Les minorités, les stéréotypes et la question du racisme dans l’univers AB

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Les Blancs créent l’image dominante du monde et ne se rendent pas vraiment compte qu’ils construisent le monde à leur image.
Richard Dyer.

Est-ce que le sujet du racisme est évoqué dans les sitcoms AB Productions ? Pourquoi ne voit-on quasiment pas d’Arabes ni de Noirs ? Les scénaristes et les producteurs d’AB ainsi que le diffuseur TF1 sont-ils racistes ? Des questions qui reviennent souvent quand il s’agit d’évoquer AB, un univers de la « blanchité » [1] au sein duquel les « minorités visibles » sont au mieux invisibles, au pire sujettes aux habituels stéréotypes.

En posant « la question du racisme dans les sitcoms AB », il est possible d’examiner la thématique dans deux directions, articulées l’une à l’autre : d’abord déterminer si la problématique du racisme est bel et bien abordée dans les diverses sitcoms. Puis dans un second temps, s’évertuer à mesurer si « Bonheur City » est un univers raciste en soi, comme on a souvent pu l’entendre.

AB Productions, a great big white world.
AB Productions, a great big white world.

Le reproche qui est le plus souvent adressé aux sitcoms AB est de ne pas parler du « réel », de la « vraie vie » des jeunes. On blâme ainsi ces productions de fantasmer une France complètement déconnectée du monde qui l’entoure. Si nous avons déjà évoqué par ailleurs l’immense flot de critiques produites envers l’univers AB, il semble ici nécessaire de réfléchir au reproche le plus constant et le plus problématique : celui de la non représentation (ou de la mauvaise) de toute une catégorie de la population française que nous appellerons les « minorités visibles ». [2]

Un sujet complexe et sensible, qui nécessite en outre une contextualisation, car les productions AB sont enracinées dans une décennie (les années 90) différente sur bien des aspects de notre époque actuelle.

Dans un premier temps, il nous semble judicieux de déterminer la place accordée à la question du « racisme » en tant que thématique propre au sein des sitcoms AB. C’est-à-dire, de déterminer concrètement si le mot « racisme » est employé, si des personnages souffrent d’actes ou de paroles racistes, ou au contraire, si certains protagonistes ont des comportements xénophobes et discriminants.

Il est aussi important de rappeler que les sitcoms AB sont des productions pour les jeunes enfants et adolescents. Elles comportent donc des « leçons » de vie à caractère plus ou moins pédagogique. Dans le générique de fin de chaque sitcom, il est indiqué en tout fin « Unité de programmes familiaux Dorothée », ce qui suggère que ces productions possèdent au moins quelques « vertus » à transmettre aux plus jeunes.

Ainsi, les sitcoms AB peuvent être a priori perçues comme une propédeutique à l’intention de la masse de jeunes téléspectateurs qui suivent quotidiennement les aventures de leurs héros préférés. A titre d’exemple, la sitcom Premiers Baisers possède un dimension clairement éducative puisque au sein de la famille Girard, la sitcom offre régulièrement des leçons de vie. Les parents expliquent alors aux jeunes ado (Justine et Annette) ce qu’est l’amour et l’amitié, ou encore la tolérance, les classes sociales, le chômage…etc.

Dans Hélène et les Garçons, on apprend aussi aux jeunes téléspectateurs la nature des relations entre les garçons et filles, dans le cadre néanmoins d’un schéma traditionnel hétéronormé (voir les analyses de la sociologue Dominique Pasquier).

Quelle place alors pour la thématique du « racisme » ? On serait immédiatement tenté d’affirmer que les sitcoms n’ont rien à dire sur ce sujet, et on aurait presque raison. Premier fait, la quasi absence de personnages susceptibles de subir une quelconque forme de racisme. Pour ne prendre qu’un exemple significatif, la sitcom Premiers Baisers n’accueille aucun personnage de couleur hormis un éphémère guest des Benny B. Le reste de la population de la sitcom est blanc comme la neige, et les seuls étrangers présents sont dans leur grande majorité des Anglo-saxons ou des Slaves !

Le cas Premiers Baisers est malheureusement loin d’être une exception, car la plupart des autres sitcoms phares n’offrent aux téléspectateurs aucun personnage issu de minorités visibles (le Collège des Cœurs Brisés, la Philo selon Philippe, les Filles d’à Côté…).

Kanu et Giant Coocoo, la A-Blaxploitation

« Ce genre de type, ça peut pas comprendre notre musique, ça fait du bruit, ça prend du plaisir, ça se met à danser »

On aurait pu croire que tout changerait avec l’arrivée pour la première fois d’un Noir dans Hélène et les Garçons. Un événement loin de passer inaperçu. Kanu, un beau « black » musicien américain, fait irruption au garage du groupe de rock des garçons et provoque un véritable scandale. Car au sein de la bande, voir un Noir jouer des congas ne plaît pas franchement au Cri-cri d’amour.

D’une rare agressivité, le batteur se lâche violemment contre Kanu : « Ce genre de type, ça peut pas comprendre notre musique, ça fait du bruit, ça prend du plaisir, ça se met à danser. » Certes, face à l’indignation de ses amis, Christian finit par s’excuser platement, ne supportant pas l’idée qu’on puisse penser qu’il est raciste.

Episode historique quand débarque Kanu, un étranger et surtout, un Noir !
Kanu ou le cliché du black américain, musicien et beau comme un dieu. De quoi faire péter un plomb à notre Cri-cri hexagonal.

Pour que la morale soit sauve, on apprend que Christian est surtout jaloux de Kanu, vis-à-vis de sa petite amie Johanna. RAS donc. L’épisode s’achève dans la bonne humeur, et Kanu deviendra un ami de la bande à Hélène avant de disparaître une vingtaine d’épisodes plus tard. Ouf.

« Selon Claude Berda, Giant Coocoo rendra difficile l’exportation du produit aux États-Unis et en Afrique »

Le Miel et les Abeilles est l’autre sitcom qui évoque – sans le nommer directement – le racisme supposé d’un personnage. Il faut dire que la sitcom « freak » accueille le personnage noir le plus célèbre d’AB, l’inoubliable Désir Bastareaud, plus connu sous le pseudonyme de Giant Coocoo.

Cet ancien acteur porno et ami des rappeurs français a la double caractéristique d’être à la fois noir et nain. Il personnifie sans contestation possible le pire de ce qu’on attend physiquement d’un comédien dans une production télévisuelle.

Le "black power" d'AB est particulièrement mis en valeur avec la figure de Giant Coocoo.
Le « black power » d’AB est particulièrement mis en valeur avec le personnage de Giant Coocoo.

Dans un article du Monde Diplo de l’année 1993 resté fameux, l’intellectuel Serge Halimi dépeint ce personnage qu’il qualifie de « nauséabond » : « Il s’appelle Giant Coucou (sic). Il est noir. C’est un gros nain qui s’installe dans la baignoire parce qu’il « ne supporte pas de dormir dans un lit. Il trouve ça trop mou ». Certes il se cultive, mais en lisant des bandes dessinées qu’il déchire sans le vouloir parce que « tout est fragile ici ». « Fragiles » aussi l’escalier, la table de la salle à manger, la porte qu’il démolira au fil des épisodes… Pourtant, comment lui en vouloir ? « Il a la musique dans la peau. » M. Claude Berda rigole : « Le personnage est maladroit. » M. Claude Berda ne rigole pas : selon lui Giant Coucou rendra difficile l’exportation aux États-Unis et en Afrique d’une telle fiction française de qualité. »

Dans la sitcom, Giant Coocco est toutefois épargné par les remarques racistes de ses congénères. Il faut dire que tout est tellement dingue et surréaliste dans le Miel et les Abeilles que le comportement grotesque de Giant ne choque pas vraiment.

Seule une petite scène entre Antoine (le père de Lola) et Johnny évoque à demi-mot que la couleur de peau de Giant pose problème. Ce dernier se met en effet en couple avec la nièce d’Antoine, un grand bourgeois parisien propre sur lui.

Le dialogue qui suit indique que le profil de Giant est susceptible de remettre en cause les valeurs familiales :

Antoine : – « Alors vous voulez dire que ma nièce a dormi avec ce…
Johnny : – (il crie) Alors attention à ce que tu vas dire beau-papa, tu es au bord du gouffre…
Antoine : – Mais non c’est pas du tout ce que je voulais dire… ce n’est pas un garçon sérieux, c’est tout.
Lola : – Mais enfin papa si elle l’aime…
Antoine : – Mais Lola, tu imagines ce que va dire ta tante quand elle va apprendre que sa fille… » (s’en suit une explosion de rire des protagonistes)

Giant se réincarne en Olaf, le serviteur de Bernie aka le méchant Gérard.
Giant se réincarne en Olaf, le serviteur de Bernie aka le méchant Gérard.

Il est à noter qu’on retrouvera l’immense Désir Bastareaud dans une autre sitcom, les Nouvelles Filles d’à Côté. Il incarne nouveau un rôle ingrat, celui en effet de homme à tout faire du frère jumeau diabolique de Gérard (il ne cesse de l’appeler « mon maître »). Puis Désir disparaîtra à jamais de l’univers AB.

« Rien que le mot de racisme, ça dégoûte Hélène ! »

Encore une fois, le racisme supposé d’un personnage est immédiatement désapprouvé et condamné sans nuance. Le personnage incriminé est sommé sur-le-champ de s’excuser et doit expliquer qu’il ne voulait surtout pas émettre de tels propos.

C’est sans doute Hélène qui résume le mieux le (rare) discours anti-raciste dans les sitcoms AB, comme Serge Halimi le note non sans ironie : « Hélène, qui déteste les fourrures (« quelle horreur ! C’est complètement nul de tuer des animaux pour en faire des manteaux »), a tout autant « horreur » du racisme : « Rien que le mot de racisme, ça me dégoûte ! » D’ailleurs, les personnages aiment beaucoup voyager à l’étranger, sans doute parce que là-bas, dans les rues, qu’ils soient riches ou qu’ils soient pauvres, les gens ont le même sourire. »

Hélène est contre le racisme, comme elle est contre les gens qui font du mal au animaux, contre les kilos en trop, contre la guerre et la destruction de la nature.
Hélène est contre le racisme, comme elle est contre les gens qui font du mal au animaux, contre les kilos en trop, contre la guerre et la destruction de la nature.

On le constate, il y a bien un discours anti-raciste chez AB. Certes il est très peu diffusé, mais il a le mérite d’exister. On comprend vite néanmoins qu’il était de toute façon techniquement impossible pour les scénaristes de traiter du racisme étant donné l’absence de comédiens issus de la « diversité » dans les castings des diverses productions.

De même, si Jean-Luc Azoulay explique dans un documentaire sur les coulisses des Années Fac qu’il n’y a « pas d’interdits » dans l’écriture des sitcoms, il reconnaît qu’il n’a « pas envie de parler de politique… parce que c’est une tendance. » On pourrait rajouter qu’il n’a pas envie d’aborder des sujets épineux comme l’intégration, la xénophobie, la diversité culturelle et ethnique…etc.

La figure du Noir chez AB : caricature et stéréotype post-colonial

Les deux exemples de Kanu et Giant Coocoo sont les plus représentatifs du traitement des Noirs dans les sitcoms AB. Sont-ils les seuls à figurer à l’écran ? Non, même si leur nombre est famélique et les rôles ultra-caricaturaux.

Le « Grand » Doudou N’Diaye

Dans la sitcom des Années Fac, seul un Noir sur les 199 épisodes est visible à l’écran. Il s’agit du « Grand Monboutou », un marabout (forcément) qu’Annette embauche afin de chasser le mauvais sort qui règne au sein de sa nouvelle boutique fraîchement acquise (pour la bagatelle de 800F, rien que ça).

Ce guest est interprété par un certain Jean-François Fagour – qui aurait certainement mieux fait de se casser une jambe ce jour-là – incarnant la caricature du sorcier africain ridicule et mercantile.

Le seul personnage noir des Années Fac. Tout est dit.
Le seul personnage noir des Années Fac. Tout est dit.

La thématique du « ah-glouglou-grigri » est aussi à l’honneur dans cette même sitcom par un personnage important, Ary. Revenant d’un voyage du Sénégal, le freak raconte y avoir fait la rencontre du « Grand Doudou N’Diaye », un marabout qui lui aurait livré ses plus grands secrets de magie.

Troquant ses fidèles bretelles pour se vêtir tel un Africain « banania », Ary nous inflige sur pas moins d’une dizaine d’épisodes des prestations digne des pires sketches de Lagaf’, empilant les mimiques et les clichés néo-coloniaux de celui qui semble être à cette époque son maître à penser en humour.

Histoire de bien enfoncer le clou, on ajoute une touche Michel Leeb pour imiter les "Africains".
Histoire de bien enfoncer le clou, on ajoute une touche Michel Leeb pour imiter les « Africains ».

Dans un genre moins pathétique, Moïse Crespy incarne Ismo dans Hélène et les Garçons. Pas de maraboutage ou d’accent africain cette fois, mais un personnage de « méchant ».

Travaillant en qualité d’accessoiriste chez AB, il est choisi pour composer le groupe de funk rival des Garçons à la fin de la sitcom. Looké comme un black américain de NY, Ismo participe avec ses deux acolytes (Blancs) à la fameuse tentative de viol sur Taxi, l’événement dramatique qui provoque la chaotique baston finale de la sitcom.

Ismo, le thug d'AB Prod.
Ismo, le black thug d’AB Prod.

Les épisodes ayant été censurés par TF1 à l’époque, personne n’aura vraiment eu l’occasion de découvrir la prestation discrète de Moïse. Ce dernier n’aura plus de rôle par la suite mais continuera à collaborer pour AB.

Il fait partie notamment de la fine équipe qui entoure François Rocquelin dans la réalisation de son fameux single de rap, le kitchissime Toutes folles de mon corps. Car Moïse Crespy est en effet un vrai musicien, et continue aujourd’hui à faire vibrer les foules au son du groove martiniquais.

Eric Blanc, le Noir qui osa se moquer des Blancs

Un personnage « normal » à signaler, celui d’Eric Blanc joue un guest récurrent dans la sitcom L’Un contre l’Autre. Il incarne un ami du couple phare formé par Thierry Redler et Rochelle Redfield. Ici, pas de rôle de marabout ou de bad boy, mais celui d’un type relativement banal, seulement parfois obligé de jouer les clichés de l’Africain sauvage pour quelques gags plus ou moins réussis.

Il est à noter que Eric Blanc a eu une vie avant AB. Célèbre dans les années 80 grâce à Thierry Ardisson, Eric s’est essayé à l’imitation, que ce soit d’hommes politiques ou d’animateurs vedettes.

Il fallait quand même que le plus crédible des Noirs d'AB s'appelle Eric Blanc.
Il a donc fallu que l’interprète le plus crédible des Noirs d’AB se nomme Eric Blanc.

Sa « faute » est d’avoir eu l’audace d’imiter Henri Chapier, l’influent animateur d’une émission de cinéma à la télévision. Dans un numéro d’imitation où il se moque gentiment de son homosexualité (en insinuant que l’animateur aurait aimé lui aussi avoir un 7 d’Or pour se l’insérer dans son fondement), Eric Blanc est banni à la surprise générale de toute apparition à la télévision française, « blacklisté » si l’on ose l’expression.

On comprend mieux alors que son « retour » s’effectue dans une sitcom AB, sorte de purgatoire à l’époque pour tous les bannis et losers du métier (Karen Cheryl, Charlotte Julian, Jean Sarrus…).

Aujourd’hui, Eric Blanc semble avoir tourné la page et a poursuivi sa modeste carrière de comique. Il dit en effet avoir « retenu la leçon » de cette sombre affaire, remerciant presque Henri Chapier de l’avoir remis dans le droit chemin ! Car oui, il semble préférable qu’un Noir qui veut embrasser une carrière de comique doit se contenter de se moquer de ses semblables, et non de la classe politique et médiatique blanche.

La Katoochwaze d’à Côté

Si on croyait avoir tout vu avec Giant Coocoo, la sitcom des Nouvelles Filles d’à Côté dépasse l’entendement avec un arc narratif de huit épisodes intégrant des filles noires de la tribu Katoochwa, une ethnie fictive des Caraïbes.

Revenu de ses vacances aux Bahamas, le fantasque Marc ramène ainsi dans ses valises une jolie Noire ne parlant pas un mot de français, une domestique de la maison Pichardeau dont il est tombé fou amoureux.

Très vite, on comprend que la sitcom réactive l’humiliante thématique coloniale du « bon sauvage africain ».

 Avec l'arrivée des Katoochwazes, AB bascule dans l'humour néo-colonialiste. Sans pression.
Avec l’arrivée des Katoochwazes, AB bascule dans l’humour néo-colonialiste. Sans pression.

L’humour « banania » de ces épisodes nous plongent alors directement dans les pires heures de l’histoire française. La succession de comédiennes jouant les diverses Katoochwazes s’accompagne de tous les gags éculés du genre : danses africaines, langage à base de « gazou gazou goulou goulou », maraboutage, polygamie et potion de force pour fortifier la sexualité de « l’homme blanc ».

Que penser au final de ces épisodes ô combien gênants ? Car oui, il est difficile de rire de l’autre sans tomber dans le piège d’une vision raciste. Cet écueil, la suite des Filles d’à Côté n’y échappe pas. Sur le temps très long de plusieurs épisodes – soit une éternité pour une sitcom AB – le procédé est grossier et absolument lourdingue. Il aurait peut-être été possible de rire de ce type de situation, de voir effectivement les Blancs des sitcoms AB confrontés à l’altérité, de créer ainsi ce décalage culturel.

Farinette ouvre un cabinet de marabout directement chez Marc...
Farinette ouvre un cabinet de marabout directement chez Marc…

Mais il aurait fallu pour cela une écriture plus soignée (et non des « ah dou dou dis donc » à la pelle), une réflexion digne de ce nom sur ce qu’est véritablement le racisme.

Pour le dire autrement, il aurait été nécessaire de mettre les personnages des sitcoms face à leurs propres contradictions et leurs préjugés afin de pouvoir rire de l’autre comme de soi.

« Le défaut originel des productions françaises est de réduire le Noir à sa couleur »

Chez AB, rien de tout ça, du fait principalement d’une écriture superficielle et bâclée dans le contexte « industriel » de création de sitcoms. En lieu et place, les auteurs nous offrent un humour bête et méchant, de type post-colonial, rappelant sa pire incarnation franchouillarde : l’inénarrable Michel Leeb.

Même l’icône Dorothée n’a pas échappé à ce type d’humour « Banania », si l’on pense à la très datée chanson La machine avalée. Des figurants Noirs y sont représentés de façon absolument archaïque, le clip reprenant allègrement le mythe du « bon sauvage ».

On notera ainsi l’iconographie africanisante (les « costumes » traditionnels, les statuettes, l’anthropophagie…etc), mais aussi les mimiques et les sourires à pleines dents (sans oublier les « ouha ouha » de rigueur).

Les défenseurs d’AB et de Dorothée diront que c’est une affaire de contexte, qu’on a fait ça pour les enfants. Ils diront qu’à l’époque on ne se posait pas autant de questions, qu’il y avait une sorte d’innocence dans cet humour et une bienveillance envers les Noirs. C’est peut-être vrai (d’autant plus que l’usage de stéréotypes et de clichés n’est pas toujours réalisé consciemment), mais il n’en reste pas moins qu’il est aujourd’hui très difficile de revoir ces images sans se dire qu’il aurait été possible de faire autrement. Que l’on aurait pu faire quelque chose de plus intelligent et pertinent, et surtout, de bien plus drôle.

L'humour "banania", c'était le bon temps.
L’humour « banania », c’était le bon temps.

La thématique de la représentation des Noirs à la télévision française est sans aucun doute un sujet brûlant qui mérite qu’on s’y attarde. La sociologue des médias Marie-France Malonga a ainsi pu démontrer que le défaut originel des productions françaises est de « réduire le Noir à sa couleur. » [3]

Ainsi, dit-elle, « celui-ci est souvent figuré comme « venu d’ailleurs », comme étranger, qu’il soit Antillais ou Français de longue date. » Elle pointe du doigt la caste des scénaristes qui ont « ce besoin agaçant de pointer du doigt la différence du personnage noir qu’ils décident de mettre en scène. »

Malonga en conclut qu’en France, « il semble qu’un acteur noir n’ait pas le droit d’être un acteur parmi d’autres, fondu dans la masse de ses concitoyens. On ressent une volonté persistante de mettre constamment en avant toute origine étrangère. »

On pense bien sur ici aux personnages les plus fameux des fictions françaises : N’Guma (Julie Lescaut, TF1), Bain Marie (Navarro, TF1), Inspecteur Poret (P.J., France 2) et Thomas Berthier (Crimes en série, France 2), tous issus des séries policières. « Pas un hasard », précise la sociologue : « Le monde de la police n’est-il pas un milieu où l’on côtoie le plus souvent la délinquance et la misère ? En effet, les séries policières françaises regorgent de jeunes délinquants noirs, de marabouts douteux et de familles africaines squatters ou sans-papiers. »

Les Arabes chez AB, les disparus de Bonheur City

L’émir coupeur de tête

Si l’on ne peut pas reprocher une chose aux sitcoms AB, c’est d’avoir privilégié une minorité à une autre. Si le cas des Noirs semble entendu, celui des Arabes l’est également. Eux sont encore moins nombreux et pas toujours très bien mis en valeur. Il faut attendre la sitcom loufoque du Miel et les Abeilles pour enfin voir des « Arabes » dans une sitcom AB !

Toutefois, ce ne sont pas des Maghrébins, mais des Arabes du Moyen-Orient. Durant deux épisodes, le n°183 et le n°184 (et son inoubliable titre « Fans et semoule »), un émir du Bahreïn, Said bel Bakhant, va se retrouver chez les Garnier.

Ce qui est bien avec AB, c'est qu'aucune minorité n'est épargnée.
Ce qui est bien avec AB, c’est qu’aucune minorité n’est épargnée.

Son but ? Faire épouser sa fille à l’oncle de Lola, l’insupportable Anatole (le même comédien qui joue Théo, le traducteur de Katoochwa). Fou amoureux de cette princesse arabe nommée Aziza (sic), Antoine insiste auprès d’Eugénie pour qu’elle leur prépare des loukoums (un comble pour celle qui ne sait faire que de la cuisine bretonne).

Antoine vante la beauté d’Aziza et tente maladroitement quelques phrases d’amour en arabe. Néanmoins, la fille est voilée (un cas unique dans l’univers AB), ce qui empêche Madame Eugénie de constater si oui ou non elle est belle…

Toujours aussi précurseur, AB avait anticipé les vidéos de décapitation de Daesh.
Toujours aussi précurseur, AB avait anticipé les vidéos de décapitation de Daesh.

Mais le flirt entre Anatole et Aziza vire au drame (pour le téléspectateur du moins) quand le frère de la jeune fille débarque à la maison : en tant que prince, il oblige Anatole à épouser sa sœur. Accompagné d’un lilliputien comme serviteur (!), il demande en échange de la main de sa sœur « deux chameaux et 40 chèvres ».

Après tractation, il ne revendique plus que « deux chameaux et sept chèvres. » En cas de non restitution de ce dédommagement, Anatole aura de gros problèmes : « Si vous nous donnez les animaux, ça évitera à mon maître de vous décapiter. »

Sérieusement les gars ?
Sérieusement les gars ?

Anatole réussit tant bien que mal à réunir les chèvres, mais pas les chameaux. Il convainc Madame Eugénie de préparer un couscous pour Aziza (histoire que toute la panoplie de clichés sur les Arabes soit réalisée).

Finalement, tout semble bien se terminer puisque ce gros beauf d’Anatole se voit enfin accorder l’autorisation d’enlever le voile de la fille et de l’embrasser. Mais coup de théâtre, celle-ci s’exécute et dévoile l’insoutenable vérité : elle est si laide que Anatole refuse d’aller plus loin avec elle… tout ça pour ça.

Momo, au bon beur

Il faut attendre la toute fin de l’épopée des « années sitcoms » pour enfin trouver un personnage d’origine maghrébine et surtout, plus ou moins « normal » : c’est le cas de Momo, le rappeur qui fréquente des jeunes théâtreux dans la sitcom l’École des Passions.

La sympathique série écrite par Ariane introduit pour la première fois un élément différent de ce que l’on voit d’ordinaire chez AB. Si personne n’ose l’appeler Mohammed (on s’en tiendra à l’affectueux mais « désarabisant » surnom Momo), le comédien Rody Mohamed Benghezala interprète clairement « l’arabe de service ».

Avec Momo, « c’est la street ».
Avec Momo, « c’est la street ».

Se présentant comme un beur de la « téci », il s’exprime en verlan, fait des vannes sur son identité (voir ses incessants jeux de mots sur les beurs) et se balade dans la street tard le soir pour nous narrer les aventures des élèves du Studio des Artistes.

Momo balance de temps à autre son flow et porte une casquette à son effigie, le « M » de Momo. S’excluant de lui-même de la petite troupe de babtous, il préfère la solitude du rappeur marginalisé, se contentant de filer des coups de main grâce à ses divers talents manuels (quitte à donner  littéralement de son corps en se prostituant pour que la troupe puisse se payer le matos nécessaire à leur petite scène de théâtre improvisée).

Exclu : les débuts de Booba en 1997.
Exclu : les débuts 90’s de Booba. « Les vrais savent ».

Même si le personnage de Momo reste assez caricatural et un tantinet niais (sûrement le côté « Touche pas à mon pote »), il a le mérite de montrer enfin un maghrébin chez AB, qui n’est ni un dealer, ni un prince oriental sorti tout droit des contes des Mille et Une Nuits. Au contraire, Momo est une sorte d’ange gardien, un sage qui prodigue d’heureux conseils et qui vient remonter le moral de ses petits camarades. C’est d’ailleurs ce qu’on pourrait aussi reprocher à la sitcom : ne pas avoir fait du seul « vrai » rôle de « beur » un personnage capable de connaître à son tour de véritables histoires d’amour et de ne pas être à 100% intégré dans la vie de ses congénères.

Tout de même, l’introduction de Momo reste une belle et franche réussite, qui aura été malheureusement trop tardive puisque l’École des Passions est diffusée à la fin de l’apogée de l’ère AB, la sitcom finissant même sur le service public, tant l’audience a été catastrophique…

Adel et Rachid, les rois du couscous

Enfin, deux autres personnages d’origine maghrébine ont participé à une sitcom AB. L’un est une star nationale : Adel Kachermi, le mythique 2be3 qui joue son propre rôle dans la sitcom Pour Être Libre. Ses origines maghrébines ne sont toutefois pratiquement jamais évoquées.

Certes, on apprend que Adel (et non Abdel, un prénom probablement trop arabe pour les nineties) sait faire de délicieux couscous et qu’il a introduit le mot arabe « belek » auprès de ses camarades (un mot encore rarement utilisé en France à cette époque).

Les 2be3 viennent porter secours à leur pote Rachid dit l'épicier.
Les 2be3 viennent porter secours à leur pote Rachid dit l’épicier.

Surtout, l’épisode « Le vol » laisse sous entendre que Adel est suspecté de cambriolage par certains membres de la MJC en partie parce qu’il est arabe. Qu’on se rassure, Adel n’a évidemment rien volé. Il se contente d’ailleurs de travailler en tant que mécanicien dans garage pour aider ses parents. Un type bien.

L’autre personnage arabe est un certain Rachid, présent dans la même sitcom. C’est un épicier (forcément, comme mécanicien, un boulot d’arabe!) ami des 2be3. Ces derniers viennent promptement à sa rescousse quand il est menacé par des petites frappes du quartier. Surnommé « cacahuète » et « le rebeu » par le trio bodybuildé, il finit par proposer un bon couscous pour les remercier de lui avoir sauvé sa boutique.

Un guest sans grand intérêt mais qui apporte une touche « Longjumeau spirit » à cette sitcom unique en son genre.

Walid, la « walidation » des Maghrébins chez AB ?

Il faudra attendre 2012 avec les Mystères de l’Amour pour enfin (re)voir un maghrébin, un certain Walid. Cette fois, le personnage « d’arabe de service » est celui – plus classique à la télévision française – d’un délinquant. Histoire peut-être de se mettre en accord avec la «lepenisation» du public français entamée depuis plusieurs décennies, qui ne veut certainement plus entendre le discours anti-raciste encore à la mode dans les nineties.

Surtout, depuis les Vacances de l’Amour, la bande d’Hélène et les Garçons a bien changé. Fini les histoires de cafètes et de répétition dans un garage. Place désormais aux aventures rocambolesques, entre prises d’otages quotidiennes et tentatives de meurtres par des groupuscules mafieux.

Il était donc naturel qu’un personnage de « méchant arabe » finisse par croiser la route de nos héros, en attendant qui sait la venue prochaine d’un futur djihadiste menaçant de décapitation Jeanne et Nicolas.

Walid, la première figure de l'arabe délinquant (mais gentil dans le fond).
Walid, la première figure de l’arabe délinquant (mais gentil dans le fond).

Ce jeune braqueur est donc complètement « haram » puisqu’on le voit menacer Béné et Olga avec un couteau dans leur restaurant, sous fond d’une agressive musique hip hop. Heureusement, la série étant aussi de nature comique, la milf russe le remet vite dans le droit chemin après une petite fellation.

Walid devient alors son nouveau toy-boy, obligé de jouer le serveurs docile pour s’attirer ses grâces. Son interprète Shafik Ahmad avait quant à lui déjà été aperçu dans une série télé pour adolescents, Cœur Océan, qui lui avait assuré une petite notoriété au milieu des années 2000. Malheureusement, son passage dans la dernière mouture de la saga d’Hélène et Garçons n’a pas duré, et nous sommes depuis sans nouvelles du fameux Walid…

Walid était sur le chemin de la rédemption. Malheureusement, son interprète a été viré entre-temps...
Walid était sur le chemin de la rédemption. Malheureusement, son interprète a été viré entre-temps…

Les restes du monde, un parfum d’exotisme

« Oh c’est bizarre cette langue, on dirait qu’elle va pleurer dès qu’elle en sort une celle-là »

La communauté asiatique n’a pas été non plus beaucoup représentée dans les sitcoms AB. Pourtant, avec la déferlante de mangas japonais au sein du Club Dorothée, on aurait pu penser que les scénaristes des sitcoms puissent choisir de faire le pont entre les deux univers. Ce ne fut pas du tout le cas puisqu’il n’y a quasiment pas de Nippons dans l’univers AB.

Philippe Eustachon aka Sakamoto, sans doute le personnage le plus original de la sitcom. C'est le fils du client japonais de Mme Girard, qui fait craquer toutes les filles.
Philippe Eustachon aka Sakamoto, le fils du client japonais de Mme Girard.

Certes, Madame Girard dans Premiers Baisers travaille dans une boite qui a de nombreux collaborateurs du pays du Soleil-Levant. Et à une seule occasion, un client japonais vient à la maison, faisant la rencontre de Justine et Annette.

Les jeunes adolescentes tombent alors sous le charme de cet exotique et charmant individu, qui brille par son intelligence et sa capacité à jouer sur les différences culturelles (pour retrouver une ambiance samouraï et kimono, il faudra attendre un épisode des Vacances de l’Amour réalisé par Fred Beraud Dufour).

Gang bang au programme dans le Miel avec deux "japaneses teens".
Gang bang au programme dans le Miel avec deux « japaneses teens ».

Dans le Miel et les Abeilles, Anatole (encore lui) continue de taper dans l’orientalisme puisqu’il sort avec deux japonaises en même temps.

Cette fois, les clichés pleuvent sur ces pauvres filles : on les voit en  geisha, entièrement soumises à l’homme blanc. Elles paraissent surtout complètement débiles face aux protagonistes du Miel qui singent leurs coutumes japonaises. Tandis que le sacro-saint petit-déjeuner de la famille Garnier se met à la mode Japonaise, Lolo-Bibop, de très mauvaise humeur ce jour-là, décide de critiquer sans vergogne les deux Nippones : « Oh c’est bizarre cette langue, on dirait qu’elle va pleurer dès qu’elle en sort une celle-là. »

José à deux doigts de sortir son nem pour séduire la Vietnamienne.
José à deux doigts de sortir son nem pour séduire la fake Vietnamienne.

Dans le Miracle de l’Amour, le même type de situation réapparaît, du côté du Vietnam cette-fois. José est amoureux d’une fille de là-bas (du moins, la comédienne en question qui est censée jouer une Vietnamienne puisqu’il apparaît que derrière le maquillage et le look, cette dernière n’a rien d’une asiatique).

Le synthé-playboy tente tout pour lui plaire : il se déguise en « vietcong », s’entraîne à manger avec des baguettes, tente maladroitement d’apprendre la langue…etc. Sans grande réussite certes, mais la tonalité de l’épisode est cette fois plus drôle, car dans l’histoire c’est surtout sa beauferie de dragueur-loser qui est sujette à moquerie.

Rudy, ou le personnage bouche-trou mais caution exotique d'AB.
Rudy, ou le personnage bouche-trou par excellence mais caution exotique d’AB.

Enfin, seul représentant du Sri Lanka à la télévision française, le mythique Lakshan Abenayake et son personnage de Rudy, l’homme à tout faire et corvéable à merci des Vacances de l’Amour, puis des Mystères. Il commence son aventure AB dans le rôle d’un chauffeur de taxi de Love Island, puis devient l’ami d’Hélène et du reste de la joyeuse bande, participant à toutes leurs folles aventures.

Cartel colombien

La communauté hispanophone et notamment sud-américaine reste longtemps complètement ignorée chez AB. Il faut attendre l’arrivée des héros d’Hélène et les Garçons sur Love Island pour voir enfin des Latinos ! Et on n’est pas déçu puisqu’ils sont dans leur grande majorité des narcos-trafiquants, d’horribles dealers et des violeurs de femmes !

Les Colombiens dans AB ? Une peuplade fort sympathique.
Les Colombiens dans AB ? Une peuplade fort sympathique.

Mieux encore, ils sont dès la première saison des Mystères de l’Amour représentés sous la forme d’un affreux cartel de drogue colombien, mené par le méchant Ricardo. On notera que le père de l’enfant de Laly (Antonio) est aussi un trafiquant colombien, mais il s’est repenti et il est devenu un « gentil ».

Monsieur Ramirez, le juif pied noir

Enfin reste la question de la présence ou non de juifs dans les sitcoms AB. Tout le monde le sait, les créateurs et producteurs de l’univers AB sont eux-mêmes juifs : Azoulay et Berda. Mais l’univers AB est avant tout un univers laïc, qui a pris le parti d’être le plus consensuel possible et donc ne pas évoquer concrètement de quelconque religion. Il n’y a donc aucune référence directe à la judaïté dans les sitcoms AB.

Monsieur Ramirez, la touche "humour juif" d'AB.
Monsieur Ramirez, la touche « humour juif » d’AB.

Seul le personnage de Monsieur Ramirez dans les Filles d’à Côté évoque sans aucune ambiguïté le cliché du pied-noir juif, de part sa gouaille, son accent, son humour caractéristique et son business aussi loufoque que lourdingue. Tout droit issu du sentier, Monsieur Ramirez tente par tous les moyens de refourguer son matos à Gérard de la salle de sport, et même à Annette durant le transfert de son personnage aux Années Fac, quand la binoclarde prend les commandes d’une boutique de fringues.

« Si vous voulez coproduire aisément une fiction avec les gens de TF1, évitez de leur soumettre l’histoire d’une famille immigrée. Proposez-leur plutôt la saga d’un notaire de province »

Ce large tour d’horizon du traitement des minorités dans les sitcoms doit-il nous amener à la conclusion que AB propose un univers raciste déconnecté des réalités sociales de la France ? L’absence des « minorités visibles » dans le casting des rôles principaux et le traitement caricatural et post-colonial des rares personnages noirs et des arabes vont dans ce sens.

Il faut néanmoins aborder ce délicat sujet dans le contexte des années 90, et chercher à comprendre pourquoi et comment la télévision française a pu proposer une telle vision de la société, si éloignée de la réalité.

Dans un important article paru en 2014, le sociologue, linguiste et historien américain Alec G. Hargreaves revient sur le traitement des minorités en France à la télévision depuis les années 90. [4] Il rappelle qu’au tout début de la décennie, le CIEMI a réalisé « la première étude quantitative de la représentation des minorités immigrées à la télévision française. » [5] Le résultat a montré l’absence totale d’évolution depuis les années 60 : « Les enquêteurs relèvent une présence purement marginale de personnages autres que « blancs » dans les fictions françaises alors que dans les séries américaines des personnages minoritaires et notamment « noirs » sont souvent fortement visibles et occupent parfois les premiers rangs, comme c’est le cas dans le Cosby Show, diffusée par M6. »

« Pas de Noirs, pas d’Arabes, pas de problèmes… »

Cette enquête menée en 1991 est réalisée au même moment que les premières diffusions des sitcoms à succès d’AB. Diffusées sur TF1, elles ne révolutionnent en rien cet état de fait et perpétuent ainsi cette télévision française sans comédiens issus de l’immigration.

Le chercheur américain rappelle à cet égard les propos d’un producteur anonyme, recueillis en 1992 par un journaliste du monde  : « Si vous voulez coproduire aisément une fiction avec les gens de TF1, évitez de leur soumettre l’histoire d’une famille immigrée. Proposez-leur plutôt la saga d’un notaire de province. » [6]

Mais en fait, il y en avait des Noirs chez AB ! Ils étaient juste hors-champ (photo d'un balayeur extrait d'un reportage suisse sur AB en 1995).
Mais en fait, il y en avait des Noirs chez AB ! Ils étaient juste hors-champ (photo d’un balayeur extrait d’un reportage suisse sur AB en 1995).

Récemment, la directrice des castings Aude Messéan n’a pas dit pas autre chose quand elle confie au site Uneidole.fr l’état d’esprit de la Première chaîne à l’époque : « La diversité n’était pas encore de mise à la télévision. C’était les années 1990, rappelez-vous ! Même si ce n’est pas dans mes convictions, je savais que proposer des comédiens noirs ou beurs serait un échec. »

Car oui, le rôle de TF1 en tant que diffuseur est prépondérant dans cette absence flagrante de diversité dans les sitcoms AB. Et comme le rappelle la casteuse, « on ne peut pas imposer quelque chose au client [TF1]. »

C’est l’article impertinent et à charge du magazine L’Effet Ripobe contre ce qui est dénoncé comme le « système Dorothée » (inédit car non diffusé à l’époque) qui dévoile le mieux l’ambiance toute particulière qui régnait au sein de la direction d’AB : « Pour le casting des sitcoms, le mot d’ordre est « pas de Noirs, pas d’Arabes, pas de problèmes. » CQFD ?

Mais ce n’est pas l’absence de diversité qui suscite le plus de critiques en France envers AB Productions, du moins dans les premières années du raz-de-marée des sitcoms. Car le le pays est encore habitué à ne voir que des « Blancs » à l’écran. Et pour le diffuseur TF1, pas question de changer quoi que ce soit.

C’est en effet l’audimat qui prime, et toutes les études de l’époque, tous les sondages des « experts », l’affirment sans vergogne : le public ne veut pas ou n’est pas prêt à voir des personnages issus de l’immigration dans les premiers rôles de leurs séries préférées.

Pour Alec G. Hargreaves, cette mentalité est avant tout dictée par un calcul cynique qui se veut pragmatique : « Chez les décideurs face à tous ces projets de séries, une préoccupation est constante, celle d’attirer et/ou de ménager le public, qui est implicitement présumé être essentiellement sinon purement « franco-français ». L’idée que les populations minoritaires puissent constituer une part significative de l’audience ne figure guère ou pas du tout dans ces calculs. »

« Notre télévision révèle toute la contradiction, voire l’hypocrisie, du projet égalitariste et universaliste de la République française qui, tout en se revendiquant « une et indivisible », exclut parfois une partie de ses citoyens »

Marie-France Malonga s’est penchée sur cette question, en prenant l’exemple de la représentation des noirs à la télévision française. Pour elle, le principal problème demeure la « sous-représentation des acteurs noirs dans la fiction télévisée française [et cette façon si maladroite de les représenter]nous renvoient une image de la France totalement « blanche » et contraire à la réalité. Cette vision des choses s’oppose à l’image d’ouverture de l’Hexagone. »

Dans son argumentation, elle relève plusieurs facteurs clés : « Tout d’abord, les scénaristes de ces séries ou téléfilms connaissent mal les populations noires françaises du fait qu’elles en font rarement partie ou qu’elles ne sont pas forcément en contact avec elles. »

Ensuite, elle perçoit « l’existence d’une certaine frilosité, voire d’un racisme, de la part des dirigeants de chaînes et des scénaristes français », posant ainsi la question de savoir si « la discrimination raciale touchant tous les corps de métiers, pourquoi épargnerait-elle le milieu très fermé de la télévision ? »

Enfin, son travail démontre que « le fondement majeur du manque de visibilité des Afro-antillais dans les fictions télévisées reste d’ordre idéologique et politique. De façon plus générale, la sous-représentation télévisuelle des Noirs – comme de toutes les minorités visibles et qui concerne tous les types de programmes – reflète parfaitement l’idée d’une vision étriquée de l’intégration républicaine. La télévision tend à être le modèle réduit d’une société frileuse, hostile à la différence, niant un multiculturalisme pourtant évident. Le petit écran, comme la société, semble refuser l’idée d’une France multiculturelle, comme si l’égalité et la différence restaient deux notions totalement incompatibles. Notre télévision révèle donc toute la contradiction, voire l’hypocrisie, du projet égalitariste et universaliste de la République française qui, tout en se revendiquant « une et indivisible », exclut parfois une partie de ses citoyens. »

Le collectif Égalité a mené de nombreux actions et "happening", comme ici en s'invitant aux Césars, cuvée 2000.
Le collectif Égalité a mené de nombreuses actions et « happening », comme ici en s’invitant aux Césars, cuvée 2000.

Ce qui est certainement le plus problématique est que cette pertinente analyse traite de la situation actuelle de la télévision française. Il reste donc beaucoup à faire de ce côté-là. Toutefois, il faut reconnaître qu’il y a eu une véritable prise de conscience depuis les années 90, et plus particulièrement à partir de 1998, année qui voit la création du Collectif Égalité par quelques personnalités comme la romancière Calixthe Beyala, l’humoriste Dieudonné, ou bien le musicien Manu Dibango.

Dans un article de 1999, Libération expliquait alors que cette initiative « marque le point de départ d’une action très médiatique pour ouvrir le débat sur la place des minorités à la télévision française. » [7]

Dix ans après la création du collectif, le sociologue Eric Macé revenait sur leur objectif de départ : « Au moyen de manifestations publiques destinées à créer l’événement (par exemple la perturbation du festival de Cannes), le collectif dénonçait explicitement le préjudice d’une télévision française « blanche ». C’est‑à‑dire une télévision aveugle aux transformations d’une société française de plus en plus diverse en raison des migrations post-coloniales et d’une présence croissante de citoyens français non‑blancs descendants de migrants africains ou antillais. »

« D’après les diffuseurs, les téléspectateurs français risquent de ne pas s’identifier à une famille maghrébine populaire »

Quelques années avant cette « rébellion », une partie du monde télévisuel – et celui de la production de sitcoms en particulier – a tenté au cours des années 90 de débloquer la situation. Alec G. Hargreaves rappelle à cet égard la tentative initiée par Aïssa Djabri et Farid Lahouassa de créer une toute nouvelle sitcom « de la diversité », La Famille Ramdam.

Censé être « inspiré largement par la vie qu’ils avaient connue dans les bidonvilles et les HLM de Nanterre », le projet avait cependant été refusé par la majorité des grandes chaînes françaises (TF1, A2, La Sept et Canal). Une seule d’entre elles a alors eu l’honnêteté de fournir une explication quant à ce refus : « Les téléspectateurs français risquent de ne pas s’identifier à une famille maghrébine populaire. »

Effroyable confession, mais qui confirme la mentalité et l’absence de volonté de la part des diffuseurs de l’époque de sortir des sentiers battus. Au final, seule M6 accepte le projet. Mais la « petite chaîne qui monte » va imposer ses conditions, comme l’explique l’un des auteurs du projet : « Selon notre interlocuteur, même si les sitcoms visaient en partie un public populaire, la représentation des familles dans les sitcoms devait être middle class. »

Préférant ainsi s’inspirer du Cosby Show plutôt que de la sitcom britannique Bread (citée comme référence par les deux auteurs), M6 ne va pas proposer à ses téléspectateurs une sitcom montrant la vie d’immigrés prolétaires vivant en banlieue. Au contraire, on va montrer la vie d’une famille qui « habite un appartement spacieux et confortable dans le 11e arrondissement de Paris. » Comme le constate le chercheur, « au lieu d’être OS, Driss est chauffeur de taxi ; il ne souffle pas un mot du PC, ni du syndicalisme. Comme sa femme, Nedjma, il sait lire et écrire en français et en arabe, ce qui laisse supposer un niveau d’éducation tout à fait exceptionnel par rapport à la masse des primo-migrants Maghrébins. »

« Fruits et légumes », la sitcom couscous boulettes

Alec G. Hargreaves poursuit ses recherches en évoquant le cas similaire d’une autre sitcom : « Fruits et Légumes », produite en 1994 par Cinétévé pour France 3. Le contexte de création est différent puisque ce projet est « soutenu financièrement par un organisme public, le Fonds d’Action Sociale (FAS), qui a comme but de favoriser l’intégration des populations d’origine immigrée dans la société française. »

Un autre type de sitcom était possible. Mais la France n'a jamais eu son Cosby Show sauce harissa.
Un autre type de sitcom était possible. Mais la France n’a jamais eu son Cosby Show sauce harissa.

Encore une fois, la sitcom doit traiter de la vie d’une famille algérienne, les Badaoui. Et comme l’explique le chercheur, tout va être fait à nouveau pour façonner les personnages « de façon à ce que les téléspectateurs « franco-français » puissent s’identifier facilement avec eux. » Ainsi, la sitcom raconte la vie d’une épicerie tenue par Amar et Farida, où la clientèle est « essentiellement française », et le père comme la mère « presque complètement à l’aise dans la culture française. »

Pourtant, comme le rappelle Hargreaves, « illettrés, beaucoup de primo-migrants sont obligés de passer par leurs enfants pour la lecture ou la rédaction d’un document. Amar et Farida, eux, parlent un français impeccable et savent lire et écrire parfaitement la langue. »

"Fruits et légumes" aura eu le mérite (relatif) de lancer la carrière de Gad Elmaleh.
« Fruits et légumes » aura eu le mérite (relatif) de lancer la carrière de Gad Elmaleh.

Il y voit la conséquence de la volonté du FAS de servir un « projet intégrationniste » typiquement français : « Les Badaoui doivent servir d’exemple à leurs congénères (…) Plus ils se rapprochent des normes françaises, plus le téléspectateur autochtone trouve facile de s’identifier avec eux. Loin d’avoir à s’initier aux codes de la société d’accueil, les Badaoui servent eux-mêmes de modèles aux étrangers encore plus étrangers que sont les Africains dans la mythologie qui se crée parfois autour d’eux en France. »

Au final, la sitcom Fruits et Légumes est un nouvel échec de cette politique télévisuelle intégrationniste timidement mise en place dans les années 90. Rediffusée une seule fois sur la très confidentielle chaîne Beurtv, aujourd’hui on retient uniquement que cette sitcom fut l’occasion des débuts du comique Gad Elmaleh à la télévision (et d’une certaine Ysa Ferrer).

« Seconde B, une série bourrée d’APS (authentiques problèmes de société), chômage, drogue, immigration, sexe et tout ce genre de choses »

Un autre grand projet dans la décennie est néanmoins lancé pour concurrencer les sitcoms AB : la série Seconde B. Un papier du journal l’Expansion d’octobre 1993 traitant du grand succès d’Hélène et les Garçons revenait sur ce projet du service public : « France 2 essaie bien d’allumer un contre-feu avec la série Seconde B , tout le contraire d’Hélène – bourrée d’APS (authentiques problèmes de société), chômage, drogue, immigration, sexe et tout ce genre de choses. » [8] Mais Seconde B est un échec cinglant, un « flop ».

Cité dans l’article, Claude Berda affichait alors tout son mépris et son cynisme vis-à-vis de ce programme : « Ça coûte deux fois plus cher et ça fait trois fois moins d’audience. »

 Un casting "Black-Blanc-Beur" pensé pour casser les codes de la télé.
Un casting « Black-Blanc-Beur » pensé pour casser les codes de la télé.

Car oui, Seconde B avait de grandes ambitions pour l’époque. Plus qu’une simple sitcom, le projet était de raconter la vie de lycéens de banlieue, et de parler des « vrais problèmes des jeunes. »

Le casting détonne dans le microcosme de la télévision française avec la présence en tête d’affiche de Noirs et d’Arabes ! Il y a l’inoubliable Adama Yatinga-Ouédraogo qui incarne Jimmy Koundé d’origine sénégalaise. Pascal Jaubert interprète le mythique « rebeu » Kader Jazouly, ou plutôt « l’Arabe de service » comme il le crie haut et fort dans un spectacle récent. [9] De même, la future Lady Gaga française du pauvre Ysa Ferrer (née à Oran), joue la grande gueule de la série, la tunisienne Nadia Rabahy.

A l'opposé de l'univers AB, Seconde se caractérise par une atmosphère oppressive, entre violence généralisée et HLM morbides.
A l’opposé de l’univers AB, Seconde B propose une atmosphère oppressive, entre violence généralisée et HLM morbides.

En outre, le décor détonne puisque la série est tournée dans une cité (avec des scènes extérieures qui naturellement explosent le budget). Pour la première fois dans une production française destinée aux jeunes, on peut voir un lycée crade et un environnement urbain plutôt réaliste (des HLM, des friches industrielles…etc).

Les histoires des protagonistes sont aussi plus proches du réel que celles de leurs homologues d’AB : on y parle ouvertement de sexualité, de sida, de drogue, de racisme… Le langage vulgaire, les vêtements, et surtout la culture urbaine (les tags, le hip hop, le rock underground, la mode de la Zulu Nation) correspondent enfin aux pratiques sociales de la jeunesse des 90’s.

Toutefois, Seconde B a les qualités de ses défauts. En se présentant comme une fiction moraliste, la série propose une vision idéaliste et politique de la jeunesse métissée, sorte de préfiguration de la France fantasmée « Black-Blanc-Beur » de l’été 1998.

Monsieur Jamin, le prof de français super cool, super démago aussi.
Monsieur Jamin, le prof de français super cool, super démago aussi.

Revoir Seconde B aujourd’hui, c’est en effet replonger dans les années « SOS Racisme ». Sorte d’antichambre du bureau de la jeunesse du Parti Socialiste, la série renvoie finalement à un autre style de politiquement correct, celui du « Touche pas à mon pote », version bas de gamme. Ici, le discours anti-raciste se résume à avancer que les clichés « c’est mal », que la société est « méchante », que les profs doivent être « cool » (sinon les élèves les massacrent).

Ainsi Monsieur Jamin, l’enseignant de français, est l’incarnation caricaturale post soixante-huitarde du prof démagogique et bienveillant envers les jeunes de banlieue. Mais ce qui est certainement le plus gênant, c’est la qualité très relative des épisodes. Si la façon de filmer est bien plus agressive et percutante que dans l’usine à sitcoms d’AB, l’écriture des scénars laisse franchement à désirer. Pour une série qui se voulait au-dessus d’Hélène et les Garçons, cela fait tâche.

Smell like 90's teens spirit.
Smells like 90’s teen spirit.

De même le jeu brouillon des jeunes néo-comédiens est sans aucun doute charmant mais peu supportable à la longue.

Certes, Seconde B a de réelles qualités et des idées novatrices (l’atmosphère urbaine oppressive, la radio associative, le jeu d’Igor Butler), mais elle reste la plupart du temps à côté de la plaque (le personnage du censeur du lycée – un poste qui n’existe plus dans l’Éducation nationale – le ridicule épisode lyrique du pion séropositif, le délire lourdingue des Zarbi Brothers…), devenant au final aussi caricaturale, convenue et irréaliste que ce contre quoi elle a été produite, c’est-à-dire l’univers acidulé et beauf d’AB.

« Je pense que le comble du racisme, c’est justement d’exacerber les différences, de se dire, comme ils sont différents il faut mettre un Noir, un Juif, un Arabe, pour montrer qu’il y a des gens différents »

Quel a été le discours d’AB Productions sur la non représentation des minorités dans ses programmes ? Il a fallu du temps pour que le maître à penser Jean-Luc Azoulay daigne publiquement exprimer sa pensée profonde sur le sujet.

Jusque-là, les porte-paroles d’AB ont toujours tenu le même discours, ressassé ad nauseam : les gens qui regardent nos séries ne veulent pas voir les problèmes de la société ; ils veulent se divertir et rire quand ils rentrent chez eux après une intense journée de cours ou de travail. Pris dans ce sens, on pourrait malicieusement en déduire que le fait d’intégrer des comédiens noirs ou arabes dans Bonheur City serait alors (ra)jouter des « problèmes de société »…

1997, l'air du temps change. Le maître à penser de l'univers AB est sommé de justifier la politique de recrutement de son entreprise, jugée discriminante.
1997, l’air du temps change. Le maître à penser de l’univers AB est sommé de justifier la politique de recrutement des comédiens par son entreprise, jugée discriminante.

Il faut alors attendre la fin du règne pour enfin avoir une explication du producteur. C’est dans le cadre d’un talk show tendu à propos du phénomène sitcom sur le plateau de Jean-Luc Delarue que les langues se délient. Nous sommes en 1997 et Friends est enfin diffusée sur le service public, en prime time. Dans la foulée, l’émission « Ça se discute » invite les figures d’AB pour « débattre » et surtout, (se) justifier la médiocrité de leurs productions.

Après une bonne heure d’émission, l’acolyte de l’animateur Florian Gazan finit par poser la très attendue question de la mauvaise représentation des minorités : « Quand verra-t-on des blacks et des beurs dans les sitcoms, sans pour autant leur attribuer des rôles de gangsters ou d’incultes ? »

Sifflets, applaudissements nourris dans la salle, l’heure est clairement aux comptes à rendre. Jean-Luc Azoulay ne se débine pas : « Mais il y en a ! » Face à un tel déni, Delarue est obligé de répondre que non, ou bien reconnaît-il qu’il y en a effectivement, mais « très peu. »

Le producteur tente alors de se remémorer qu’il y a bien eu un Noir dans Hélène et les Garçons, « black et sublime » rappelle-t-il (il ne se souvient plus du nom). Mais une personne du public lui rappelle que ce Noir (Kanu) était américain et musicien, ce qui fait qu’il correspond à une forme de cliché, précisant au passage que le seul autre Noir dans les sitcoms est le nain Giant Coocoo…

Le débat sur la question des minorités dans les sitcoms AB prend alors une dimension sociétale quand les deux guests de gôche, Yvan Le Bolloch et Bruno Solo, prennent la parole : « Ouais enfin c’est bien d’en avoir un ou deux [noirs et arabes]qui traînent (…) OUI il doit y en avoir. Oui comme il doit y avoir des blacks (sic) qui présentent le journal de 20 heures. »

Le public est acquis à la cause des deux trublions du PAF, visiblement en croisade contre un Empire AB alors en plein déclin. La réponse de Jean-Luc Azoulay à ces attaques donne une explication plus que douteuse sur l’invisibilité des minorités chez AB : « Je pense que le comble du racisme, c’est justement d’exacerber les différences, de se dire, comme ils sont différents il faut mettre un Noir, un Juif, un Arabe, pour montrer qu’il y a des gens différents. Il ne s’est pas trouvé que dans le casting, il y ait eu des Noirs, des Juifs et des Arabes, peut-être que je ne sais pas. »

« Si on trouve un bon comédien qui soit noir, arabe, jaune ce que vous voulez, qui correspond à un personnage, il aura le rôle »

Il est impossible d’affirmer que sur les milliers de jeunes (et moins jeunes) comédiens castés en France par la société AB, il n’y ait eu que des Blancs. Il est évident que ne pas prendre de Noirs ou d’Arabes a été un choix, comme nous l’avons déjà démontré.

Le discours de JLA a néanmoins sa propre logique, dans le sens où il réfute toute idée de réaliser des quotas pour ses séries : « On ne va pas mettre un Arabe pour mettre un Arabe, un Noir pour mettre un Noir pour être justement dans le bon goût et dans le bon ton. Si on trouve un bon comédien qui soit Noir, Arabe, Jaune ce que vous voulez, qui correspond à un personnage, il aura le rôle. Il y a des bons comédiens, il y a des êtres humains, il y a des personnages, et suivant le personnage qu’on cherche, le meilleur comédien dans le rôle y va. »

Toutefois le producteur parvient à se contredire lui-même puisqu’il reconnaît avoir finit par engager un « Arabe de service » dans une de ses sitcoms : « Dans le Studio des Artistes, il y avait un garçon qui s’appelait Momo qui était un beur formidable. »

C'est vrai que les comédiens d'AB étaient connus pour leur talent. A voir le casting de la sitcom "Le Groupe", pourtant produite en 2000, sans arabes ni noirs, il y a de quoi se poser des questions...
C’est vrai que les comédiens d’AB étaient connus pour leur talent. A voir le casting de la sitcom « Le Groupe », pourtant produite en 2000, sans arabes ni noirs, il y a de quoi se poser des questions…

On le voit, dès 1997, la question de la place des minorités dans les productions télévisuelles fait rage. Le discours de Jean-Luc Azoulay semble désormais dépassé, hypocrite, inadapté.

C’est ce que ne manque pas de conclure l’article de l’Humanité « Sitcom et réalité » le lendemain de sa prestation dans le Talk de Delarue : « L’invité est Jean-Luc Azoulay, l’un des patrons d’AB, responsable en France de la si mauvaise réputation faite aux sitcoms, vite écrites, vite tournées, aussi vite oubliées (…) Qui s’étonnera, après les déclarations du patron sur le plateau, du « style » d’AB Productions ? »

« Entre 1998 et 2006, la télévision française s’est transformée en un champ de bataille de l’identité nationale et en arène de conflits de définition concernant ce qui est rendu visible et ce qui est laissé invisible »

C’est tout l’enjeu de ce que le sociologue Eric Macé a étudié dans ce qu’il nomme « les enjeux des régimes de monstration télévisuelle des différences ethnoraciales. » Pour le chercheur, tout part de la dichotomie entre la télévision définie comme une « industrie culturelle », qui n’a au départ « pas vocation à représenter la nation, contrairement aux institutions » [10] et sa transformation en « champ de bataille de l’identité nationale et en arène de conflits de définition concernant ce qui est rendu visible et ce qui est laissé invisible. »

Il rappelle que « entre 1998 et 2006, la télévision française a été constituée en arène et en scène de représentation de la nation et a basculé d’un régime de monstration des minorités non‑blanches à un autre, passant d’un régime de color blindness à des politiques volontaristes de visibilisation. » Marie-France Malonga parle à ce titre de la télévision pour la minorité noires comme un « lieu de reconnaissance. » [11]

Chez AB, on était prêt à mettre en couple un Noir et une Blanche, mais de là à les voir s'embrasser à l'écran, fallait pas pousser mémé dans les orrties.
Chez AB, on était prêt à mettre en couple un Noir et une Blanche, mais de là à les voir s’embrasser sur la bouche à l’écran, fallait pas pousser mémé dans les orties.

Ce qu’il explique par la suite éclaire le discours de Jean-Luc Azoulay sur le plateau de « Ça se discute » et son positionnement sur le racisme : « Jusqu’en 1998, la télévision française était le reflet du modèle républicain français : au nom du principe d’égalité entre les individus, il convient d’être « indifférent aux différences », c’est‑à‑dire ne pas prendre en compte les différences entre les individus et les groupes, afin de ne pas menacer l’unité de la nation en lui opposant des « communautés » fondées sur la race, l’ethnie, le genre, la religion etc. »

Mais le sociologue rappelle les conséquences catastrophiques des mentalités des professionnels de la télévision françaises sur les représentations des minorités : « L’effet pervers de cette « indifférence aux différences » est bien connu, c’est celui de l’indifférence aux discriminations dès lors que c’est au nom de l’égalité en droit qu’on s’interdit de prendre en compte les discriminations de fait. Certes les non‑Blancs étaient marginalisés et quasi occultés, mais ils n’étaient pas invisibles pour autant : bien au contraire, c’est précisément leur déviance à la norme blanche – celle de la majorité de la population française et celle, implicite, de la francité elle‑même – qui les rendaient hypervisibles tout en invisibilisant les discriminations ethnoraciales dont ils étaient les objets. »

« Les sitcoms AB sont finalement à la télévision ce que Michel Sardou est à la musique »

Les sitcoms AB Productions dans les années 90 ont ainsi pleinement participé à cette double discrimination envers les « minorités visibles ». D’une part en les sous-représentant, puisque aucun rôle principal n’est tenu par un comédien noir ou arabe. En outre, l’argument du « ce n’était pas possible d’en mettre à l’époque » ne tient pas car des séries comme Seconde B ou Fruits et Légumes ont prouvé qu’il était possible de les intégrer.

Néanmoins, la faute n’est pas uniquement imputable à la société AB Productions, mais à son diffuseur TF1, ainsi qu’à la mentalité de l’ensemble des acteurs de la télévision française des années 90. L’idéologie républicaine universaliste, un certain entre-soi du microcosme des scénaristes, mais aussi un certain racisme larvé ont bloqué toute possibilité de faire bouger les lignes. Il a fallu attendre la fin des années 90 pour que la situation évolue, non sans difficultés.

D’autre part, cette sous-représentation s’accompagne d’une mauvaise représentation. Cette fois, la responsabilité d’AB Productions semble plus importante. Ainsi le traitement des noirs et l’humour « banania » ne plaident pas en l’honneur d’AB.

C’est pourquoi les sitcoms AB souffrent à juste titre d’une image de productions réac et surannées, où prédominent un sympathique racisme franchouillard. En quelque sorte, les sitcoms sont finalement à la télévision ce que Michel Sardou est à la musique.

La sitcom H versus AB

C’est bien l’année 1998 qui marque la fin d’une époque. Une bande métissée de joueurs de foot a fait gagner la France. L’économie va mieux. Émerge alors une prise de parole revendiquant enfin une place dans les médias pour toute une catégorie de la population oubliée, c’est-à-dire les « non blancs ».

Diane Robert d'AB au côté de Sabri (Ramzy) dans la sitcom H, le choc des cultures.
Diane Robert d’AB au côté de Sabri (Ramzy) dans la sitcom H, le choc des cultures.

Et plus qu’une simple question idéologique, les choses changent aussi pour des raisons démographiques et économiques, comme le rappelle Alec G. Hargreaves : « Avec l’essor des nouvelles générations issues de l’immigration, l’importance croissante de celles-ci dans la population nationale devient de plus en plus indéniable. En prenant conscience de ce phénomène au cours des années 1990, les distributeurs de films y voient un marché à exploiter en construisant dans les espaces périurbains où sont concentrées les populations minoritaires des salles de cinéma multiplexes qui comptent aujourd’hui pour une part importante du box-office français. »

Business is business. Le marché s’adapte et prend en considération la demande. Ce sera le succès à la télévision ou au cinéma d’humoristes et comédiens tels que Jamel Debbouze, Eric Judor, Ramzy Bédia, Samy Naceri…etc. Les nouvelles idoles du jeune public de la France d’aujourd’hui, multiraciale et multiculturelle.

Ironie du sort, c’est la sitcom H qui semble avoir un temps réalisé le passage de témoin entre les deux époques. En 1998, le projet de réaliser une sitcom où les premiers rôles seraient tenus par des comédiens « issus de la diversité » se réalise enfin sur Canal. Au même moment, l’Empire AB se désagrège et ses sitcoms disparaissent de TF1. Les équipes de la sitcom H iront même jusqu’à tourner dans les studios d’AB, comme un symbole.

Toutefois, les mentalités restent difficiles à bouger. H demeure encore aujourd’hui une exception dans l’histoire de la télévision française, ce qui n’empêche pas Alec G. Hargreaves de rester optimiste pour l’avenir : « Tout laisse penser que les soucis d’audience, qui aux années 1980 constituaient pour les populations minoritaires une barrière quasi infranchissable face aux décideurs des médias, sont en train de devenir un puissant levier dans la recomposition graduelle des séries françaises, qui traduit ainsi par à-coups les profonds changements démographiques vécus en France au cours des trente dernières années. »


 

1- « La blanchité est bien sûr une catégorie fictive, sans aucun fondement biologique. Elle est un fait social, qui repose sur le changement de perspective qu’elle propose, c’est-à-dire qu’aussi longtemps que les « Blancs » ne seront pas nommés et perçus comme un groupe « racial » (au même titre que tous les autres groupes), alors le « Blanc » sera la norme, le standard, l’universel et les autres groupes, d’éternelles minorités renvoyant au particulier, au spécifique », in Horia Kebabza, « L’universel lave-t-il plus blanc ? » : « Race », racisme et système de privilèges », Les cahiers du CEDREF, 2006.
2- « L’expression « minorité visible » conduit à rendre encore plus visible le fait que ces minorités sont déviantes à la norme blanche, tout en laissant invisibles les processus de discrimination eux‑mêmes (…) La notion de « minorité visible » a ainsi été comprise comme l’équivalent de « issu de l’immigration » à travers l’usage banalisé de la notion absurde de « personnes issues des minorités visibles ». On assiste en effet aujourd’hui à la banalisation en France de l’expression absurde « personnes issues de la diversité » pour désigner les personnes non‑blanches, ce qui signifie bien que le lien avec l’expression « issu de l’immigration » reste maintenu comme matrice de désignation des non‑Blancs en France. » Toutes les citations d’Eric Macé sont issues de l’article « Des « minorités visibles » aux néostéréotypes », Journal des anthropologues, Hors-série, 2007.
3- Marie-France Malonga, « Fictions TV : des Noirs dans l’ombre », Africultures, 2000.
4- Alec G. Hargreaves, « Les minorités dans les séries de TV : une évolution par à-coups », Africultures, 2014.
5- CIEMI : Centre d’Information et d’Études sur les Migrations Internationales.
6- Propos d’un producteur anonyme recueillis par Pierre-Angel Gay dans Le Monde,7 janvier 1992.
7- Emmanuelle Dasque, « Les séries jouent la «caution raciale». Blacks et beurs restent cantonnés dans des rôles stéréotypés », Libération, octobre 1999.
8- Roger Alexandre, « Hélène et son business », L’Expansion, octobre 1993.
9- Même si Pascal Jaubert joue « l’arabe de service » davantage pour son faciès, il n’en reste pas moins marqué par cette étiquette. Pour preuve, cet excellent sketch corrosif : Le quota.
10- Eric Macé définit la télévision avant tout comme « une industrie culturelle « à risques » mue par les tensions entre les rentes supposées du conservatisme et les risques supposés de l’innovation, et, symétriquement, entre les gains espérés de l’innovation et les risques de lassitude du conformisme. »
11- Malonga Marie-France, « La télévision comme lieu de reconnaissance : le cas des minorités noires en France », Hermès. 2008.

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