.
On plaint cette brave mère de famille qui explique à son gosse qu'il a "déjà tapissé toute sa chambre de posters d'Hélène".
On plaint toutefois cette brave mère de famille qui explique à sa gosse qu’elle a « déjà tapissé toute sa chambre de posters d’Hélène ».

« Oui il y a bien un phénomène Hélène, mais moi je hais Hélène. Pour une simple raison, c’est qu’on peut rien voir à la télé autre chose que Hélène »

Pin’s, briquets, casquettes, panini…etc, le reportage ne pouvait pas ne pas s’attarder sur la puissance du merchandising. JLA-Georges Lucas, même combat.

Hélène et le pognon.
Hélène et le pognon.
Et dire que quelques années plus tard, cette jeune fan troquera son t-shirt Hélène pour un autre à l'effigie de Marilyn Manson.
Et dire que quelques années plus tard, cette jeune fan troquera son t-shirt Hélène pour un autre à l’effigie de Marilyn Manson.

Un papa plus que respectable, qui devait sûrement beaucoup aimer sa famille, explique que « oui, il y a bien un phénomène Hélène, mais moi je hais Hélène. Pour une simple raison, c’est qu’on peut rien voir à la télé autre chose que Hélène. »

Ce type mériterait largement la légion d'honneur du bon père de famille.
Ce type mériterait largement la légion d’honneur du bon père de famille.

« Personnellement ça faisait longtemps que j’avais pas vu ça, depuis les Beatles. Quand je les avais vu en 1965 au Palais des Sports. Hélène c’est une idole quoi, c’est de l’hystérie »

Après nous avoir infligé le live de « Hélène je m’appelle Hélène », repris (ou plutôt hurlé) en chœur par le public, les journalistes s’attardent sur un autre aspect vital du concert pour le fan lambda d’Hélène : donner à son entourage la preuve qu’on était bien là. Et quoi de mieux qu’un autographe d’Hélène, comme un souvenir pour l’éternité ? Et tant pis si ceux qui auront la précieuse signature sont ceux en réalité qui possèdent la carte officielle du Club Dorothée. On est fan premium d’AB où on ne l’est pas.

D’ailleurs ses fans, Hélène adore en parler, quitte à en faire légèrement trop dans la com’ : « On essaye de leur rendre un peu le bonheur qu’ils nous rendent. On fait la fête ensemble. » Et quand la journaliste lui demande ironiquement si cet amour est sincère, la réponse d’Hélène est attendue quoique trop surjouée : « Oh oui alors. »

Et dire qu'aujourd'hui, les pseudos star de real-tv font payer 16 euros l’autographe. Si AB avait su, avait pu...
Et dire qu’aujourd’hui, les pseudos star de real-tv font payer 16 euros l’autographe. Si AB avait su…
Discret mais omniprésent dans le reportage, JLA aka l'homme à la cigarette veille sur sa protégée.
Discret mais omniprésent dans le reportage, JLA aka l’homme à la cigarette veille sur sa protégée.

« On a réussi à créer une espèce de famille autour d’AB »

L’équipe d’Envoyé Spécial s’entretient ensuite avec Jacky pour mieux comprendre cette folie AB:  « Ah oui il y a un phénomène Hélène. C’est une idole. Personnellement ça faisait longtemps que j’avais pas vu ça, depuis les Beatles. Quand je les avais vu en 1965 au Palais des Sports. C’est une idole quoi, c’est de l’hystérie. »

La journaliste embraye sur la comparaison entre les deux époques : « Et les gosses qui sont dans la salle, ils ont une morale ou une philosophie différentes de celle qu’on pouvait avoir nous quand on était petits ? » Pour Jacky, c’est « non« . Mais surtout, deux raisons expliquent Hélène : « A l’époque les spectacles pour enfants n’existaient pas. Moi quand j’étais môme, à part Jean Nohin que j’allais voir à l’Alambra, je connaissais rien d’autre. Et je pense qu’ils sont fascinés parce qu’ils nous voient à la télé et puis d’un seul coup ils nous voient en vrai. On sort de la petite boite quoi. Donc c’est pas gagné d’avance mais ils nous connaissent. Et puis c’est une ambiance spéciale, on a réussi à créer une espèce de famille autour d’AB Productions. Le mot Club Dorothée, enfin l’émission, porte bien son nom. »

Pour Jacky, AB et Beatles même combat. Les vrais diront The Monkees et AB même combat.
Pour Jacky, AB et Beatles même combat. Les vrais diront The Monkees et AB même combat.

La comparaison avec les sixties semble tout à fait pertinente à l’époque. La journaliste voit à juste titre le « phénomène AB » comme le successeur de l’époque Yéyé : « Même décors dénudés que dans les grandes heures des années 60. Des jeux de lumières intimes et des paroles qu’on susurre lentement pour que tout le monde comprenne, souvent la salle couvre les fausses notes. Hélène a des attitudes et des faux airs de François Hardy quand elle ne chantait que pour les garçons et les filles de son âge. »

Hélène ou la nouvelle François Hardy, la nouvelle Sheïla, la nouvelle Bardot... Mais Hélène étant une "fille comme les autres", il faut savoir.
Hélène ou la nouvelle François Hardy, la nouvelle Sheila, la nouvelle Bardot… Hélène étant une « fille comme les autres », il faudrait savoir.
Le trio gagnant : Hélène au chant, Gérard Pinto à la gratte et Gérard Salesses au keyboard.
Le trio gagnant : Hélène au chant, Pierre Pinto à la gratte et Gérard Salesses au keyboard.

« Moi je ne m’explique pas du tout le succès d’Hélène ! »

Après les inintéressantes paroles de la néanmoins adorable Hélène, les journalistes investiguent sur ce qui a fait le succès d’Hélène : la sitcom Hélène et les Garçons. Ils interrogent alors Gérard Espinasse, un des réalisateurs clé. La journaliste lui demande s’il se retrouve dans l’intrigue. Sa réponse est révélatrice du regard que portent ces professionnels sur leur travail : « Oui, on a les textes la veille, alors on a toute la nuit pour y penser. Et puis c’est souvent très… très simple. Il n’y a jamais de choses trop compliquées donc on a pas de problèmes. Il y a quand même, en général des choses qui sont un petit peu systématiques, on se retrouve toujours dans une même ambiance. Donc on essaye de filmer, d’une certaine façon, et de se tenir à une sorte de bible. C’est pour qu’il n’y ait pas de confusion possible et qu’on se retrouve bien dans Hélène. »

Encore une fois, la journaliste butte sur le mutisme des personnels d’AB sur les fameuses raisons du « phénomène Hélène » : « Moi je ne m’explique pas du tout le succès d’Hélène ! »

Le légendaire réalisateur Gérard Espinasse, qui ne préférait pas trop réfléchir sur ce qu'il faisait. On le comprend.
Le légendaire réalisateur Gérard Espinasse, qui ne préférait pas trop réfléchir sur ce qu’il faisait. On le comprend.
Visiblement, Dorothée est sommée de dire qu'elle n'est pas jalouse, et qu'elle trouve Hélène fabuleuse.
Visiblement, Dorothée est sommée de dire qu’elle n’est pas jalouse, et qu’elle trouve Hélène fabuleuse.

« Je pense que tous les jeunes qui regardent (et les moins jeunes) aiment parce qu’il y a une moralité, un message qui n’est pas intellectuel parce que c’est le message de la vie… comment on doit se conduire dans la vie, le plus juste possible par rapport à l’autre et Hélène et les Garçons c’est ça »

Du côté des scénaristes, les journalistes ont la chance de questionner Emmanuelle Mottaz, filmée en pleine conception d’un épisode. Coca light sur la table, concentration maximale pour l’écriture de sa sitcom maîtresse…

La scénariste la plus sulfureuse d'AB en plein travail.
La scénariste la plus sulfureuse d’AB en pleine création.
Séquence 8 : LE GARAGE. "Hélène est dans les bras de Nicolas". Voilà, démerdez vous avec ça.
Séquence 8 : LE GARAGE. « Hélène est dans les bras de Nicolas ». Voilà, démerdez vous avec ça.

Attention, moment culte de tentative d’explication de ce que est Hélène et les Garçons quand la journaliste demande à Mottaz si elle a l’impression de livrer une forme de message aux jeunes : « Ah je pense ouais. Sans bien sur se prendre la tête là dessus. Mais je pense qu’en effet on écrit pas pour soi, je veux dire moi j’écris pour les autres. Et c’est vrai que si je peux être bien, juste en tout les cas, ça fait plaisir. J’espère que les gens le comprennent comme ça, et je pense que tous les jeunes qui regardent (et les moins jeunes) aiment parce qu’il y a une moralité, un message qui n’est pas intellectuel parce que c’est le message de la vie… comment on doit se conduire dans la vie, le plus juste possible par rapport à l’autre et Hélène et les Garçons c’est ça. »

La sublime Emmanuelle Mottaz t'explique Hélène et les Garçons.
La sublime Emmanuelle Mottaz t’explique le concept Hélène et les Garçons.

Après quelques scènes amusantes sur les coulisses de la sitcom, s’en suit un surréaliste échange entre la journaliste et un groupe de trois adolescentes.

On leur demande alors ce qui peut tant leur plaire dans Hélène et les Garçons. Les réponses fusent assez rapidement, non sans contradictions dans leurs propres paroles : « Bah, ça détend. Parce que après une journée d’école, c’est fatiguant, ça repose. Et puis ça raconte un peu la vie… des gens. (…) Ça reflète bien les problèmes des jeunes. Les problèmes de drogue, le sida, les régimes, le poids, ça reflète tout quoi, ça explique tout. Ça nous apprend à bien vivre, à faire attention à nous.  Oui ça nous apprend avec les garçons. Parce que le principal sujet du feuilleton c’est les problèmes sentimentaux. Y a que ça… c’est pour ça que ça plaît aux jeunes. Et pas qu’aux jeunes, aux parents surtout, ma mère elle aime bien beaucoup (sic). Ils disent partout dans les magazines que ça plaît beaucoup aux parents. Je sais pas, j’ai pas vérifié (…) Ça ressemble un petit peu à la réalité des jeunes, pas à 100 %. Ce serait bien que ça ressemble complètement, que ce soit pareil que dans la vie, ce serait plus beau. La vie serait plus belle à vivre ».

Une fan d'Hélène qui pense que AB c'est la vie !
Une fan d’Hélène qui pense que AB c’est la vie !

« Non mais c’est pas ça la vie quoi ! C’est pas une image réelle de la vie ! On est pas comme ça, sinon y’aurait pas de chômage, y’aurait rien ! »

Les journalistes partent enfin à la rencontre d’une classe de collégiens, beaucoup plus critiques envers AB. C’est du moins le cas de deux jeunes garçons absolument fabuleux dans leur déconstruction de l’univers des sitcoms AB : « Tous les jours ils sont habillés d’une manière différente. Ils sont encore à la faculté je me demande comment ils font pour toucher de l’argent. Tous les jours ! Moi si j’étais comme eux bah je serais content ! Je bougerais pas du studio hein ! (…) Non mais c’est pas ça la vie quoi ! C’est pas une image réelle de la vie ! On est pas comme ça, sinon y’aurait pas de chômage, y’aurait rien ! Tout le monde irait dans leur faculté-là ! »

Et quand la journaliste leur demande s’ils aimeraient vivre comme dans AB, leur réponse est claire : « Baaah si ça se serait cool pour nous mais eeeh. C’est ça qui marche parce que en fait c’est un filon ! Ils idéalisent ce que les jeunes rêvent ! Genre cool et tout, tu fais rien ! (…) Y a un truc qui m’énerve aussi, c’est genre toutes les minutes quand ils mettent les rires-là ! Les rires artificiels c’est genre « oh j’ai renversé mon verre hahahahahaha ». Pendant un quart d’heure, alors que y a rien de drôle. »

Deux gosses très drôles, qui montrent bien le clivage genré du public d'AB.
Deux garçons très drôles, qui montrent bien par leur posture critique le clivage qui existe entre les deux sexes vis-à-vis d’AB.

L’attitude des deux grandes gueules de la classe qui provoquent le rire de leurs congénères et la gêne à peine masquée des filles, rappelle les analyses de la sociologue Dominique Pasquier sur les différents publics des sitcoms, le rejet des garçons contrastant avec l’adoption massive des jeunes filles au « produit » Hélène.

« Hélène ne s’est jamais énervée une seule fois lors de la tournée, à une exception près : lorsqu’elle a appris qu’elle raterait la saison des cèpes »

En outre, le reportage nous montre un extrait d’un cours d’une professeur censé décrypter la sitcom. Quoi de mieux en effet d’enseigner les sitcoms aux élèves afin de les dégoûter définitivement des productions AB ? Une technique des adultes qui a toujours fait ses preuves.

La sitcomologie expliquée aux sixièmes.
La sitcomologie expliquée aux sixièmes.

La dernière partie du reportage suit Hélène en tournée, dans son bus. La « sitco-chanteuse » idole d’AB traîne manifestement son spleen devant les belles forêts vertes. Non sans ironie, la journaliste explique que Hélène ne s’est jamais énervée une seule fois lors de la tournée, à une exception près : lorsqu’elle a appris qu’elle raterait la « saison des cèpes » !

Car oui, Hélène ne rêve pas de gloire éternelle, de strass et de paillettes. Elle l’affirme une énième fois à la presse : son idéal est simplement de « vivre à la campagne et d’avoir une famille » et non de devenir une chanteuse de jazz comme l’a suggéré la journaliste. Ce qu’elle fait en chantant pour AB, c’est simplement « son métier », rien d’autre.

Peut-être qu'en Septembre, Hélène pourra se tirer de ce merdier d'être une star AB...
Peut-être qu’en Septembre, Hélène pourra se tirer de ce merdier…

 

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