Les Années Bleues, le Friends d’AB Productions

0

Parfois tu sais dans la vie les yeux voient des choses qui semblent exister mais la vérité est si loin, ailleurs…
Luc Duval

Une demande en mariage. Celle de Jérôme à Justine. Monsieur Girard donne bien évidemment son accord. Des accolades, des applaudissements préenregistrés de rigueur. Générique de fin. Les Années Fac se terminent sur cet happy end attendu mais sans saveur.

Le livre de l’interminable histoire de Justine et ses amis peut ainsi se refermer, à l’instar du Club Dorothée, une institution en pleine déliquescence et supprimée sans sommation dès le 30 août 1997.

Ta mission : sauver AB dans le PAF en devenant la nouvelle Jennifer Aniston.
« Ta mission : sauver AB dans le PAF en devenant la nouvelle Jennifer Aniston. »

« Les Années Bleues, un quasi anachronisme alors que la domination de l’Empire AB prend fin sur la télévision française »

Mais alors que « l’empire AB » ne semble plus être en odeur de sainteté au sein de la programmation de TF1, un homme résiste. Oui, ce cher Jean-Luc Azoulay ne souhaite pas déposer les armes. L’homme aux mille projets tient sa nouvelle idée : écrire une suite aux Années Fac !

Ce projet fou est celui des Années Bleues, un quasi anachronisme alors que la domination des productions estampillées AB prend fin sur la télévision française, entraînant dans sa chute tout le petit univers des sitcoms.

La sitcom des Années Bleues va alors nous narrer les aventures d’une partie des héros de l’épopée de Premiers Baisers, mais dans une temporalité difficile à cerner et surtout dans un style différent. En effet, des six protagonistes présents au générique, seuls trois sont des « historiques » : Virginie, Christophe et Anthony.

- "Alors toi tu fais comme Joey ok ? En plus comme t'es un acteur raté ça devrait pas trop être difficile. - Euh merci c'est gentil..."
– « Alors toi tu fais comme Joey ok ? En plus comme t’es un acteur raté ça devrait pas trop être difficile.
– Euh merci c’est gentil… »

Rappelons que pour le téléspectateur de l’époque, ce nouveau rapport de force n’est pas vraiment une surprise. Ce triumvirat avait déjà en effet pris le « pouvoir » dans la dernière partie des Années Fac, éclipsant les personnages autrefois centraux qu’étaient Jérôme, Justine ou Annette.

Mais mieux qu’une simple suite, Jean-Luc Azoulay décide (enfin) de faire de sa nouvelle série des aventures d’adultes, c’est-à-dire où l’on parle de sexe, de travail ou encore de fonder une famille.

« Ironie du sort, c’est bien Claude Berda le boss d’AB Productions, qui a le premier acheté les droits de Friends pour la France »

Toutefois, la sitcom reste essentiellement de nature comique, pour le meilleur et (surtout) pour le pire. En effet, JLA et ses sbires décident d’en faire le « Friends à la française ». La tâche est immense. La sitcom américaine, qui est diffusée au même moment en France, est vite devenue culte tant au sein de la jeunesse branchée que de la famille toute entière.

Chris,tu vas tout donner, mais profite bien de ces derniers pop-corn parce que TF1 va vite nous dégager de son antenne...
« Chris, tu vas tout donner, mais profite bien de ces derniers pop-corn parce que TF1 va vite nous dégager de son antenne… »

Une émission de Delarue est même organisée dès 1997 suite au premier prime dédié à Friends sur FR2. L’idée est alors de débattre sur le genre sitcom. La « team AB » est invitée, mais doit vite justifier sa médiocrité face à la sitcom américaine jugée formidable par tout le monde. JLA présent ce jour-là a du sentir que l’univers AB devait se réinventer. Pourtant, ironie du sort, c’est bien AB par l’intermédiaire de son boss Claude Berda qui avait le premier acheté les droits de Friends pour la France… Putain de karma.

Le "Friends d'AB", c'est pas vraiment gagné.
Le « Friends à la française » ; c’est pas vraiment gagné.

La problématique des Années Bleues est donc triple. D’abord comment faire aussi bien que Friends sans les moyens adéquats ? Par quels moyens les scénaristes peuvent-ils faire évoluer les personnages d’une série qui a une histoire longue de six ans ? Mais surtout, comment une sitcom AB peut-elle survivre dans la maison TF1 qui ne veut plus d’elle ?

Do It Yourself chez AB Productions

« Pompage intégrale de Friends », « série pas drôle. » C’est en ces termes acerbes que Fabien Remblier décrit les Années Bleues dans son autobiographie. Absent du casting, « Jérôme » peut paraître au premier abord quelque peu aigri vis-à-vis de la production. Néanmoins, il faut reconnaître que les Années Bleues souffrent immédiatement de la comparaison avec son illustre modèle.

« On comprend immédiatement que le budget sera drastiquement limité »

Dès le générique, on entre en terrain connu : même présentation que Friends, avec trois jeunes hommes et de trois jeunes femmes vivant dans deux appartements voisins. Même gimmicks, même dynamisme et surtout, une bande son chantant les vertus de l’amitié.

Luc reste un chanteur romantique. Ouf.
Luc reste un chanteur romantique. Ouf.

Mais un premier détail frappe. Ici, pas de Rembrandts, ni aucun autre groupe plus ou moins branché. On se contente d’une chanson interprétée par les comédiens eux-mêmes. On reconnaît alors très bien le chant de Christophe Rippert pendant que ses collègues entonnent en chœur des « nananana » assez irrésistibles. Le tout crédité 100% AB : l’incontournable Jean-François Porry pour les paroles et, plus surprenant, Rémy Sarrazin pour la musique. Oui oui, le « Rémy des Musclés ». C’est cheap mais c’est une première indication : le budget sera drastiquement limité. Gloire au Do It Yourself si cher à AB Productions.

« Les décors avaient perdu de leurs couleurs acidulées. La lumière était également différente, loin de l’éclairage de vitrine qui caractérisait toutes les séries AB »

Autre identité forte que l’on trouve dans Friends : les décors. La sitcom américaine a son mythique café, le Central Perk, flanqué de son célèbre canapé et de son serveur culte (Gunther). Les appartements des deux couples de colocataires sont facilement identifiables. Le contraste est assez prononcé entre l’appartement très « masculin » de Joey et Chandler et celui des filles aux couleurs chatoyantes.

Évolution majeure dans les petits-déjeuners. On mange assis maintenant.
Évolution majeure dans les petits-déjeuners. On mange assis maintenant.

Dans les Années Bleues, exit les salles de sports et autres « cafètes » à la thématique vaguement sixties des sitcoms AB. Fabien Remblier le note d’ailleurs très justement : « Les décors avaient perdu de leurs couleurs acidulées. La lumière était également différente, loin de l’éclairage de vitrine qui caractérisait toutes les séries AB. »

C’est le cas précisément du Cyber Café, espace censé représenter le nouveau lieu social un tantinet plus mature et plus moderne, dans lequel les clients peuvent siroter leurs boissons en « surfant sur le web » et non plus jouer à des flippers surannés. Ainsi, le Cyber est le lieu qui nous donne l’occasion d’entendre des expressions et vannes disparues depuis 1998 :

– « Je t’attends sur la plage
La plage ?
Oui il va surfer, sur internet. »

Visuellement, les Années Bleues ressemblent ainsi sur de nombreux aspects à Friends. Mais sur le fond aussi puisque JLA tente d’importer la philosophie de Friends. Cette sitcom décrit alors la vie idéalisée de la bourgeoisie branchée new-yorkaise, celle d’une génération de pré-trentenaire qui pense d’abord à ses histoires d’amour avant son travail, qui ne veut pas s’engager mais qui a pour obsession le mariage. Et surtout, Friends offre un nouveau modèle de rapports sociaux : l’amitié.

Comme dans Friends, la frontière entre le sexe et l'amitié est floue.
Comme dans Friends, la frontière entre le sexe et l’amitié est floue.

Une amitié fondée sur la solidarité (« I’ll be there for you ») qui prime sur les autres liens sociaux. Il suffit de voir comment est abordée le cas de la famille, principalement sous un prisme négatif (on pense notamment aux parents de Chandler, Rachel et Monica, ou encore à l’horrible famille de Phoebe).

La manière de traiter l’amitié est donc la clé du succès de la série américaine. Un chroniqueur ironisait d’ailleurs à la fin de la dixième saison de Friends sur le fait que les New Yorkais auraient perdu leurs seuls vrais amis avec la fin de la sitcom…

« Pour simplifier, il apparaît que Vivi sera la nouvelle Rachel, Virginie Théron la brunette Monica et Diane Robert la fantasque Phoebe »

Cette amitié fantasmée et ambiguë est aussi le ciment qui lie les six personnages des Années Bleues. Plus que des colocataires, plus que de simples voisins, ils sont liés par une force supérieure, quasi indestructible. Ils partagent joies et peines, se prêtent de l’argent sans avoir à se rembourser et couchent ensemble de temps à autre tout en restant « amis ».

Allant toujours plus loin dans la comparaison, le casting donne plus d’indications sur le chemin que JLA tente d’indiquer à sa sitcom. Pour simplifier, il apparaît que Vivi sera la nouvelle Rachel, Virginie Théron la brunette Monica et Diane Robert la fantasque Phoebe.

L'ardoise d'Anthony au Cyber : "C'est comme les enfants les ardoises, on s'rend pas compte que ça pousse".
L’ardoise d’Anthony au Cyber : « C’est comme les enfants les ardoises, on s’rend pas compte que ça pousse ».

Du côté des garçons, les similitudes sont moins limpides qu’au premier abord. Certes, aucun doute pour Anthony Dupray qui doit jouer le nouveau Joey. Mais Christophe Rippert nous paraît être un étrange mélange de Ross et de Chandler, ne laissant que peu de place au troisième larron, un anonyme répondant au doux nom de Wulfran Quairiel.

Il va sans dire que le casting est bien entendu plus qu’un simple copié-collé. L’esprit AB n’est heureusement pas (pour nous) entièrement englouti par l’effet Friends…

L'amitié (ici entre Luc et Rodrigue) à son paroxysme.
L’amitié (ici entre Luc et Rodrigue) à son paroxysme.

Avant d’aller plus loin, il semble intéressant de se pencher sur la question de la signification du nom de la sitcom. Pourquoi les années « bleues » ? On le sait avec l’historien Michel Pastoureau, le bleu est la couleur préférée des français depuis le XVIII° siècle : « Le bleu devient à la mode dans tous les domaines. Le romantisme accentue la tendance: comme leur héros, Werther de Goethe, les jeunes Européens s’habillent en bleu, et la poésie romantique allemande célèbre le culte de cette couleur si mélancolique – on en a peut-être gardé l’écho dans le vocabulaire, avec le blues… En 1850, un vêtement lui donne encore un coup de pouce: c’est le jean, inventé à San Francisco par un tailleur juif, Levi-Strauss, le pantalon idéal, avec sa grosse toile teinte à l’indigo, le premier bleu de travail. »

« Le bleu est de nouveau une couleur discrète, la plus raisonnable de toutes les couleurs »

Mais le bleu n’est pas que ça : « C’est une couleur consensuelle, pour les personnes physiques comme pour les personnes morales : les organismes internationaux, l’ONU, l’Unesco, le Conseil de l’Europe, l’Union européenne, tous ont choisi un emblème bleu. On le sélectionne par soustraction, après avoir éliminé les autres. C’est une couleur qui ne fait pas de vague, ne choque pas et emporte l’adhésion de tous. Par là même, elle a perdu sa force symbolique (…) Aujourd’hui, quand les gens affirment aimer le bleu, cela signifie au fond qu’ils veulent être rangés parmi les gens sages, conservateurs, ceux qui ne veulent rien révéler d’eux-mêmes. D’une certaine manière, nous sommes revenus à une situation proche de l’Antiquité: à force d’être omniprésent et consensuel, le bleu est de nouveau une couleur discrète, la plus raisonnable de toutes les couleurs. »

Le bleu, la couleur plus que jamais à la mode en cette fin de XXième siècle.
Le bleu, la couleur plus que jamais à la mode en cette fin de XXième siècle.

Ainsi les « années bleues » pourraient correspondre d’une certaine manière au bleu de la nostalgie, JLA étant peut être conscient de l’anachronisme de sa série dans une époque moins encline à suivre ses productions. Mais le bleu serait aussi la couleur qui puisse rassembler les téléspectateurs.

Enfin et surtout, le bleu pourrait être la couleur de la maturité, celle qui rassure et qui nous montre que les héros de Premiers Baisers ont bel et bien vieilli. En effet, après les années rock’n’roll de la fac, nos héros finissent par se ranger dans la vie adulte bon gré mal gré. Bref, il est encore difficile de tirer des conclusions nettes sur cette histoire « d’années bleues ».

« Tout comme Friends a pour trame principale l’histoire d’amour et de haine entre Ross et Rachel, notre sitcom frenchie a le couple mythique Luc et Virginie… »

A l’instar de Friends qui a pour trame principale l’histoire d’amour et de haine entre Ross et Rachel, notre sitcom frenchie possède son couple mythique : Luc et Virginie. Né au cœur des intrigues juvéniles de Premiers Baisers, nos deux tourtereaux ont réussi à braver la tempête des Années Fac. Mais à la surprise générale, on découvre dans la nouvelle mouture que le couple infernal a fini par rompre. Damned !

La raison ? Une vague histoire de cocufiage, probablement le coup de trop pour Virginie, déjà peu épargnée par l’adultère de Luc dans les Années Fac.

Quoiqu’il en soit, dès la première scène des Années Bleues, nous sommes prévenus : Luc est prêt à tout pour récupérer son amour d’antan (il n’est pas évident de dater le laps de temps entre la rupture et le début des Années Bleues, temps qui pourrait se mesurer en années si on en croit la scène de Luc chez le psy).

Luc est devenu un amoureux transi légèrement flippant.
Luc est devenu un amoureux transi légèrement flippant.

Un premier constat s’impose : le jeu de Christophe Rippert s’est métamorphosé par rapport à ce qu’il proposait dans les Années Fac. Luc est dans les Années Bleues un tout autre personnage que le prof de tennis à l’allure assurée et au machisme prégnant. Il est devenu, par on ne sait quel miracle, un pubard !

Fini les survêts, le nouveau Luc porte à la perfection le costard. Seul problème, il est chaque jour humilié par une Virginie qui refuse catégoriquement de passer un seul moment d’intimité avec lui, pas même un simple dîner. Véritable running gag de la sitcom, voir Luc essuyer râteaux sur râteaux pour obtenir un rendez-vous avec Virginie est grisant.

« Luc est un loser, il faut s’y faire »

Car il faut l’admettre, si Christophe Rippert n’est pas le nouveau Matthew Perry, il reste quand même plutôt drôle. On le suit dans sa lose, s’affichant dans des poses plus ridicules les unes que les autres et collé au téléphone dans l’espoir d’un appel. Parfois, Luc réussit à inviter Virginie, mais le reste de la bande trouve toujours le moyen de gâcher la reconquête de son amour perdu.

Le Luc nouveau est dorénavant un romantique, un vrai, presque un poète entièrement tourné vers sa muse. Rongé par les regrets, l’amoureux transi revient ses erreurs passées : « C’est marrant de s’apercevoir comme ça qu’on fait fausse route. Se retrouver dans la nuit, perdu sur le chemin de sa vie, dans l’espoir déboussolé de se trouver dans la clairière ensoleillée, que l’on appelle de toute son âme. » C’est beau mais c’est peu efficace.

Tout va bien pour Luc, ou presque.
Tout va bien pour Luc, ou presque.

Luc est un loser, il faut s’y faire. Cependant, à la manière d’un Chandler dans Friends, Luc réussit dans sa vie professionnelle ce qu’il rate en amour. L’hilarant gimmick « J’ai un métier » en est la preuve : Luc est un winner dans ce domaine. Pourtant la lose n’est jamais loin puisque son « métier » semble consister à trouver des slogans pour des produits comme les liquides WC ou encore des capotes féminines ! Bref comment ne pas aimer le nouveau Luc, plus drôle, plus attachant, plus… lose ?!

Luc est devenu complètement fou, pour notre plus grand plaisir !
Quand on lui parle de Virginie, Luc devient un tantinet nerveux.

Cette métamorphose est d’abord la volonté de JLA himself. Les souvenirs d’une des scénaristes que nous avons interrogé il y a quelques années sont clairs là-dessus : « JLA avait voulu que Christophe soit un autre personnage tout en se prénommant Luc (…) On avait changé la personnalité de Luc. » Plus encore, c’est carrément le nom du personnage qui est modifié : Luc Dubreuil des Années Fac devient Luc Duval. On ne sait si cela constitue un choix volontaire des auteurs ou une simple incohérence de plus…

Mais pour nombre de fans de la première heure, c’est le changement de personnalité de Luc qui dérange. Pour certains puristes, c’est quasiment une hérésie. Comment Luc, qui a arrêté ses études en Seconde, a-t-il pu passer de simple disquaire dans un Gigastore (sic) à cadre dans la pub’ tout ayant été prof de tennis plusieurs années ? Et surtout, pourquoi Luc est-il devenu la figure type du loser intégral incapable de faire l’amour à une fille, obsédé qu’il est par Virginie ?

« Le tournage des Années Bleues représente pour Virginie l’apogée de sa carrière AB« 

De son côté, Virginie est le personnage « historique » le plus cohérent, loin des expérimentations scénaristiques employées sur Luc. Virginie a semble-t-il réussi ses études. Elle est devenue traductrice dans une maison d’éditions (elle faisait une fac d’éco mais pourquoi pas).

Vivi sur son beau profil.
Vivi sur son beau profil.

Si le personnage de Vivi reste dans la lignée de celui des Années Fac, encore faut-il lui reconnaître quelques qualités de jeu « comique », mises en valeur il est vrai par des collègues assez talentueux. Quoiqu’il en soit, le tournage des Années Bleues représente pour Virginie l’apogée de sa « carrière AB », malgré quelques errements grotesques dans son acting. La cousine de Justine est enfin officiellement la vedette de la sitcom. Et c’est mérité.

« L’Anthony des Années Bleues se transforme en Joey de Friends, ou plus exactement en sa version havraise »

Le troisième personnage phare est bien entendu l’unique, l’irremplaçable, le fabuleux Anthony Dupray. Et plus encore que son pote Rippert, le rôle d’Anthony prend un virage à 180 degrés. Terminé le look Marlon Brando du pauvre et le bouc : place aux mèches blondes. Fini le prof agressif de karaté, fini le tombeur de ces dames, l’Anthony des Années Bleues se transforme en Joey de Friends, ou plus exactement en sa version havraise.

Anthony, le roi de la vanne. Et des mèches blondes.
Anthony, le roi de la vanne. Et des mèches blondes.

Aux oubliettes les compètes et les conquêtes, Anthony se mute en vendeur d’encyclopédies au porte-à-porte ! Vous avez bien lu, Anthony vend des livres, un comble quand on connaît le bonhomme. Et quand notre VRP de luxe ne passe pas ses journées à glander sur le canapé, il fait des blagues. On ne sait si la référence à l’humour de Chandler est voulue, mais Anthony est ici clairement le roi de la vanne, des « jeux de mots à deux francs cinquante » comme le dit si bien Luc dans la série. Pour donner une idée du niveau, nous donnerons cet exemple :

Anthony : « – La salle de bain a enfin obtenu son non-lieu.
Luc : – Qu’est-ce que tu racontes ?
Anthony : – Bah oui tu l’as libéré ! »

« Tenter de faire de Christophe Rippert un Chandler et Anthony Dupray un Joey était tout sauf crédible »

Le contraste est flagrant avec le sérieux du personnage que l’on connaissait dans les Années Fac, celui qui préférait donner des coups de poings dans la gueule de ses amis. Dans les Années Bleues, Anthony semble avoir oublié sa science du combat et au contraire semble plutôt lâche. De plus, toujours comme Joey, Anthony n’a pas de fric et passe son temps à tenter gentiment d’escroquer ses amis…

Le "mythe" Anthony légèrement écorné dans les Années Bleues.
Le « mythe » Anthony légèrement écorné dans les Années Bleues.

Cependant qu’on se rassure, le « vrai » Anthony est toujours bien présent car les encyclopédies servent avant tout de prétexte pour choper des gonzesses. Sa vie sentimentale est ainsi toujours bordélique. Il est séparé depuis les Années Fac de Sandra. Cette dernière fait même une apparition, mariée avec Paul (on le découvre à la surprise générale dans la sitcom).

Anthony développe une nouvelle spécialité : les MILF. On pense à celle jouée par Alexandra Lamy ramenée à la maison non sans provoquer une situation typique de Vaudeville (le mari finit par débarquer). Anthony reste donc l’éternel dragueur, mais la lose s’empare aussi de lui car au-delà de quelques râteaux jusqu’ici impensable, c’est sa virilité qui est mise en cause. Le bandeur fou des Années Fac connaît dorénavant des problèmes d’érection à cause de ses copines (épisode « la grosse panne ») ou se montre choqué par une fille au langage trop cru…

« Bien sûr, les textes, toujours écrits à la va-vite, ne permettaient pas le second degré que Friends offrait aux comédiens, mais le duo était-il capable de jouer le second degré ? »

Que vaut au final le duo Rippert/Dupray qui rythme la série ? Pour Fabien Remblier, le constat est sans appel : « Tenter de faire de Christophe Rippert un Chandler et Anthony Dupray un Joey était tout sauf crédible. Le duo censé être comique tombait comme un soufflé, oubliant que jouer la comédie, ce n’est pas faire le con en espérant faire rire les techniciens, mais simplement jouer son texte sincèrement. » Ce jugement sévère est pour autant nuancé par cette juste remarque : « Bien sûr, les textes, toujours écrits à la va-vite, ne permettaient pas le second degré que Friends offrait aux comédiens, mais le duo était-il capable de jouer le second degré ? »

Fabien Remblier pointe là du doigt la faiblesse des Années Bleues par rapport à son homologue US. Mais comment comparer les deux séries alors que les conditions de production n’ont aucun rapport ?

L’inconnu, la bipolaire et l’aveugle

Comme on le sait, le tournage d’un épisode de Friends réunit au minimum douze scénaristes, présents physiquement sur le plateau sur lequel les vannes jugées peu drôles sont souvent remplacées au dernier moment.

Surtout, la présence d’un vrai public sur le plateau d’une sitcom fait toute la différence. Les comédiens des Années Bleues n’ont en effet guère que les techniciens à « amuser », à la différence des comédiens américains qui sont soumis au verdict du public en « direct ».

Malheureusement les conditions « industrielles » de production d’un épisode de sitcom AB, quand bien même d’un niveau relativement supérieur pour les Années Bleues, ne peuvent rivaliser avec les méthodes et les moyens financiers de Friends.

En prenant en compte ce paramètre, on ne peut s’empêcher de trouver de très bonnes qualités à Christophe Rippert et Anthony Dupray qui ont le mérite de s’être remis en question et de proposer enfin autre chose. Leur complicité fait plaisir à voir et la routine qui s’était installée à la fin des Années Fac semble un lointain souvenir.

« Wulfran Quariel, un illustre inconnu qui a le mérite d’apporter un peu de sang frais dans ce casting »

Si le trio de choc des anciens semble bien accroché, que penser des trois nouveaux comédiens présentés au générique ?

Le troisième colocataire garçon est un certain Wulfran Quariel, un illustre inconnu qui a le mérite d’apporter un peu de sang frais. Celui qui interprète le très cool Rodrigue a effectivement l’étrange particularité de n’avoir jamais montré sa trogne dans aucune sitcom AB.

Cette fraîcheur est bénéfique à cet univers AB si propre à la consanguinité entre les différentes séries. Wulfran remplace en quelque sorte le personnage de Daniel que jouait Renaud Roussel dans les Années Fac, le souffre-douleur patenté du duo infernal Luc/Anthony.

Wulfran Quariel, mais que deviens-tu ?
Wulfran Quariel, mais que deviens-tu ?

Mais alors que Daniel traînait son air de chien battu tout au long des Années Fac, Rodrigue se révèle être un personnage à la hauteur des ambitions que JLA porte sur lui. Plutôt beau gosse, il incarne un jeune mannequin mais surtout, jouit d’un statut assez particulier : il est sexuellement non identifiable ! En effet, dès sa première scène, on le voit porter un masque de beauté, paré d’un tee shirt où est écrit « J’aime les hommes ».

On comprend vite par la suite que Rodrigue est en réalité à 100% hétérosexuel, mais les scènes ambiguës ne vont pas cesser pour autant. C’est sa relation avec une des deux colocatrices de Virginie, Sarah, qui range Rodrigue dans la « norme » puritaine d’AB. Ouf.

« Depuis toute petite, je rêvais de faire ça. J’étais très déterminée. A 17 ans, j’ai passé mon premier casting et j’ai commencé à travailler tout de suite. J’ai eu beaucoup de chance ! »

Cette Sarah est interprétée par la délicieuse Diane Robert. Ce nom n’est pas totalement inconnu à l’époque. La jeune comédienne à la beauté sauvage a été un an auparavant l’une des vedettes d’une sitcom rivale d’AB, Studio Sud, diffusé par M6. Dans une interview récente, elle expliquait ses débuts précoces dans le métier : « Depuis toute petite, je rêvais de faire ça. J’étais très déterminée. A 17 ans, j’ai passé mon premier casting et j’ai commencé à travailler tout de suite. J’ai eu beaucoup de chance ! »

Diane Robert la sexy-folle, révélation de la série.
Diane Robert la sexy-folle, révélation de la série.

Diane Robert est finalement ramenée au « bercail » AB, en tant que premier rôle cette fois-ci (elle a joué des petits rôles dans la plupart des sitcoms jusque-là). Toujours vis-à-vis de Friends, Sarah est clairement l’équivalent de la Phoebe du groupe.

Jeune chanteuse à texte underground, complètement allumée et à la sexualité débridée, Sarah sème un esprit rock’n’roll au sein de la sitcom. Elle est tantôt serveuse au Cyber, tantôt à la recherche d’un producteur pour ses chansons dont les paroles sont plutôt équivoques (et non sans rappeler le célèbre « Tu pues le chat » de la vraie Phoebe).

On passe beaucoup de temps chez le psy dans les Années Bleues.
On passe beaucoup de temps chez le psy dans les Années Bleues.

Sa particularité est d’aller chez le « psy » pour y faire de longs monologues sur ses problèmes existentiels. Ironie du sort, la même interview de Diane Robert nous montre que JLA était encore une fois inspiré par ses comédiens pour ses personnages : « J’ai arrêté mes études en seconde mais je les ai reprises un peu plus tard pour passer le bac et j’ai fait un DEUG de psycho. Finalement, je m’étais rendu compte que les études m’avaient manqué. »

« Diane Robert montre pour la première fois ses réelles qualités de comique et relève considérablement le niveau dans le groupe des filles »

Diane n’est donc peut être après tout pas si éloigné du personnage de Sarah sur ce point ! Les histoires de psy traversent ainsi chaque épisode. En véritable bipolaire, Sarah insulte ses amis quand elle n’a pas encore été chez le psy et baragouine le plus souvent des conseils incompréhensibles comme celui adressé à Rodrigue : « A partir du moment où on est conscient que notre inconscient existe, est-ce que notre inconscient reste inconscient et ne devient pas une partie de notre conscient ? »

Quelques scènes de salles de bain étiquetées "Miracle de l'amour" pour notre plus grand plaisir.
Quelques scènes de salles de bain étiquetées « Miracle de l’amour » pour notre plus grand plaisir.

Ce grain de folie est important. Face au personnage de Virginie qui reste dans l’ensemble très sérieux, Diane Robert montre pour la première fois ses réelles qualités de comique et relève considérablement le niveau dans le groupe des filles. Il suffit de comparer avec la troisième colocatrice…

« La comédienne aveugle, on a eu du mal à la caster… »

Nous touchons là un point faible de la série : Virginie Théron. Cette insipide comédienne a pu être vue de temps à autre dans des rôles insignifiants (la Philo selon Philippe ou encore les Années Fac) et dans l’ovni télévisuel Extra Zidga. Cette série ferait (presque) passer le Collège des Cœurs Brisés pour le The Wire d’AB. Un CV en or donc. Avec sa tête d’extraterrestre, elle fait finalement bien l’affaire pour l’idée de génie de JLA… mettre une aveugle dans la bande.

Virginie Theron, une tête à faire de la figuration dans Star Trek.
Virginie Théron, une tête à faire de la figuration dans Star Trek.

A ce sujet, Patricia Bistchnau, une des scénaristes, témoigne de la difficulté de la mise en pratique de cette fausse bonne idée d’aveugle : « La comédienne aveugle, on a eu du mal à la caster… C’était une idée de JLA qui voulait apporter quelque chose de différent… On ne peut pas tomber juste à chaque fois ! » C’est le moins que l’on puisse effectivement. Virginie Théron n’est pas totalement débutante dans le métier. Mais de là à jouer une aveugle… Le résultat est catastrophique. Elle ralentit l’action, casse le rythme. Pire qu’un italien au foot. L’idée est même venue à certains de réclamer un nouveau montage des Années Bleues uniquement pour virer sa présence de la série !

Et bah voilà. Bien fait.
Et bah voilà. Bien fait.

Pourtant, elle est malheureusement au cœur des intrigues de nombreux épisodes. Le fait d’avoir une aveugle étant apparemment considéré comme une mine d’or pour des scénaristes en mal d’imagination. Ainsi avec l’aveugle, toute la panoplie du personnage de sitcom raté y passe : optimisme béat censé provoquer notre admiration, auto-vannes sur son handicap, quiproquos dingues et surtout, de profonds moments d’ennui. Parce qu’une aveugle parle beaucoup, en tout cas une aveugle de sitcom.

Le sommet du ridicule est atteint lorsque l’aveugle (qui au passage se prénomme Juliette, pour appuyer son côté fleur bleue-romantique, merci bien), se pavane en déclarant avoir passé la nuit avec Brad Pitt. Malgré les ricanements et le scepticisme bien-fondé de la bande d’amis criant au cynisme et à la manipulation sur cette pauvre naïve handicapée, il s’avère que Juliette a bien passé la nuit avec la star américaine… no comment.

« L’addition de multiples guests donne à la sitcom une saveur toute particulière »

Comme toujours à l’instar de Friends, les Années Bleues se déroulent selon une formule bien établie, à savoir un enchevêtrement d’intrigues concernant les six personnages principaux. Mais c’est l’addition de guests plus ou moins récurrents qui donnent à la sitcom cette saveur toute particulière. Cependant, ici point de Sean Penn, Julia Roberts ou Bruce Willis. Mais plutôt Amanda Lear, Jean Sarrus ainsi qu’une tripotée de guests « AB » comme Benoît Solès, Hervé Jouval ou encore Eve Peyrieux.

Amandaaaaaa ! Un guest de luxe.
Amandaaaaaa ! Un guest de luxe.

Le made in France a quand même du bon car ces guests apportent une réelle valeur ajoutée à la série. La légendaire Amanda Lear joue ainsi le rôle de la mère de Sarah. Une apparition courte mais culte, si on aime le théâtre de boulevard et la voix inimitable d’Amanda.

L’inénarrable Jean Sarrus, qui avait déjà fait de l’alimentaire dans la sitcom Élisa un Roman Photo, revient ici dans un rôle typiquement « Charlot ». On le préfère comme ça.

On ne crache jamais sur une scène "Charlot" dans AB.
On ne crache jamais sur une scène « Charlot » dans AB.

Enfin on pensera à Patrick Zard, connu notamment pour sa participation dans les Sous Doués, qui joue le patron un peu louche de Luc.

« Dans le monde d’AB, une salope reste une salope »

Du côté des guests AB, nous avons quelques anciens de la série qui font une apparition plus ou moins remarquée. Paul le cousin de Luc et Sandra l’ex meilleure amie de Virginie, forme le couple SM par excellence. Ils reviennent dans l’épisode « Un enterrement pour deux ». On apprend que Paul a touché un bel héritage, ce qui lui a permis de « séduire » pour de bon l’ex d’Anthony (et de beaucoup de monde…).

Mais Sandra n’a pas changé, et la salope des Années Fac en remet une couche en projetant de coucher avec Luc à l’occasion de son enterrement de vie de jeune fille… pour se raviser et coucher avec Rodrigue. Dans le monde d’AB, une salope reste une salope.

Sandra revient le temps d'un épisode semer la zizanie. Classic shit.
Sandra revient le temps d’un épisode semer la zizanie. Classic shit.

« On notera que pour JLA, les Jumelles n’ont jamais eu d’autres fonctions que de faire la plonge. La vie est cruelle parfois »

On notera aussi l’étonnante irruption des Jumelles Ever dans le Cyber à l’occasion d’un seul et unique épisode. Coiffées d’odieuses perruques fluo, elles nous offrent une prestation « musicale » dont elles seules ont le secret. A la fois consternant et pathétique, on notera que pour JLA, les Jumelles n’ont jamais eu d’autres fonctions que de faire la plonge. La vie est cruelle parfois.

Aie aie aie, voilà la dernière apparition des Jumelles Ever dans les sitcoms AB...
Aie aie aie, voilà la dernière apparition des Jumelles Ever dans les sitcoms AB…

Plus marquants, les guests récurrents Benoît Solès et Hervé Jouval forment un binôme comique différent mais complémentaire. En effet, ils sont associés au thème majeur de la sitcom : l’homosexualité. Le versant « Cage aux folles » est assuré par Hervé Jouval qui joue le rôle de Berthe. Il incarne le patron « folasse » du Cyber, à l’instar du (sous) rôle de barman de l’inoubliable Gunther dans Friends.

Berthe, un personnage d'homo pas du tout caricatural.
Berthe, un personnage d’homo pas du tout caricatural.

Berthe « super gay » passe ainsi son temps à surjouer et à draguer tous les jolis petits culs qui passent, surtout celui de Rodrigue. Mais c’est le rôle de Jean-Marc, magistralement interprété par Benoît Solès qui retient notre attention. Le collègue pubard de Luc se révèle dès le premier épisode comme l’élément le plus drôle du casting. Loin de son personnage méchant et gothique de l’École des Passions, Benoît Solès, costard impeccable et cheveux gominés plaqués en arrière, semble prendre son pied à jouer avec Christophe Rippert.

« Ça m’amusait beaucoup de jouer ce personnage de gay un peu lourd. Pour moi, c’était plus un Clark Kent qu’une folle »

Interrogé par nos soins sur le sujet, le comédien n’a pas oublié ce duo improbable : « Avec les Années Bleues, je garde un vague souvenir parmi tous les guests que j’ai pu faire après sinon que je m’entendais très bien avec Christophe Rippert : nous nous connaissions depuis longtemps car nous avions passé quelques mois ensemble dans un cours de théâtre, avant qu’il ne devienne célèbre avec sa série. Le tournage fut donc des retrouvailles sympathiques. J’ai aussi appris à connaître Anthony qui est un mec adorable. Ça m’amusait beaucoup de jouer ce personnage de gay un peu lourd. Pour moi, c’était plus un Clark Kent qu’une folle. »

Luc et Jean-Marc, une amitié ambiguë....
Luc et Jean-Marc, une amitié ambiguë…

Plus subtile, l’homosexualité latente de Jean-Marc se dévoile au fur et à mesure de la série. Au départ profondément choqué par le style de vie de Luc, qu’il croit homo puis bisexuel (le fait d’être entouré de mecs comme Anthony ou Rodrigue n’arrangeant pas son cas), Jean-Marc tombe progressivement amoureux de Luc sans que personne n’y fasse la moindre allusion. Cette tension sexuelle est beaucoup plus amusante que les sempiternelles ressuscités de la « Cage aux Folles ». On rit à gorge déployée quand Jean-Marc offre timidement un cadeau à Luc lors de la Saint-Valentin par exemple.

Le faux couple le plus glam d'AB.
Le faux couple le plus hot d’AB.

Les troubles sexuels de Jean-Marc ne vont pas en s’arrangeant lorsque Sarah s’habille en homme dans l’épisode « Sarabande ». Finalement, la relation avec Sarah s’accélère quand elle décide soudainement de trouver en lui un « reproducteur » pour faire des enfants. Il avoue alors tomber amoureux d’elle, ce qui la contrarie, mais nous n’en saurons jamais plus, dommage.

Poupée gonflable, homosexualité et politique

On le voit, le thème de l’homosexualité est abordé cette fois-ci directement dans une sitcom AB, sans les tabous habituels, bien que de manière ultra caricaturale. Certes nous avons eu par le passé une figure majeure comme Gérard Vivès des Filles d’à Côté et une moins connue, Omnès dans Élisa un Roman Photo.

Mais dans l’ensemble, l’homosexualité est un thème passé sous silence. Le personnage de Rodrigue cristallise au départ l’attention puisque son travail l’oblige à se confronter à un milieu homosexuel. Pour ne pas « tomber dans son estime », il doit même se dire homosexuel à son patron, quitte à embarquer Anthony et Luc dans son mensonge. On peut alors voir Anthony s’amuser à copier lui aussi Zaza Napoli… ce qui n’est pas donné à tout le monde.

Ambiance 100% crypto-gay dans les Années Bleues.
Ambiance 100% crypto-gay dans les Années Bleues.
Anthony s'éclate à (mal) jouer la folle avec le patron homo de Rodrigue.
Anthony s’éclate à (mal) jouer la folle avec le patron homo de Rodrigue.

« C’est mauvais, mais on ne peut pas s’empêcher de se marrer parce que c’est franchement con, et parce que c’est Anthony, qui comme on le sait tous est loin d’être de la jaquette dans la vie »

On verra par la suite une nouvelle scène « homo-folasse » lors de l’épisode « Tony et Roro », dans laquelle Anthony joue encore une fois sur ce registre afin de tromper le mari de la femme qu’il a ramené à la maison (en gros il se fait passer pour une « tantouze »). C’est mauvais, mais on ne peut pas s’empêcher de se marrer parce que c’est franchement con, et parce que c’est Anthony Dupray, qui comme on le sait tous est loin d’être de la jaquette dans la vie.

L'idée d'attirer le public gay en foutant Dupray torse poil pas con. Dommage de forcer la caricature.
L’idée d’attirer le public gay en foutant Dupray torse poil pas con. Dommage de forcer la caricature.
Même une simple partie de billard finit irrémédiablement par dégénérer dans cette série...
Même une simple partie de billard finit irrémédiablement par dégénérer dans cette série…

Mais là où la série innove et va plus loin, c’est avec le personnage d’Eve Peyrieux, qui répond au doux nom de Sibylle. Et le premier grand rôle pour Eve dans une production AB n’est pas vraiment banal. Quand Anthony joue l’entremetteur entre Sibylle et Luc, afin qu’il « oublie Virginie », on est loin de se douter que Sibylle va tomber amoureuse… de Virginie !

C’est la première et a priori la seule « lesbienne » dans l’univers de JLA ! Luc passera bien la nuit dans son lit avec elle, mais ce sera seulement pour lui parler de Virginie. Sibylle se dit déçue mais avoue être dorénavant « experte en Virginie ». Après une séance chez le psy, elle va avoir une sorte de révélation : oui, elle est amoureuse de Virginie, du moins la « déesse » (sic) qu’elle incarne.

« Au moment de l’extase finale, elle a crié : Virginie ! »

Et si par la suite elle finit quand même par faire l’amour avec Luc et Anthony, c’est bien en pensant à Virginie. Carrément glauques, les scènes avec Eve Peyrieux détonnent. Luc fait à ce sujet une drôle de confession à Sarah : « Au moment de l’extase finale, elle a crié : Virginie ! » C’est d’ailleurs ce qui enverra Luc chez le psy de Sarah.

Tout le monde est amoureux de Vivi, même les femmes !
Tout le monde est amoureux de Vivi, même les femmes !

Très orientée « cul », la sitcom regorge de vannes et de répliques assez osées pour une production AB. Parfois trash, certaines répliques sont cultes.

« JLA déconstruit son univers, ridiculise un peu ses personnages et leur fait dire ce qu’on voulait entendre depuis tant d’années »

Le langage est plus grossier aussi, à l’image d’Anthony qui semble avoir l’idée de copier Philippe Vasseur en essayant de placer un maximum de « merde » et « con » dans ses phrases. C’est surtout avec les plans cul d’Anthony qu’on se marre. Lors d’un buffet organisé par Luc, il propose à une fille de lui faire « visiter son lit. » Mais celle-ci refuse car elle dit s’être « bourrée de saucisson à l’ail. » Classe.

Ariane Pappas dans le rôle de la nana qui aime se faire culbuter à domicile !
Ariane Pappas dans le rôle de la nana qui aime se faire culbuter à domicile !

Toujours du côté d’Anthony, une énième fille qu’il a ramené à la maison lui explique dans un langage cru qu’elle n’est pas dupe sur ses intentions : « Je sais très bien que tu m’as amené ici pour me culbuter. » Outré, Anthony ne pourra pas coucher avec elle…

Ces répliques assez grisantes permettent au final de jouer avec les dialogues codifiés et rigides des sitcoms AB. JLA déconstruit son univers, ridiculise un peu ses personnages et leur fait dire ce qu’on voulait entendre depuis tant d’années…

« Il a la même tête que Chirac qui voit Jospin monter dans les sondages »

De même, certains dialogues n’auraient jamais eu leur place dans les productions précédentes. C’est le cas avec des répliques assez inattendues, comme celles en référence à la politique de l’époque. Exemple avec cette réplique de Sarah, qui fait une comparaison qu’on n’a pas souvent coutume d’entendre chez AB : « Il a la même tête que Chirac qui voit Jospin monter dans les sondages. »

Luc va plus loin en se lançant dans des discours sécuritaires déjà à la mode en ce temps : « On ne va pas laisser nos femmes et nos enfants se faire agresser comme ça tout de même (…) quelle époque pourrie nous vivons… remarquez c’est normal, à force de rien faire et de laisser les banlieues pourrir. Et non je ne fais pas le réac mais le citoyen conscient de ses responsabilités c’est tout. Et pourquoi pas me lancer dans la politique, ça pourrait pas être pire que ces irresponsables qui nous gouvernent. »

Allant jusqu’au bout du délire, Luc ira jusqu’à organiser un meeting politique avec des militants appâtés par du pâté et du pinard. Du grand Christophe Rippert, et du Thierry Redler dans l’esprit et le texte.

Autre domaine mais tout aussi hilarant, la scène de la poupée gonflable, sur laquelle est greffée grossièrement le visage de Virginie s’impose comme l’un des moments les plus drôles des sitcoms AB. Luc organise en effet un dîner virtuel avec sa poupée, « un support, l’image virtuelle (sic) de Virginie » alors que le reste de la bande va au Stade de France voir la France gagner la finale de la Coupe du monde. C’est d’ailleurs bien vu de la part de JLA, pourtant peu avare en référence footballistique dans ses œuvres.

Luc et sa poupée gonflable Vivi. Culte.
Luc et sa poupée gonflable Vivi. Culte.
Toujours un coup d'avance pour JLA qui avait déjà anticipé le phénomène "Footix".
Toujours un coup d’avance pour JLA qui avait déjà anticipé le phénomène « Footix ».

« Il est difficile de faire un réel bilan de la série, ni de tirer de conclusions définitives sur la valeur véritable puisque seuls 22 épisodes ont été tournés »

Malheureusement, il nous reste à aborder le vrai point faible de la série : son épilogue, si l’on peut vraiment parler de fin à propos des Années Bleues. Il est en effet difficile de faire un réel bilan de la série, ni de tirer de conclusions définitives sur la valeur véritable puisque seuls 22 épisodes ont été tournés. On peut parler d’avortement concernant cette série, coupées en plein élan alors que l’histoire battait son plein. Dans les derniers épisodes les événements s’accélèrent : Virginie rencontre un homme, le premier qui lui plaise depuis sa rupture avec Luc. Cet homme, c’est Renaud ou plutôt Eric Dietrich. Lors d’un déjeuner d’affaires, les deux tombent amoureux à base de discussions aussi lamentables que :

Renaud : – « J’en veux beaucoup à Jason Priestley parce qu’il a dit ne pas aimer le cassoulet. Et comme je suis du Sud-Ouest…
Vivi : – Ah mais moi aussi ! Je suis de Toulouse.
Renaud : – Et moi de Montauban.
Vivi : – Oh mais c’est gé-nial. »

Eric Dietrich le nouvel amoureux de Vivi et son horrible pantalon.
Eric Dietrich le nouvel amoureux de Vivi et son horrible pantalon.

« Luc, faut que je te parle »

Catastrophe pour Luc, parti un peu plus tôt en Angleterre et qui finit par se rendre compte de ce qui se trame : il est en train de perdre Virginie.

De son côté, Anthony finit par avoir une relation sexuelle avec l’aveugle… C’est moche mais on ne saura jamais comment il l’aura trompé par la suite. Le plus dommageable se produit lors de l’ultime scène dans laquelle Virginie, surprise par Luc avec son nouveau mec, prononce la dernière phrase : « Luc, faut que je te parle. » Un final horriblement frustrant donc.

« Ça s’est arrêté avant qu’on ait le temps de se retourner et de faire une fin. La chaîne n’en a plus voulu, point ! Dans ces cas-là, on ne discute pas »

Pour Patricia Bistchnau, l’aventure brisée des Années Bleues fait partie du jeu : « Ça s’est arrêté avant qu’on ait le temps de se retourner et de faire une fin. La chaîne n’en a plus voulu, point ! Dans ces cas-là, on ne discute pas. On n’est pas les seuls à qui c’est arrivé… Mais c’est mieux quand on vous prévient, comme pour Seconde chance… ils savent… ils peuvent se retourner. »

Anthony termine mal les Années Bleues en baisant avec l'aveugle.
Anthony termine mal les Années Bleues en baisant avec l’aveugle.

Pourtant, il est admis que les audiences n’étaient pas si catastrophiques que ça, les Années Bleues souffrant surtout d’une situation inédite pour une sitcom AB : la fin du Club Do. Sans ce support financier et marketing de poids, la sitcom était quasiment vouée à l’échec. Le Groupe (sitcom JLA Productions cette fois-ci), tournée deux ans plus tard, connaîtra ce même type de problème…

« Lors de la diffusion des premiers épisodes, le public, qui n’était pas très convaincu par la distribution, les textes ou même certainement l’ensemble, réclamait le retour des deux personnages phares »

Pour Fabien Remblier, il y existe une autre raison à cet échec, qui mérite certainement débat : « Lors de la diffusion des premiers épisodes, le public, qui n’était pas très convaincu par la distribution, les textes ou même certainement l’ensemble, réclamait le retour des deux personnages phares. Jean-Luc dût donc se résoudre à nous réintégrer, Camille et moi-même. »

A quand un retour de Diane Robert dans une production JLA ?
A quand un retour de Diane Robert dans une production JLA ?

A posteriori, les absences de Jérôme et Justine ne nous semblent pas si problématique. On le répète, seule l’aveugle mérite le qualificatif de boulet. Mais à l’époque, le public resté fidèle ressentait sûrement le besoin de revoir des têtes connues. JLA, toujours à l’affût, était donc prêt à faire revenir ses vieilles gloires, à l’instar de ce qu’il fait aujourd’hui pour les Mystères de l’Amour, dont les buzz sont souvent à l’origine du retour de tel ou tel comédien.

Quoi qu’il en soit, il aurait été curieux de voir ce que Fabien Remblier aurait pu écrire pour ses ex-collègues, sachant le peu d’estime qu’il leur portait : « Qu’importe ce que je pensais de la série. A court de travail et n’étant pas dans les textes, je proposais à Jean-Luc de devenir auteur. Il me savait capable d’écrire pour les sitcoms car trois de mes textes avaient été tournés dans Premiers Baisers et accepta tout en promettant le retour de Jérôme et Justine dans les épisodes qui devaient suivre. »

Mais le projet de Fabien échoue avec la fin de la collaboration entre TF1 et AB. Rideau.

Commentaires