Le Miracle de Zemmour : la polémique improbable à propos d’Hélène et les Garçons

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En octobre 2014, Mediapart sort un article édifiant sur le cas Eric Zemmour, venu réaliser une conférence à Béziers devant un public acquis à sa cause. « Du lourd, du rogue et de l’archaïque », titre alors le journal. [1]

Dans son pamphlet sur la « décadence » de la France, un des nouveaux sujets de prédilection d’Eric Zemmour s’avère être… la sitcom Hélène et les Garçons ! Car oui, dans son fameux pamphlet et best-seller « Le Suicide français », le polémiste chercher à décrypter la série d’AB Productions sous le prisme de son thème favori : la féminisation de la société et la lente agonie de la virilité masculine. [2]

« Le mal insidieux qui nous sape, M. Zemmour en a trouvé la source : Hélène et les garçons. C’est une série télévisée qui lui avait échappé pour des raisons générationnelles. Mais il s’y est plongé : tout est là, c’est-à-dire un féminisme revendicatif atroce, hérité de Simone de Beauvoir »

Le journaliste Antoine Perraud décrypte alors le discours d’Eric Zemmour : « Il a l’impression de vivre comme en URSS dans les années 1970. Tout se déglingue. Moscou réclamait hier davantage de communisme à la population pour s’en sortir. Paris décrète aujourd’hui davantage d’immoralisme en vue d’aboutir à un “vivre ensemble” plus illusoire que jamais. Prenant son courage à deux mains, M. Zemmour a décidé de déconstruire les déconstructeurs. Il souhaite nous faire prendre conscience de la guerre culturelle, idéologique, politique qui nous est faite. On nous traitera de passéistes ? Oui, nous aimons la France d’avant, trouverons-nous la force de répondre ? »

male nicolas
Qui ose vraiment mettre en doute la virilité d’un tel garçon, franchement ?

« Regardez un seul épisode d’Hélène et les garçons, y a que des filles. En 20 ans, on a basculé dans un autre monde où les garçons sont devenus des filles. On a demandé aux hommes d’être des femmes comme les autres »

Mais que vient faire Hélène et les Garçons dans cette affaire ? Le journaliste prend un malin plaisir à développer l’étrange thèse du polémiste : « Le mal insidieux qui nous sape, M. Zemmour en a trouvé la source : Hélène et les garçons. C’est une série télévisée qui lui avait échappé pour des raisons générationnelles. Mais il s’y est plongé : tout est là, c’est-à-dire un féminisme revendicatif atroce, hérité de Simone de Beauvoir. Les femmes veulent devenir des hommes comme les autres, jusqu’à faire l’amour sans forcément avoir de sentiments. »

Partant de constat, Antoine Perraud cite Zemmour et son avis tranché sur la sitcom culte des années 90 : « Regardez un seul épisode d’Hélène et les garçons, y a que des filles. En 20 ans, on a basculé dans un autre monde où les garçons sont devenus des filles. On a demandé aux hommes d’être des femmes comme les autres : ne plus devenir père – ces monstres innommables de la société contemporaine –, mais une deuxième mère. »

Le cours Florent aura permis à Patrick de s'adapter à tous les types de scènes à tourner dans Hélène et les garçons.
Et si finalement Zemmour avait vu juste ?

Vient immédiatement à l’esprit une idée terrifiante : celle d’imaginer Zemmour mater sur Youtube la sitcom Hélène et les Garçons, flanqué de ses habituels tics et de ses « bah oui oui, voilà voilà, c’est un fait, Mai 68 et le féminisme ont infiltré l’univers AB pour corrompre une génération oui oui… »

Le premier réflexe que l’on pourrait avoir serait de proposer au soldat Zemmour de devenir lui-même sitcomologue, et ainsi écrire son prochain livre qui s’appellerait « Framboisier, le dernier des grands hommes d’un masculinisme à jamais détruit par la gauche bobo socialo-communiste. » De quoi pondre certainement le livre de sa vie.

« Je t’emmerde mon vieux Zemmour et je suis toujours fier d’avoir usé mes rangers sur les plateaux d’AB pendant que d’autres usaient leur cul sur les fauteuils des alcôves des pouvoirs parisiens »

Grâce au ridicule de ces propos sur un tel sujet, l’intellectuel de Madame Le Figaro fait immédiatement le « buzz » sur internet. Les médias reprennent en boucle ses petites phrases. Tout le monde y va de son commentaire, d’autant plus que l’année 2014 a été riche sur le plan médiatique pour l’univers AB : on pensera bien sûr au fameux « gay-gate » des Mystères de l’Amour.

Avec cette énième polémique, Zemmour devient la risée des internautes.
Avec cette énième polémique, Zemmour devient la risée des internautes.

Au sein de cette cacophonie, émerge la voix de Jean-Marc Fonseca, un ex-dirigeant d’AB, retiré de la profession mais qui garde un œil acerbe sur l’actualité.

Il répond alors vivement à la polémique : « Zemmour, une mémoire d’Arapède. Quand nous tournions ce feuilleton à la Plaine Saint-Denis, c’était plutôt la gauche ex-soixante huitarde recyclée au PS ou à Libé-Télérama qui nous rentrait dedans. Pour eux, ce feuilleton ne reflétait pas les réalités sociales de l’époque. On se faisait même traiter de raciste, puisque n’apparaissait pas à l’écran des Beurs et des personnes d’origines africaines. On avait même le droit aux remarques de sexisme et de machisme. Ce n’est pas le vent qui tourne, c’est la girouette. Zemmour, tu viens de te mettre à dos 40% des électeurs du FN et 50% d’une génération, ce que tes détracteurs n’auraient pu faire. C’est comme ça quand pour des raisons commerciales on fait semblant de mépriser les élites alors qu’en réalité c’est le peuple que l’on méprise. En t’entendant, je t’emmerde mon vieux Zemmour et je suis toujours fier d’avoir usé mes rangers sur les plateaux d’AB pendant que d’autres usaient leur cul sur les fauteuils des alcôves des pouvoirs parisiens. »

« Déjà rien que le titre, c’est Hélène et les garçons, donc ils sont bien là, ils ne sont pas invisibles. En plus, ils sont musiciens, ce ne sont pas des minets »

Finalement, c’est Jean-Luc Azoulay qui répond himself à la polémique, dans une interview accordée aux Inrocks (comme quoi, tout arrive un jour). Le journal évoque cette soi-disant « dévirilisation » qui frappe les personnages masculins de la sitcom AB, ce qui ne manque pas de faire rire le producteur : « Ça m’a bien amusé. Déjà rien que le titre, c’est Hélène et les Garçons, donc ils sont bien là, ils ne sont pas invisibles. En plus, ils sont musiciens, ce ne sont pas des minets (sic). Vous, vous êtes aux Inrocks, vous savez que les musiciens sont virils…  »

Azoulay a beau ne pas être d'accord sur les critiques qu'on lui adresse, jamais il ne s'énerve.
JLA pas d’accord. Les garçons de ses séries sont des hommes, des vrais, avec de grosses paires de couilles. Sauf Olivier Sevestre évidemment.

« Il faudrait que Zemmour regarde la série, il n’y pas de féminisation des garçons, il y a des disputes, des bagarres à coups de batte de base-ball… »

Dans ce long entretien, JLA répond point par point aux « critiques » de Zemmour, perçues à juste titre par le producteur comme une reproduction des analyses des années 90 : « En fait je ne suis même pas sûr qu’il ait vu la série, peut-être quelques séquences, mais pas plus. Il faudrait que Zemmour regarde la série, il n’y pas de féminisation des garçons, il y a des disputes, des bagarres à coups de batte de base-ball… Et de toutes façons, face à l’amour, les garçons sont aussi sentimentaux que les filles. »

Même ce gland d’Étienne gagne un sursaut de virilité dans l'histoire en menaçant à son tour Fava avec une batte.
La preuve par l’image, avec la batte de base-ball comme substitut phallique.

« Hélène incarnait un retour au puritanisme amoureux, mais où le moralisme de sacristie avait été remplacé par un autre moralisme, celui du sentimentalisme féminin »

Zemmour reprend en effet sans prendre de distance les innombrables critiques des contemporains des années 90. Hélène et les garçons représente ainsi à ses yeux le « porte-drapeau de la sitcom à la française, avec répliques nunuches et rires enregistrés (…) un marqueur générationnel pour les adolescents de l’époque. » Trois domaines retiennent l’attention de Zemmour dans Hélène et les Garçons :

– Sur l’absence de réalisme : « La politique n’existe pas, les études n’existent pas, l’Histoire n’existe pas, le pouvoir n’existe pas, la révolution n’existe pas, l’argent n’existe pas, les classes sociales n’existent pas. »

– Sur la sexualité : « Dans Hélène et les Garçons, cette complexité irréductible des rapports entre les sexes, cette altérité fondamentale, était aplanie, évacuée, supprimée, niée par la conversion des garçons au modèle féminin. »

– Sur Hélène : « Le Sunday Time lui consacrait sa une : The New Bardot. Pour une fois, les Anglais se trompaient. Rollès était l’anti-Bardot. L’égérie de Vadim incarnait l’explosion sexuelle et libertaire des années 60, l’individu et ses pulsions telluriques brisant le couple et la famille ; Hélène Rollès annonçait le triomphe du couple et de l’amour, une nouvelle sentimentalisation du monde (…) Hélène incarnait un retour au puritanisme amoureux, mais où le moralisme de sacristie avait été remplacé par un autre moralisme, celui du sentimentalisme féminin. »

On ne te félicite pas Hélène pour ce que tu as fait aux mâles français.
On ne te félicite pas Hélène pour ce que tu as fait aux mâles français.

« Il est indiscutable que l’exemple d’Hélène et les Garçons n’est pas innocent. C’est le produit générationnel par excellence des trentenaires, ceux dont il a le plus grand mépris ; il sait qu’il choque en l’utilisant »

Que penser des analyses de ce pamphlétaire, qui feraient d’Hélène et les Garçons une « série féministe » ? [3]

Tout d’abord, il faut déterminer de ce qu’on entend par « féminisme » quand on se penche sur le cas Eric Zemmour. Si on prend son bouquin « Le Premier sexe », on sait que le féminisme est pour lui un « travail idéologique qui consiste à dénaturaliser la différence des sexes, à montrer le caractère exclusivement culturel, et donc artificiel des attributs traditionnellement virils et féminins. » [4]

A partir de là, libre au « camarade » Zemmour de se pencher sur la question Hélène et les Garçons et d’en conclure qu’elle ait pu participer à la féminisation de la société. Il est d’ailleurs assez amusant de relire ce vieil ouvrage, puisqu’il développe la même thèse, mais sur un téléfilm de TF1 sur lequel il était tombé par hasard un après-midi…

Le Zemmour, période DBZ.
Le Zemmour dans les 90’s. Une tête de nerd à collectionner les cartes DBZ.

Il semble toutefois évident qu’il est nécessaire de faire la distinction entre la provocation sur la forme, et sa pensée sur le fond. Il est indiscutable que l’exemple d’Hélène et les Garçons n’est pas innocent dans son livre ou dans sa conférence de Béziers. Produit générationnel par excellence des trentenaires, dont il semble avoir au passage le plus grand mépris, il sait qu’il choque en l’utilisant. Pas sur par exemple qu’une analyse de la sitcom Marc et Sophie aurait eu le même impact…

« La véritable nature d’AB Productions c’est le TF1 balladurien et conservateur »

En outre, au niveau purement idéologique, Zemmour s’enferme dans son carcan qui consiste à analyser toute production (chanson, film, série…) sous le prisme de sa seule thèse, celle de la féminisation de la société qui conduirait à la fin de l’homme blanc viril. Il s’amuse donc à prendre cet exemple pioché au cœur des années 90. Il le détricote, le décontextualise, dans un seul et unique but : valider sa pseudo-analyse, c’est-à-dire qu’il n’y a « que des filles dans cette série. »

C’est tellement gros qu’on pourrait en rire grassement, mais ça pose tout de même quelques questionnements.

D’abord sa pensée est anachronique. En ce début de décennie, le Groupe AB n’a rien de « l’esprit Canal » et libertaire qu’il dénonce sans relâche. Au contraire, les dirigeants d’AB se complaisent parfaitement dans le moule TF1, balladurien et conservateur.

La carrière d’Edouard Balladur aura finalement ressemblé à celle d’un comédien AB Productions. Du Collège des Cœurs Brisés plus exactement.

Alors certes, Zemmour pointe du doigt avec justesse (et avec 15 ans de retard) le « manque de réalisme social » de la sitcom AB.

« Hélène et les Garçons n’était pas considéré comme un produit issu du post-modernisme-de-mai-68, mais au contraire comme un retour aux valeurs de la vieille France »

Mais le polémiste « oublie » de rappeler à quel point l’univers AB a été critiqué par ses contemporains pour le caractère « réac » de la série. Pour le dire autrement, Hélène et les Garçons n’était pas considéré comme un produit issu du post-modernisme-de-mai-68, mais au contraire comme un retour aux valeurs de la vieille France.

Dans les années 90, la gauche se souciait énormément du sort de la jeunesse des classes populaires.
Attaqué par la « gauche Télérama » dans les 90’s. Par la droite dans les 2010’s…

Il est vrai que la sitcom met en scène une faculté avec des étudiants qui ne semblent pas avoir connu Mai 68, où les garçons sont obligés de grimper à la fenêtre pour rejoindre les chambres des filles (une occasion d’ailleurs pour eux de manifester leur virilité dans cet effort physique risqué). C’est en outre univers dans lequel il n’y a « pas d’Arabes, ni de Noirs », pas de drogue (même si c’est faux), de sida (encore faux mais mal traité). En bref, la « grande régression » comme disaient alors les critiques de la série.

« Il y avait chez les garçons de la série un aspect androgyne indéniable, que ce soit dans les coupes de cheveux ou dans les attitudes. Mais avoir simplement les cheveux longs ne fait pas a priori de ces garçons des êtres féminisés ou des homosexuels efféminés en puissance »

Surtout, la question de la sexualité n’était pas abordée selon la « doxa » féministe qu’il vomit. Bien au contraire. Si une sociologue de grand talent (que Zemmour devrait lire, ou alors relire sérieusement) comme Dominique Pasquier a pu montrer qu’en effet, il y avait chez les garçons de la série un aspect androgyne indéniable, que ce soit dans les coupes de cheveux ou dans les attitudes. Mais l’analyse s’arrête là. Avoir simplement les cheveux longs ne fait pas a priori de ces garçons des êtres féminisés ou des homosexuels efféminés en puissance.

Une des rares intellectuelles à avoir étudié scientifiquement l'univers AB.
Une des rares intellectuelles à avoir étudié scientifiquement l’univers AB. Ah oui, c’est (encore) une femme…

« Linge, couture, cuisine sont des domaines féminins. Les garçons eux réparent les robinets qui fuient, circulent à moto et protègent les filles des dangers extérieurs »

De même, la figure du père existe bel et bien dans la série. Elle est incarnée par Nicolas, le mythique amoureux d’Hélène, symbole de la fidélité, du mariage. Quant aux filles dans la série, elles ne sont nullement revendicatrices, mais restent sagement à leur « place ». Elles se contentent de dévoiler leur corps à la salle de gym, de bavarder et tricoter gentiment dans leur chambre.

La salle de sport, idéal pour bouger son gras en rêvant des garçons.
Les filles d’Hélène savent que leur salut passera par leur position subalterne vis-à-vis des Garçons.

Dominique Pasquier voit dans la sitcom « réaffirmé la différence entre les sexes », précisant que « les hommes n’éprouvent pas les mêmes émotions que les femmes. » Elle ajoute que cette division est « extrêmement traditionnelle : linge, couture, cuisine sont des domaines féminins. Les garçons eux réparent les robinets qui fuient, circulent à moto et protègent les filles des dangers extérieurs. »

« En même temps, il n’y a pas de domination de l’homme sur la femme. Les héroïnes de la série ne sont pas soumises, au contraire ce sont elles qui mènent le jeu. Mais elles ont choisi des héros masculins pour exister vraiment. Elles pourraient être autonomes mais elles ont choisi d’être dépendantes »

Leur soumission semble totalement intériorisée. Les filles considèrent qu’il est « naturel » que les garçons les trompent, tandis qu’elles sont prêtes à sacrifier leurs désirs pour satisfaire leurs mâles. L’exemple de ce qu’on a choisi d’appeler le « diktat de la minceur » est à cet égard édifiant : les filles ne mangent presque plus et surveillent leur ligne dans l’unique but de satisfaire les critères physiques des garçons.

Les Garçons font aussi attention à leur ligne, mais la pression n'est pas la même. On y va en général pour exhiber ses muscles (même si les comédiens sont en général peu musclés).
En voilà de la virilité bordel.

Toutefois, Dominique Pasquier développe une nuance importante dans son analyse de la sitcom. Pour elle, Hélène et ses copines ne sont pas de simples plantes vertes : « En même temps, il n’y a pas de domination de l’homme sur la femme. Les héroïnes de la série ne sont pas soumises, au contraire ce sont elles qui mènent le jeu. Mais elles ont choisi des héros masculins pour exister vraiment. Elles pourraient être autonomes mais elles ont choisi d’être dépendantes. Elles ne trouveront leur accomplissement ni dans les études, ni dans une carrière professionnelle, elles le trouveront dans un univers domestique librement consenti. »

« Les filles de la sitcom ne réclament rien, ne font jamais référence aux luttes féministes »

Au final, les filles de la sitcom ne réclament rien, ne font jamais référence aux luttes féministes, et ça, c’est hautement rassurant pour le directeur des programmes familiaux de TF1 du début des années 90’s. La seule nana de la bande qui a un vrai boulot (Linda, le mannequin qui délaisse honteusement son amoureux pour partir travailler), est même « punie » selon la vieille « loi » misogyne vérifiée dans tous les soaps américains jusqu’aux années 70 : enceinte, elle a un accident de scooter qui provoque une fausse couche. Fallait pas bosser autant miss…

La fracture est totale entre Manuela et le reste des filles.
Linda est une golden girl, mais elle le paiera cher.

Être une femme chez AB, ça reste finalement très limité et pas vraiment un exemple de militantisme pour de jeunes féministes en herbe. De quoi plaire finalement à Zemmour…

« On s’est mépris sur la série. On l’a prise pour un simple marivaudage. Or les personnages ne sont pas volages, ils sont mis à l’épreuve. Toute la série tourne autour de la question du couple. Aimer, c’est toujours vouloir entamer une vie à deux »

Quant à la dénonciation de Zemmour du « sentimentalisme féminin » qui serait incarné par la figure d’Hélène, outre le mépris affiché pour la gente féminine, on préfère encore une fois l’analyse de la sociologue. Celle-ci voit que dans Hélène et les garçons, « la principale question posée à propos de l’amour est celle du maintien du couple. » Elle voit ainsi la confusion qui s’est rapidement opérée autour de la sitcom : « Les parents se sont mépris sur la série. Ils l’ont prise pour un simple marivaudage. Or les personnages ne sont pas volages, ils sont mis à l’épreuve. Toute la série tourne autour de la question du couple. Aimer, c’est toujours vouloir entamer une vie à deux. »

Une belle brochette de losers que doit gérer Fava. Parfois, on est tenté de le comprendre, il ne fait que son métier bordel.
Zemmour devrait (re)voir l’arc narratif autour de l’histoire de Thomas Fava, le vil producteur qui détruit les rêves de la jeune et naïve Hélène.

Au-delà du simple « buzz », les paroles de Zemmour doivent avant tout faire rire Jean-Luc Azoulay, le producteur de la série. Principal scénariste, il est (et restera) un personnage complexe, difficile à définir.

Peut-être qu’il représente ce que Zemmour déteste au plus haut point. Azoulay a fait Mai 68, mais il est clairement identifié de « droite ». Il est néanmoins une sorte de libéral-libertaire, connaissant cyniquement les modes, les goûts du public, ce qu’il faut faire concrètement « pour que ça marche ».

« L’univers AB Productions des années 90 pose une difficulté à ceux qui souhaitent l’analyser car c’est un objet non identifiable, un produit « hors sol », presque intemporel »

Toutefois, et il faut être clair là-dessus, l’univers AB Productions des années 90 pose une difficulté à ceux qui souhaitent l’analyser (et qui souvent se contentent de regarder, comme Zemmour, deux épisodes sur Youtube) car c’est un objet non identifiable. Marqueur incontournable de la décennie, il est aussi un produit « hors sol », presque intemporel. En effet la vie des personnages d’AB Productions n’est pas un tableau de la jeunesse des années 90. Les décors, les flippers, les menthe-à-l’eau, les coupes de cheveux, les fringues, tout ou presque est issu des fantasmes d’un producteur de télévision resté bloqué aux sixties.

Par contre, on ne saurait que trop conseiller à Zemmour de se pencher sur le cas de la sitcom concurrente d’Hélène et les Garçons, la trop méconnue « Seconde B ». Contemporaine de l’usine à sitcoms d’AB, la production du service public se veut au contraire une histoire « anti-Hélène », bien plus undergound et engagée socialement. Bref tout ce que Zemmour déteste : les bons sentiments, l’anti-racisme, des histoires de fils d’immigrés, un prof de gauche démago…etc. Mais bizarrement, la série a été un échec…

Un casting "Black-Blanc-Beur" pour la série la plus 90's jamais vue en France : Seconde B.
Seconde B, la prochaine cible du père Zemmour ?

« Il aurait de quoi alimenter sa haine des femmes avec le personnage de Laly, coupeuse de couilles patentée »

Paradoxalement, le Cri-cri d’amour pourrait être celui qui ressemble le plus à Zemmour. Petit, hargneux et grand haineux de ces femmes qui cherchent à dominer les « pulsions masculines », Cri-cri est une sorte d’espèce en voie de disparition. Comble de l’ironie, il faut rappeler que c’est ce Christian qui était le préféré des jeunes téléspectatrices. Il était l’icône des adolescentes, viril et mauvais garçon, celui qui recevait le plus de lettres érotiques des jeunes filles en transe devant sa dégaine, malgré son mépris affiché des femmes.

Un mec sympa, surtout avec ses potes.
Cri-cri apporte une bonne dose de testostérone à l’univers girly d’Hélène.

José, bien que possédant une « tignasse de fille », a pris la relève, et est devenu culte à son tour. Zemmour devrait donc s’intéresser à la sociologie du public de l’époque, et verrait ainsi qu’une série comme Hélène et les garçons pouvait « sortir » des personnages masculins, des vrais « machos » comme on n’en fait plus.

sexe ab laly
Laly, le genre de personnage qui confirme la théorie vaseuse de Zemmour de la domination féminine chez AB…

Cela revient à nous faire penser que si Zemmour change un jour de vie, et souhaite devenir sitcomologue à temps plein, il est clair qu’il aurait de quoi alimenter sa haine des femmes avec le personnage de Laly, coupeuse de couilles patentée. Toutefois, il faut être précis : dans Hélène et les garçons il n’y a pas de castratrices, il faut attendre les suites, à partir du Miracle de l’amour, pour voir de tels personnages.

« Hélène et les Garçons n’appartient plus à ses créateurs. La série a été appropriée par une toute une génération. Elle a cette force de rendre les gens nostalgiques ou moqueurs, mais rarement indifférents. Et surtout, elle reste actuellement le dernier succès majeur à la télévision française, avec le Loft »

Les analyses de Zemmour s’inscrivent donc dans un courant issu de l’intelligentsia des années 90. On peut penser aux travaux de Serge Halimi ou de la sociologue Dominique Pasquier, qui ont néanmoins une approche différente du phénomène Hélène et les garçons, et à des époques différentes.

Mais il est vrai qu’en tant qu’objet d’étude, la sitcom Hélène et les Garçons reste passionnante à analyser et comme le prouve cette « polémique Zemmour », on peut en dire presque ce qu’on veut. Dans les années 90, la série était conservatrice, voire dangereuse pour les enfants. Elle est désormais un symbole d’une autre forme de décadence, celle que nous annonce depuis des années le prophète Zemmour.

Quoi qu’il en soit, il nous paraît aujourd’hui que Hélène et les garçons n’appartient plus à ses créateurs. La série a été appropriée par une toute une génération. Elle a cette force de rendre les gens nostalgiques ou moqueurs, mais rarement indifférents. Et surtout, elle reste actuellement le dernier succès majeur à la télévision française, avec le Loft.


1- Eric Zemmour à Béziers: du lourd, du rogue et de l’archaïque, Antoine Perraud, Mediapart, 17 octobre 2014.
2- ZEMMOUR, Eric, Le Suicide français, Albin Michel, 2014.
3- Les propos suivants sont directement inspirés de notre interview pour le site Citazine en octobre 2014 : « Zemmour vs Hélène et les garçons : pourquoi tant de haine ? »
4- ZEMMOUR Eric, Le Premier Sexe, Denoël ; rééd. augmentée J’ai lu, 2009.

 

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