L’École des Passions : le Théâtre selon AB Production

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La première chose que doivent apprendre les jeunes élèves d’art dramatique, ce n’est pas l’ivresse du théâtre mais bien ses exigences.
Ingmar Bergman.

L’année 1996 marque une double rupture dans l’histoire des sitcoms : tandis que les héros du Miracle de l’Amour s’exilent dans l’île de « Love Island », et quittent donc l’univers de la sitcom, les autres séries AB tournent en rond. Triste réalité : le phénomène sitcom semble bel et bien s’essouffler. Il parait dorénavant essentiel d’injecter du sang neuf pour l’écriture. Le salut passe par alors par Ariane Carletti, qui impose son autorité dans l’équipe des scénaristes. Jusque-là, l’animatrice star du Club Dorothée s’était toujours contentée d’intriguer dans les coulisses des tournages, soutenant énergiquement son poulain Anthony Dupray. [1]

Désormais, l’interprète des génériques de Dragon Ball prend les commandes de la direction artistique des sitcoms. Son premier grand projet, qui doit permettre de relancer la machine AB, est de réaliser une œuvre sur le théâtre. Cette idée, c’est son vieux rêve : « J’ai créé l’École des Passions, les aventures des élèves d’un cours de théâtre, dans lesquelles je racontais ma propre adolescence, puisque j’étais une théâtreuse et que j’ai suivi des cours d’art dramatique. » [2]

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Du théâtre dans une sitcom AB ? Oui, ils ont osé.

Fruit de l’expérience personnelle d’Ariane, l’École des Passions fait figure de véritable ovni dans le catalogue sitcom AB. Comment peut-on expliquer a posteriori l’idée de mélanger sérieusement deux mondes aussi décalés : l’intégration de l’univers du théâtre dans le contexte d’une sitcom made in AB ? Pour comprendre, on peut avancer deux hypothèses à ce hiatus : soit AB Production a enfin osé afficher une ambition intellectuelle, après des années et des années de Musclés, de Filles d’à Côté et de Collège des Cœurs Brisés. Ou alors, a-t-il été décidé de réaliser une sorte de suicide collectif artistique, un an après celui du Temple Solaire ?

Premier élément de réponse : la sitcom diffusée sur TF1 a été suivie en Juillet et Août 1996 par plus de 1 450 000 téléspectateurs. Score honorable mais très loin des audiences d’antan. La mayonnaise n’a pas pris et il a fallu attendre les années 2000 pour que la sitcom soit enfin reconnue comme étant de -relative- qualité (avec en point d’orgue une rediffusion sur France 4 en 2008).

Ce qu’il faut retenir dans un premier temps, c’est que l’École des Passions se démarque de toutes les règles édictées jusque-là, par son aspiration à élever l’esprit du téléspectateur. Exit donc les rires enregistrés ; place aux Belles Lettres, aux digressions théâtrales et théâtralisées, au plaisir sémantique du beau langage et à la mise en abîme constante. C’est l’habituel journal Télé Club Plus qui est chargé d’expliquer au public les desseins de cette nouvelle sitcom : « D’intrigues en quiproquos, de jalousies en amitiés, toute la bande va être amenée à se découvrir, à s’aimer, à se déchirer. Et chacun va prendre conscience que le théâtre est tout simplement une représentation de la vie… » [3]

« L’ombre de Jean-Luc Azoulay plane sur la série… sous le pseudonyme de Fitzgerald Hartman ! »

Si Ariane est la grande prêtresse de la nouvelle sitcom, l’ombre de Jean-Luc Azoulay (et donc de la « AB touch ») plane néanmoins sur la série : lumières foireuses, décors hasardeux, plans en extérieurs filmés avec ce cachet si caractéristique des films érotiques d’M6 du Dimanche soir, musiques salessiennes (au demeurant, un des points forts de la série).
Aujourd’hui, nous avons la certitude que Jean-Luc Azoulay est au cœur du processus d’écriture de l’École des Passions. Toutefois, il n’est pas crédité sous son pseudonyme habituel « Jean-François Porry », mais sous le nom de « Fitzgerald Hartman » ! JLA a par ailleurs confirmé lors d’un chat avec les lecteurs du Point son utilisation de multiples pseudonymes : « Jean-François Porry, Fitzgerald Hartman, Frédéric Mercury, voilà les trois pseudonymes dont je me souviens. » [4]

Bref, à première vue, malgré un pitch de départ intéressant, on peut croire que l’École des Passions est une énième sitcom azoulesque, avec son lot de mauvais acteurs et des scénarios qui tiennent sur une feuille OCB. Pourtant, l’École des Passions se singularise. D’abord, par son casting : une « star AB », un jeune comédien incroyable, une poignée de comédiens rompus aux joutes sitcomesques et des illustres anonymes au potentiel variable.

"Allez Séb, tu vas avoir ta sitcom rien qu'à toi. Par contre tu fais un prof de théâtre donc tu bosses un peu avant."
« Allez Seb, tu vas avoir ta sitcom rien qu’à toi. Par contre tu fais un prof de théâtre donc tu bosses un peu avant. »

La star AB, c’est Sébastien Courivaud de la sitcom « Hélène ». Le bassiste des fameux « Garçons » se voit proposer un nouveau défi : incarner Rémy Ferrand. Sébastien raconte la genèse de sa sortie de la maison du « Miracle » : « Mon départ est le fruit du hasard et d’une rencontre dans un couloir ! Je regagnais ma loge et c’est là que j’ai croisé Aude Messean, la responsable du casting chez AB Productions. Elle cherchait un comédien pour interpréter un professeur de théâtre et lorsqu’elle m’a vu, elle m’a proposé le rôle. J’ai fait les essais et ça a marché ! C’est la seconde fois qu’Aude se trouve sur mon chemin, pour le casting d’Hélène et les Garçons et pour l’École des Passions, et ces deux rencontres ont débouché sur une aventure sympa. Je suis très heureux de cette nouvelle expérience car j’avais envie de quitter le Miracle de l’Amour. »

On perçoit déjà l’audace des producteurs : proposer un tel rôle à un comédien entièrement façonné par la machine à sitcoms d’AB ! Sébastien croit en ce projet, et quitte « Hélène » sans regret. Il doit néanmoins rappeler au public, par l’intermédiaire de Télé Club Plus, qu’il a bien changé d’identité : « Je ne m’appelle plus Sébastien mais Rémy Ferrand et je suis professeur d’art dramatique. C’est un personnage que je trouve intéressant : il est passionné, amoureux, un peu fou mais plutôt bien dans sa vie. Je le laisse s’installer en moi tranquillement. »

« Certains ne sont pas contents du tout car j’ai quitté Laly, d’autres me demandent presque en pleurant pourquoi on ne me voit plus dans le Miracle »

Mais le transfuge est confronté à une dure réalité : comment devenir un prof de théâtre crédible après avoir joué pendant trois longues années le bassiste d’Hélène et les Garçons, dans un rôle de brave garçon maltraité par sa copine ? Car si le comédien semble ravi de quitter l’aventure du « Miracle », ce départ passe mal auprès des fans de la sitcom, peu enclins à voir « leur » comédien quitter la série pour satisfaire ses ambitions personnelles. Sébastien revient lui-même sur ce qu’une partie des fidèles de la sitcom ont vécu comme une trahison : « Certains ne sont pas contents du tout car j’ai quitté Laly, d’autres me demandent presque en pleurant pourquoi on ne me voit plus dans le Miracle. A tous, je dis que les comédiens de la série sont restés mes amis, que nous ne sommes pas fâchés et que je les vois souvent en dehors. »

Plus mature, plus barbu. Mais pour le charisme, on repassera.
Plus mature, plus barbu. Mais pour le charisme, on repassera.

C’est pourquoi, quand on lui demande si le rôle de Rémy Ferrand est fait pour lui, Sébastien tente de se montrer le plus humble possible : « Être prof de théâtre est une idée qui ne m’a jamais traversé la tête. Je crois être davantage intéressé par la mise en scène et la direction des artistes. Mais je ne suis pas encore prêt pour cela. »

Afin de gagner en crédibilité, Sébastien change d’abord physiquement. Aux oubliettes son apparence de minet juvénile, le « Seb » nouveau est arrivé : vêtements sombres, barbe de trois jours et visage sévère. Le comédien va jusqu’à forcer sa voix  pour la rendre plus grave. Sébastien possède ainsi toute la panoplie de l’homme mature. Un nouveau look pour une nouvelle vie. Sébastien Courivaud semble ravi de ce changement d’allure : « Je porte une barbe de quelques jours et ce n’est pas pour me déplaire. Comme ça, je n’ai plus à me raser tous les matins ! Ce n’est pas un changement volontaire mais cela me convient parfaitement. »

Après Laly, Ingrid Chauvin. Sébastien Courivaud ou l'art de fréquenter des femmes à poigne.
Après Laly, Ingrid Chauvin. Sébastien Courivaud ou l’art de fréquenter des femmes à poigne.

En outre, son personnage n’est pas célibataire. Rémy Ferrand vit en couple avec Agnès, incarnée par la pulpeuse Ingrid Chauvin, une jeune comédienne qu’on avait pu remarquer dans un petit rôle, celui de Gabrielle. Celle qui n’était pas encore la vedette des grandes sagas de TF1 y jouait une maîtresse femme, qui n’avait pas hésité dans les Années Fac à martyriser Luc, Daniel et Anthony. Dans l’École des Passions, Ingrid interprète à nouveau une femme fatale. C’est une comédienne en manque de reconnaissance professionnelle, qui vit très mal le succès de son compagnon auprès de ses jeunes élèves. Un vrai merdier pour Rémy : « Leur relation est difficile, Agnès étant parfois mal dans sa peau, faute de rôles. Elle se montre aussi jalouse envers les élèves de Rémy. Et peut-être n’a-t-elle pas entièrement tort. Rémy ne sait toujours pas où il en est, d’autant plus qu’il est très troublé par Julie, l’une de ses élèves. »

Dans son sillage, Sébastien Courivaud entraîne quelques recalés de l’épopée « Hélène » : Virginie Caren et Eric Dietrich. Ces visages connus des sitcoms AB forment la colonne vertébrale de la nouvelle production : « Sur le plateau, j’ai retrouvé Virginie Caren qui interprétait Aline, ma nouvelle copine dans le Miracle de l’Amour. Je suis aussi heureux de retrouver Eric Dietrich, il interprète Eric, un des élèves. Nous avions travaillé ensemble dans Hélène et les Garçons après son départ du Miel et les Abeilles. Il y a déjà une très bonne ambiance entre nous. »

Virginie Caren, héroïne balzacienne

Virginie Caren est l’héroïne controversée de la sitcom pour deux raisons. D’abord, elle commet une sorte de péché originel, une faute impardonnable. En effet, après avoir incarné une potiche dans les Années Fac au côté de Manon Saidini, Virginie joue Aline, une violoniste, dans le Miracle de l’Amour. Celle-là même qui a osé « voler » le beau Sébastien à Laly. Et ça, les fans ne lui pardonnent pas. Encore aujourd’hui, la rancune est tenace et la jeune comédienne en prend encore plein la poire sur les divers forums : « Le problème avec cette sitcom, c’est Virginie Caren (Aline), je peux pas la voir ! » ; « Moi c’est pareil au début je faisais une réaction allergique à cette série à cause de Virginie Caren. » [5]

Virginie et Sébastien dans une scène du... Miracle de l'Amour.
Virginie et Sébastien dans une scène du… Miracle de l’Amour.

Tout semblait avoir pourtant parfaitement commencé pour la jolie Virginie, dès l’époque de Premiers Baisers. Dans un bref échange avec nous, elle se confiait sur ses joyeux premiers pas chez AB : « Premiers Baisers était ma première expérience de tournage ! J’en garde donc une place toute particulière dans mon cœur. Je peux te dire aussi que j’ai trouvé en Christophe et Anthony, des êtres gentils et intéressants et que je garde un très bon souvenir de cette « aventure ». Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, ils étaient très jeunes et très connus et très adulés par les fans et les femmes !!! Ce n’est pas forcement (malgré les apparences) une chose facile à gérer ; et ils se sont plutôt bien débrouillés avec tout ça. » [6]

« T’es jeune, t’es jolie, tu gagnes de l’argent en passant à la télé t’es forcément insupportable ! »

En outre, Virginie Caren essuie aussi les foudres de son entourage, peu enclin à accepter sa nouvelle vie de comédienne : « Voir ses proches attendre le moindre petit changement de comportement, pour pouvoir dire « tu vois depuis qu’elle fait de la télé, elle a changé! », et au milieu de tout ça tu fais ton travail au mieux, t’apprends tes textes à une heure du mat’, et tu subis tes « copines » qui te supportent plus parce que c’est trop pour elles ! Enfin quoi, t’es jeune, t’es jolie, tu gagnes de l’argent en passant à la télé t’es forcément insupportable ! » Néanmoins, le couple formé à l’écran entre Sébastien et Virginie possède un atout indéniable, qui doit excuser l’affront du « Miracle » : les deux comédiens sont en réalité amoureux dans la « vraie » vie. Après la sitcom, les deux tourtereaux auront même deux enfants. C’est aussi ça la magie des sitcoms AB !

Julie, dans sa candeur virginale, débarque dans la capitale.
Julie, dans sa candeur virginale, débarque à la capitale.

Le cas Virginie Caren est cependant problématique pour une autre raison, bien plus problématique : la jeune comédienne joue mal. Terriblement mal, à la limite du supportable. Heureusement, le scénario de la sitcom colle parfaitement à son jeu hésitant. En effet, au commencement, son personnage quitte sa ville natale pour la capitale, afin d’apprendre à jouer la comédie : « Julie étouffe un peu. La vie provinciale pèse sur les épaules de cette jeune fille qui ne rêve que d’une chose : devenir comédienne. Sa décision est prise, elle doit partir. »

Un couple sous pression...
Un couple clairement sous pression…

La bouseuse débarque ainsi de sa campagne pour étudier dans une école de théâtre : le « Studio des Artistes ». Dès le premier épisode, tout indique que la sitcom s’articulera autour de Julie et de son professeur Rémy Ferrand. Et la mission s’avère difficile ; tant pour Virginie, qui doit jouer un premier grand rôle après avoir enchaîné les petites apparitions dans les multiples sitcoms AB ; tant pour Sébastien qui doit assumer à la fois de tourner avec sa petite amie, et endosser son nouveau statut de « leader ».

A cet égard, Benoît Soles (l’excellent Christian dans la série) se montre bienveillant envers ses anciens camarades : « Les tournages étaient très marrants et nous rigolions beaucoup. Seuls Virginie et Sébastien avaient un peu plus la pression en effet : ils avaient le sentiment de « porter » la série et devaient gérer leur couple en même temps… pas simple. Moi, je m’amusais. Ceci dit, Seb n’a jamais joué le grand frère et ne se la pétait pas du tout. Il se sentait plutôt un peu (paradoxalement vu son rôle) débutant avec tout ce qui touchait au théâtre, contrairement à certains comédiens jouant ses élèves. C’est un garçon très gentil, doux et sensible et profondément sincère dans son jeu. »

« Se retrouver à tourner 15 heures par jours et faire des interviews pendant sa pause dèj, oui ça met la pression »

Quand on lui évoque cette question de la pression, Virginie Caren confirme l’épreuve qu’elle a enduré lors du tournage : « Concernant « la pression » dont t’a parlé Benoît Soles, rien avoir avec la coke ou je-ne-sais quoi ! Faut juste savoir qu’à l’époque, pour des jeunes comédiens, se retrouver à tourner 15 heures par jours et faire des interviews pendant sa pause dèj, ben… oui ça mettait « la pression ». Même si je ne vais pas non plus faire ma Cosette… » Quand Julie arrive sur Paris, elle part vivre dans la Pension des Jonquilles, un établissement spécialisé dans l’accueil des élèves du Studio des Artistes. Dans ce foyer pour jeunes théâtreux, on y trouve toute une joyeuse bande d’apprentis comédiens, dans la série comme dans la vie. Les plus avertis reconnaîtront aisément quelques figures de l’univers AB.

Difficile d'assumer son statut de nouvelle star AB.
Difficile d’assumer son statut de nouvelle star AB.

Sébastien Courivaud le dit dans son interview, il est ravi de retrouver son vieux compagnon Eric Dietrich. En effet, les deux comédiens se sont connus sur le tournage d’Hélène et les Garçons, où Eric Dietrich jouait le très fade Bruno. A cette époque, il avait les cheveux courts et s’occupait des disquettes du synthé de José. Il vivait une relation amoureuse avec l’odieuse Adeline. Avant ce rôle, Eric a été aperçu dans une autre sitcom : le Miel et les Abeilles. Il était une des quatre « abeilles », c’est-à-dire un adorateur-larbin de Lola.

Eric Dietrich, le retour du banni.
Eric Dietrich, le retour du banni.

Mais l’aventure s’arrête brutalement pour la moins moche des abeilles : « Mon départ du « Miel » était un départ forcé. Je savais que le service militaire me pendait au nez et lorsque j’ai reçu ma convocation, j’étais au trente-sixième dessous. C’était pour moi une embûche dans ma vie de comédien naissant. Je suis donc parti sous les drapeaux mais seulement pour quinze jours et je suis vite revenu à la comédie avec Hélène et les Garçons… » [7]

« Le métier de comédien est parfois dur et demande beaucoup de patience, mais il est tellement passionnant que l’on accepte les règles du jeu »

L’aventure « Hélène » d’Eric s’achève brutalement lors de l’ultime épisode d’Hélène et les Garçons. Son personnage disparaît de la mémoire collective des téléspectateurs. On apprendra quelques années plus tard la véritable raison de ce licenciement : « Je n’ai pas choisi, ils ne m’ont simplement pas rappelé pour la suite. » [8] Une certaine idée du management AB.

Eric n'a pas sa langue dans sa poche.
Un comédien qui n’a pas sa langue dans sa poche.

Viré comme un malpropre, Eric vit des mois difficiles, qui ressemblent étrangement à ce que vit son personnage dans l’École des Passions : « J’ai repris des cours de théâtre. Par hasard, j’ai retrouvé Olivier Vaillant (Richard dans le « Miel ») qui avait monté un cours de théâtre avec une amie. Or je connaissais très bien cette fille puisqu’elle venait comme moi de Strasbourg. Pendant un an et demi, on a travaillé ensemble au projet d’une pièce que nous avons joué pendant quinze jours dans différente salles. Dès les répétitions, qui ont duré cinq mois, et le soir de la première, j’étais complètement décomposé, pétri par le trac. J’ai dû beaucoup travailler pour arriver à me sentir à l’aise sur une scène. Puis nous nous sommes séparés, reprenant chacun notre route. Pendant les six mois qui ont suivi, je n’ai rien fait si ce n’est attendre bêtement que le temps passe. J’ai fini par me reprendre en main et mon agent m’a proposé de nombreux castings mais aucun n’a abouti. C’était pour moi le temps des galères et l’angoisse du chômage. Le métier de comédien est parfois dur et demande beaucoup de patience, mais il est tellement passionnant que l’on accepte les règles du jeu. »

Dans l’École des Passions, tout est question de regards.
Eric, l’auto-proclamé gougnafier de la bande.

Comédien en galère, Eric saute sur l’occasion de (re)tourner dans une sitcom, cette-fois en rapport avec sa passion. Le personnage lui plaît et lui ressemble : « J’interprète Eric, un jeune comédien passionné par son métier qu’il s’est choisi. Ami d’enfance de Julie, Eric a tendance à la protéger et à la défendre. Il est pour elle comme un grand frère et une épaule sur laquelle elle peut se reposer. C’est lui qui a convaincu Julie de venir à Paris prendre des cours de théâtre. Eric est amoureux de Christelle et ensemble, ils vivent une belle histoire d’amour. Le personnage d’Eric m’intéresse d’autant plus que je me retrouve assez bien en lui. C’est un garçon mûr, qui gère bien sa vie de couple et qui aimerait bien devenir metteur en scène. »

Le personnage d’Eric s’impose effectivement comme le leader patenté de la bande. Sûr de lui et de son talent, il s’oriente naturellement vers la direction d’acteurs. L’intello finit ainsi par s’improviser comme le metteur en scène de la petite troupe. Ce choix semble d’ailleurs ravir son interprète : « La mise en scène m’intéresse. C’est une autre facette de la comédie qui m’intéresse aussi. Après le Miel et les Abeilles, j’ai suivi des cours de théâtre et je me suis intéressé à la mise en scène. J’aime la discussion qui s’instaure entre les comédiens et le metteur en scène sur la façon de concevoir les personnages, de les faire vivre. C’est un formidable travail d’équipe. »

La joyeuse troupe

Eric est en couple avec Christelle, jouée par Gabrielle Marais. Brièvement aperçue dans le Miracle de l’Amour au côté de José, elle se voit enfin offrir un premier rôle. Totalement inexpérimentée, Gabrielle est dans la lignée de ces jolies jeunes filles sorties de nulle part, que AB production a toujours eu le don de révéler. Elle est décrite comme « la jolie brune et pétillante au caractère affirmé (…), douée et motivée, qui travaille pour payer ses cours au Studio des Artistes. »

Gabrielle Marais, un bon exemple de ces jeunes sitcomédiens qui vont ramer dans l'univers théâtral de la sitcom.
Gabrielle Marais, un bon exemple de ces jeunes sitcomédiens qui vont ramer dans l’univers théâtral de la sitcom.

Très discrète lors des premiers épisodes, Christelle s’avère en réalité une fille de caractère, au tempérament affirmé, pas du genre à se laisser faire par les garçons. Résultat, un tantinet hystérique, Christelle provoque de belles crises conjugales. Eric en prend littéralement plein la gueule (jets de chaussures entre autres). Jalouse et possessive, la brunette n’en reste pas moins naïve et facilement impressionnable. Il suffit qu’elle croise le regard d’un producteur entreprenant pour être à deux doigts de tromper Eric.

Avec Christelle, Eric ne sait plus à quel sein se vouer.
Avec Christelle, Eric ne sait plus à quel sein se vouer.

Plus rock’n’roll, le couple que forment Samuel Hamelet et Lætitia Gabrielli est à ranger du côté des freaks d’AB : Cricri d’Amour/Johanna, Annette/Joël…etc. Samuel Hamelet, newbie dans l’univers AB, incarne Sam, le meilleur ami d’Eric. Goguenard, bourré de tics et franchement sympathique, Sam est le bon pote par excellence, droit et franc, celui qui déteste les ragots qui pullulent au sein de la bande.

Sam, une grande gueule.
Sam, une grande gueule.
Rita, fail absolu ou touche nanarde bienvenue ?
Le personnage de Rita : fail absolu ou touche nanarde bienvenue ?

Il est en couple avec une Italienne, Rita, interprétée caricaturalement par Lætitia Gabrielli, déjà vue dans les Filles d’à Côté. Car Rita se doit être l’ambassadrice de la Comedia dell’arte. Et franchement, c’est la double catastrophe : sonore et visuelle. Certes, les sitcoms AB ont toujours été friandes d’accents en tout genre : allemand, suédois, pied noir…etc. Ici, on  toutefois dépasse les limites du concevable quand Rita accompagne toutes ses phrases de « Maaa que ». On ne s’improvise pas décemment « rital » comme ça.

Il y a comme qui dirait une certaine passion de la moule au Studio des Artistes.
Il y a comme qui dirait une certaine passion de la moule au Studio des Artistes.

Le running gag ne s’arrête pas là, car Rita(le) possède en outre un accoutrement absolument décadent, même pour une sitcom AB. Un shorty moulant ouvertement la vulve, d’infâmes tenues fluos, un maquillage outrageant, sans oublier toute une panoplie d’accessoires gênants (chapeau, écharpe, bijoux…etc). De quoi en vomir sa calzone. Seul Sam, imperturbable, semble s’y accommoder. La presse AB tente néanmoins une (piètre) justification à la création d’un tel personnage : « Comme tout méditerranéenne qui se respecte, Rita est exubérante et taquine. »

Au rayon « humour », un duo complète le casting : celui que forment Guillaume et Jérémy. Les deux trublions de service s’avèrent être les deux bons vrais losers de service. Dès la présentation des deux entités, il semble évident que l’affaire est mal embarquée : « Ce sont deux inséparables et comiques de la bande. Auteurs en herbe, ils ont un talent prometteur. Comme l’ont dans la réalité Frédéric Vaysse et Cédric Léger. »

Guillaume et Jérémy, le duo plus tragique que comique.
Guillaume et Jérémy, le duo plus tragique que comique.

Vaysse avait déjà pu être aperçu dans un épisode des Années Fac, dans lequel il jouait le rôle d’un petit trafiquant de montage photos pornos… avec des pellicules de Virginie ! Quant à Léger, c’est sans doute son premier vrai rôle. Nous ne l’avons jamais identifié dans une autre sitcom AB… On ne compte plus les vannes des deux comiques qui tombent à l’eau. Jamais ô grand jamais les deux zigotos ne font rire directement par leur humour. En outre, ils représentent à eux deux un condensé des pires chemises jamais vues dans l’ensemble des sitcoms. Bref, une sorte de best-of de toute la lose et la lourdeur made in AB. Et être lourd quand on s’appelle Léger, ça ne s’invente pas.

Reste à présenter un dernier membre de la pension : Benoît Sorgues, dans le rôle de… Benoît. Pour Télé Club Plus, c’est le « beau gosse » attitré de la série, mais pas que : « Benoît : avec un physique pareil, on peut penser qu’il fait des ravages auprès des filles. Seulement, une seule l’intéresse, c’est Julie. Il est prêt à tenter l’impossible pour qu’elle le remarque. Mais rien n’y fait ! Il voudrait tant qu’elle le considère autrement qu’un bon camarade. Pas franchement doué pour le théâtre, il pourrait faire carrière pour le cinéma. »

Benoît Sorgues, un mixe entre Allan Théo et Julien Zuccolin.
Benoît Sorgues, un mixe entre Allan Théo et Julien Zuccolin.

Voilà, même la « Pravda d’AB » le dit : Benoît est un mauvais comédien. Sans aucun doute le plus nul de la sitcom, voire de toute l’histoire d’AB. Certains le comparent même au niveau d’un Julien Zuccolin du Groupe.

Benoit est certes insupportable, mais ça valait bien le coup d'attendre 30 épisodes pour cette fabuleuse danse.
Benoît est certes insupportable, mais ça valait bien le coup d’attendre 30 épisodes pour cette fabuleuse danse.

Néanmoins, le bellâtre possède deux « atouts » dans sa manche : primo, c’est le sosie officiel d’Allan Théo. Secundo, c’est le seul comédien AB (avec l’incontournable Anthony Dupray) à porter aussi bien les pantalons en cuir, ce qui lui vaut encore aujourd’hui de garder sur internet un bon noyau de fans fétichistes. Dans l’École des Passions, Benoît tombe immédiatement sous le charme de Julie. Mais l’amoureux transi va accumuler râteaux sur râteaux. Incapable de débiter plus de deux mots de suite sans passer inévitablement pour un benêt, Benoît est l’archétype du macho romantique, l’ignare de service qui ne compte que sur son physique.

Tout ce beau monde vit donc au sein d’une pension, où règne sans partage une certaine Madame Arlette. C’est la très old school Régine Blaess (que les fans de Premiers Baisers connaissent bien puisque elle a incarné la fantasque Mamie Girard) qui joue ce personnage haut en couleur : « C’est d’une main de maître qu’elle dirige la pension des Jonquilles. Dynamique et toujours souriante, Madame Arlette est très proche de ses pensionnaires, les écoutent, leur remontant le moral », résume Télé Club Plus. Régine Blaess se distingue par son jeu stéréotypé, directement issu du théâtre de boulevard. Pourtant, dans sa jeunesse, la vénérable comédienne a été formée au Conservatoire, puis a joué pendant dix ans dans la Comédie française, pour pas moins de 70 rôles ! [9]

Car avec Madame Arlette, c’est l’opéra-bouffe d’Offenbach qui est à l’honneur. Et quand elle entend parler de théâtre (ce qui arrive souvent, forcément), elle s’excite frénétiquement : « Aaaaaaaaaah ah ah ah, le théaaaaaaaaaaaaaaaatre. » Toujours prompt à s’enflammer et à vociférer, Régine s’avère à la longue pénible. Certes, on a vu pire dans le genre névrotique. Madame Arlette a aussi droit à une petite histoire d’amour avec… le directeur du Studio des Artistes, Marcel Charvet.

La passion n'a pas d'âge dans cette sitcom.
La passion n’a pas d’âge dans cette sitcom.

Le « boss » est l’autre personnage baroque et farfelu de la sitcom : « Après une belle carrière, Marcel Charvet a décidé de transmettre sa passion pour le théâtre à de jeunes talents. C’est un bon vivant, sensible et amoureux des femmes, en particulier de Madame Arlette. » Cette amourette n’intéresse pas grand monde, sauf peut-être ce brave Tonio (Jean-Pierre Jacovella), celui qui s’occupe de la cuisine de la pension. Jaloux, il ne peut que s’incliner devant la gouaille de Charvet.

Incarné par le sémillant Étienne Draber, encore un acteur « à l’ancienne », Charvet est un post-soixante huitard, autoritaire mais le cœur sur la main. Effaré par l’inculture de ses élèves (« les cervelles creuses de nos têtes blondes »), il garde néanmoins la foi en ses apprentis comédiens. Et on ne peut que saluer son courage… Divorcé à cinq reprises, il assume parfaitement sa vie de célibataire marginal, mais se laisse séduire par la vieille Arlette. Pas fou, l’auto-proclamé « vieux loup » a une certaine expérience de la gente féminine : « Je ne suis pas misogyne… j’aime les femmes, mais de loin. » Heureusement, cette relation de « vieux » est peu mise en avant. Il y avait des mineurs qui regardaient quand même…

« JLA préfère la spontanéité des débutants au jeu académique des élèves d’Art Dramatique. Mes défauts de jeune acteur ont finalement joué pour moi »

« Sombre et romantique, Christian est un excellent comédien, sans doute le plus passionné du cours. Mais son agressivité et ses réflexions acerbes l’ont enfermé dans une certaine solitude. Peu d’élèves l’apprécient. Rassurez-vous, ce n’est pas le cas de Benoit Solès, le vrai nom du comédien. » Voilà comment est introduit le très gothique Christian Larivet par la presse AB. Soucieux de ne pas choquer son lectorat le plus sensible, Télé Club Plus n’offre qu’un aperçu de la noirceur du personnage incarné par le brillant Benoît Soles. Car s’il y a un comédien qui est au-dessus du lot dans la sitcom, c’est bien lui.

Benoît est revenu sur son casting, racontant comment il avait été choisi pour ce rôle ô combien majeur, un personnage qui a donné une toute autre dimension à l’École des Passions : « Aude Messéan m’a emmené aux studios ou j’ai rencontré Ariane Carletti, chargée de développer cette nouvelle série sur le théâtre, pendant un enregistrement du Club-Do. En me voyant elle a dit : « Ah oui, c’est un Ben » ce qui signifiait que je devais auditionner pour le rôle de Benoît. »

Christian, le comédien gothique.
Christian, le comédien gothique.

Quelle erreur de jugement ! Heureusement, « Dieu » en personne a su intervenir : « En voyait mes essais, Jean-Luc Azoulay m’a immédiatement reconnu comme un « méchant » possible et je fus retenu pour le rôle de Christian grâce à l’appui d’Aude, des auteurs et d’Ariane. Jean-Luc aurait hésité jusqu’au dernier moment avec un autre comédien. Ma formation classique lui a toujours fait peur : il préfère la spontanéité des débutants au jeu très académique des élèves d’Art Dramatique. Mais mes défauts de jeune acteur de l’époque ont finalement joué pour moi dans ce rôle. »

Là est certainement le vrai coup de génie de JLA, car Benoît sauve quasiment à lui seul la sitcom : « J’ai immédiatement eu le feeling avec ce personnage, et j’ai décidé dès le départ de jouer en opposition avec le style des sitcoms habituelles. Dès lors, les auteurs Mariem Hamidat et Xavier Florent (fils du célèbre prof) m’ont encouragé dans cette voie. JLA m’a alors laissé faire. Et là je me suis vraiment amusé, même si j’ai dû souvent batailler avec certains réals qui voulaient me « recadrer » plus sitcom, ou certains épisodes dans lesquels je n’apparaissais que trop peu ou pas. Le personnage s’est imposé peu à peu et c’est le verdict du courrier des fans, abondant et encourageant pour moi, qui a convaincu JLA de donner plus de place à Christian. »

Un jeu de "méchant" parfois caricatural, mais hautement jouissif pour le téléspectateur.
Un jeu de « méchant » parfois caricatural, mais hautement jouissif pour le téléspectateur.

Benoît Soles façonne ainsi peu à peu son personnage, pour en faire un irrésistible salopard. Dès lors, les autres personnages sont réduits à n’être que les simples faire-valoir du méchant le plus charismatique d’AB : « J’ai eu la chance de pouvoir développer mon personnage, en parler avec les auteurs et influer sur son évolution, non pas en suggérant des idées aux auteurs mais plutôt en les laissant rêver sur ce que chacun « dégageait ». JLA fonctionne aussi beaucoup comme ça. D’où la célèbre histoire des micros dans les loges que certains pensaient installés pour les espionner et resservir le tout dans les scénars. Je peux vous dire qu’il n’y en a jamais eu mais qu’en revanche, JLA nous observait depuis son bureau à travers des « retours-plateaux » et s’inspirait des émotions ou traits de caractères qui nous échappaient entre les prises. »

Derrière la fenêtre, Christian joue les stalkers : son objectif, Julie.
Derrière la fenêtre, Christian joue les stalkers : son objectif, Julie.

Uniquement vêtu de noir, Christian est le membre éminent du côté obscur du Studio des Artistes. Ce loup solitaire est paré de tous les défauts possibles : vaniteux, agressif, hypocrite…etc. Il se moque du faible niveau de ses camarades et n’hésite pas à les humilier pendant les cours. En outre, il sème la zizanie dans les couples et va jusqu’à défier l’autorité professorale. Mais c’est aussi parfois le seul à dire ce que tout le monde pense tout bas. A cet égard, il le premier à alerter les autres sur la relation ambiguë qu’entretient Julie avec son professeur. Si cette dernière refuse toutes ses avances, elle est néanmoins perturbée par l’homme en noir. Elle est même la seule à trouver du bon en lui : « Christian est peut être mal dans sa peau… je pense que l’être humain n’est pas foncièrement mauvais. »

Christian a une faiblesse... son attirance pour la Julie la candide.
Julie, la petite faiblesse qui perdra Christian.

Mais le reste de la bande, Eric en tête, ne laisse aucune chance de réhabilitation à Christian : « Méfie-toi Julie, ce Christian est un corbeau malfaisant. » Christian est sans conteste le plus passionné par le théâtre. Il le vit autant sur les planches que dans la vie. Il n’hésite pas à se déclarer misanthrope, car pour lui, le monde est « rempli de salauds ». Il se dit prêt à tout pour réussir, quitte à écraser froidement les autres. Tout le contraire de Julie, qui l’attire presque malgré lui, elle qui a une vision du théâtre diamétralement opposée : « Je ne veux pas me mettre en avant. Je veux apprendre avec les autres, et ne pas faire de la compétition. »

Les darkeux d'AB en pleine tractation machiavélique.
Les darkeux d’AB en pleine tractation machiavélique.

Apparaît subitement dans l’école une certaine Marie, dont le visage est loin d’être inconnu pour les fidèles d’AB. C’est celui de la sublime Carole Dechantre, la légendaire garce de la « Philo » dans son rôle d’Émilie Soustal. Au sein de l’École des Passions, Marie joue cette fois un double rôle. Celui d’une ambitieuse, prête à tout réussir, professionnellement comme sentimentalement. Car Marie n’hésite pas à coucher pour avoir un rôle. Et dans le très puritain et hypocrite monde d’AB, elle passe clairement pour la salope de service (Christelle va même jusqu’à la traiter de « chose »).

L’histoire d’amour malsaine qu’elle entretien avec Benoît nous montre la facette la plus sombre de son personnage. Car Marie est prête à s’allier avec Christian pour séduire le bellâtre, décidément plus idiot que jamais. Néanmoins, le personnage de Marie évolue. Là où Christian assume parfaitement sa méchanceté, Marie culpabilise. Elle se dégoûte et abandonne les plans machiavéliques. Carole Dechantre ne jouera pas un pur personnage de garce cette-fois.

Momo, « touche pas à mon beur »

Reste à évoquer un dernier cas, celui du fameux « Momo », un personnage pour le moins exceptionnel. Car l’électron libre de l’École des Passions est une vraie curiosité dans un univers centré sur le théâtre. Seul représentant « moderne », dans une série où l’on déclame sans vergogne du Racine ou du Rimbaud, Momo se pose en alternative urbaine avec sa culture de la « street ». Son flow est le digne pendant contemporain de celui d’un Bambi Cruz : « Double Double M, Double Double O… MOMO. »

Le choc des cultures : quand un rappeur "beur" apparaît dans une sitcom AB.
Le choc des cultures : quand un rappeur « beur » apparaît dans une sitcom AB.

Mais rendons-lui un véritable hommage : Rody Benghezala a le mérite le seul (ou presque) représentant « rebeu » des sitcoms AB. Et la tâche n’est pas franchement aisée.

On le découvre à la fin du premier épisode, lors d’une mémorable rencontre avec Julie, fraîchement débarquée à la pension. Devant la porte du pensionnat, Momo nous offre un prestation à la hauteur des heures les plus sombres de « Touche pas à mon Pote ».

  • Momo : – « Alors, ça te plaît ?
    Julie : – Oui… Ah c’est vous que j’ai rencontré ce matin ?
    Momo : – Tu l’as eu ton père ?
    Julie : – Euh oui, comment est-ce que vous saviez ?
    Momo : – Momo sait tout.
    Julie : – Ah et Momo c’est votre prénom ?
    Momo : – Ouais mais c’est pas le diminutif de Maurice, c’est celui de Mohammed. Ça se ne voit pas mais je suis beur. T’as pas le foie fragile au moins ?
    Julie : – Comment ?
    Momo : – Non mais je veux dire tu supportes les beurs ?
    Julie : – Oui pourquoi ?
    Momo : – Si tu demandes pourquoi, y’a plus de blémpro.
    Julie : – Vous habitez la pension ?
    Momo : – Non moi mon domaine c’est la rue. Tu veux pas que tu je te fasse un vieux rap ?
    Julie Julie Julie t’as débarqué aujourd’hui
    déposé tes bagages en ville à la pension des jonquilles
    plus de soucis, la comédie la belle vie
    alors Julie si ça te dit, hum hum
    J’aimerais devenir ton ami
    Julie : – Euh oui d’accord.
    Momo : – Allez à un de ces jours, luce. »

Du Momo dans le texte, dans toute sa splendeur. Car oui, Momo fait du rap au beau milieu de tous ces théâtreux. Il parle en verlan et connaît les secrets de chacun : c’est le personnage omniscient et le deus ex machina attitré de la sitcom.

Si Momo (on ne prononce jamais son prénom en entier, Mohammed) est un rappeur, il n’en reste pas moins un « arabe ». Mais un « bon arabe ». Il est bien sûr affable et manuel. Il n’hésite pas ainsi à « filer un coup de main », en exerçant toutes sortes de travaux pratiques (il n’est pas le dernier quand il s’agit de ramoner la cheminée de Madame Arlette…). Comme pour mieux dédramatiser la situation, Momo doit se forcer à pratiquer l’auto-dérision. Pas vraiment intégré dans la joyeuse troupe des blancs-becs théâtreux, Momo refuse de participer aux cours et n’hésite pas à rire de sa couleur de peau : « Et puis un beur ça a forcément le cerveau bien huilé… »

L'amitié improbable.
L’amitié improbable.

Mais Momo souffre aussi parfois de son lourd statut « d’arabe de service ». Quand il propose un spectacle de rap pour le Studio des Artistes, dans le cadre d’un concours ouvert à tous, il se fait vertement rembarrer. « Il y a des racistes partout », se plaint-il. Bah oui Momo, faut pas rêver non plus.

Momo a cependant plus d’un tour dans son sac. Car il sait s’intégrer et possède une culture que l’on peut pourrait qualifier de plus « convenable » que celle du rap. Le rappeur a en effet une certaine connaissance du monde de la scène. Il n’hésite pas à étaler sa culture de l’univers du cabaret et du vaudeville d’avant-guerre, pour le plus grand ravissement de madame Arlette. C’est ce que l’on appelle en littérature un hiatus : une rupture brutale et incompréhensible. C’est ça aussi, le Momo : cette cohabitation entre le classique et le moderne qui donne lieu à des scènes surréalistes, ce que n’auraient sûrement pas renié les auteurs de l’absurde.

Le théâtre et ses clichés

L’École des Passions est une sitcom entièrement vouée à la célébration d’un art, le théâtre. Dès le générique, on peut cerner les rôles symboliques des personnages, envisagés dans une perspective théâtrale d’entrée de jeu, puisqu’ils apparaissent en costume (sauf les profs, les vieux et l’inénarrable Momo).

Le costume au théâtre est un outil sémiologique : il est langage signifiant à lui tout seul. Autant dire que dans le générique de l’École des Passions, il y a à boire et à manger.

Tout d’abord, les comédiens apparaissent en troupe (cliché numéro Un). Le méchant se fait un peu chahuter, c’est de sa faute aussi, il avait qu’à pas téléphoner tout seul dans son coin et s’isoler (cliché numéro Deux). Le duo comique de la série (comprenez les deux débiles légers au physique disgracieux qui espèrent vainement pécho grâce à leurs facéties) « joue » littéralement devant une affiche d’opéra de Mozart (une mise en abîme, un petit spectacle -navrant- devant une affiche de spectacle), montrant ainsi au spectateur de base que le théâtre c’est avant tout une interaction (cliché numéro Trois).

Youhou, on a l'air con, mais on s'en fout, on vit le théâtre à fond !
Youhou, on a l’air con, mais on s’en fout, on vit le théâtre à fond !

Puis, tout le monde se retrouve à la terrasse d’un café (toujours en costume) et l’intello/méchant/goth torturé logiquement en noir (cliché numéro Quatre) montre à ses camarades ses bouquins, parce que c’est bien connu, l’apprenti comédien se balade toujours avec des paquets de bouquins sur lui (cliché numéro Cinq). Enfin, tout le monde se trémousse avec ses habits civils autour de Momo, qui visiblement est en train d’improviser un rap (rappelons la délicate relation entre le rap et AB), puisque tout le monde agite les bras de façon significative (pour les créateurs de la série s’entend). On conclut donc avec un beau gros cliché et pas des moindres sur les djeunes de banlieue, qui sous des dehors un peu frustes, sont gentils au fond.

Dur de garder son sérieux quand c'est la trogne de Benoit Sorgues qui vous fixe.
Dur de garder son sérieux quand c’est la trogne de Benoît Sorgues qui vous fixe.

Penchons-nous donc un peu sur ces costumes. Julie, incarne « la provinciale tout droit débarquée d’un roman de Balzac. » C’est elle-même qui le dit, offrant à l’occasion une référence à la littérature, histoire de bien faire comprendre au téléspectateur qu’ici l’ambiance est plus Académie Française que Merguez Party. Notre bouseuse pleine de talent est une relecture moderne des personnages d’ingénues, syncrétisme d’Agnès de l’École des Femmes, de la Silvia de Marivaux ou encore des héroïnes de Musset. C’est sans doute pour cela qu’elle déambule dans une robe rose vichy faite en torchons de cuisine.

"Mon fut' en cuir me manque" semble se demander intérieurement Benoît.
« Mon fut’ en cuir me manque » semble se demander intérieurement Benoît.

Elle est accompagnée de Benoît (l’homme qui provoque la narcolepsie par un simple mouvement de brushing) qui lui est vêtu dans un style de jeune premier de drame bourgeois du XIXe siècle, à différencier du drame romantique, qui met souvent en scène des personnages antiques ou historiques. Pour les rares psychotiques qui connaissent le drame bourgeois, il est donc relativement évident que le personnage de Benoît sera dévolu aux histoires d’amour dévorantes, forcément tragiques, et tout ça avec des cheveux brillants et sans fourche au bout.

Benoît est un mélange -grossier- des héros de Schiller, du jeune Werther (datant du siècle précédent, le romantisme est apparu en Allemagne au XVIIIe, c’est toujours bon à savoir), de Julien Sorel, de Frédéric de l’Éducation Sentimentale, bref un jeune homme faisant montre d’un romantisme échevelé, que la vie se charge d’éduquer à grands coups de pieds dans ses illusions qu’il perd peu à peu. On notera que pour les créateurs de la série, cela se traduit par le port permanent du tricot de peau Thermolactyl Damart avec gilet et futal en cuir style Tom Jones.

Difficile de saisir la vraie personnalité de Marie. La seule chose de sur est qu'il y a du monde au balcon.
Difficile de saisir la vraie personnalité de Marie. La seule chose de sûr est qu’il y a du monde au balcon.

Marie fait son apparition plus tard au générique. La gentille garce porte un costume hispanisant, non sans évoquer la Carmen de Mérimée adaptée en opéra par Bizet (toujours le XIXe !) ou les femmes fatales des délires d’Offenbach. Bref, un moyen toujours subtil de bien signifier qu’on a affaire à une roulure. Et soulignons que la tradition du roman populaire de faire de la femme fatale une étrangère à l’exotisme caricatural a perduré, puisque l’actrice est Suisse, son personnage de vilaine-mais-pas-que est donc représenté de façon exotique.

Les couples sont chiants dès le générique. Néanmoins, leurs emplois respectifs peuvent être décryptés. Le couple Sam/Rita, en tenue masculine du XVIIIe évoque le travestissement courant dans le théâtre de Marivaux, ainsi qu’une certaine légèreté : on a affaire à des personnages comiques, mais pas ridicules.

En fait dans la réalité, il s'appelle Samuel Jouy.
Dans la réalité, il s’appelle Samuel Jouy.

Rita, l’étrangère de service, représente à elle seule la tradition de la Commedia dell’arte: comédie de gestes, de situation, le duo qu’elle forme avec Sam emprunte aussi au genre de la farce. Si elle porte un costume masculin dans le générique, c’est parce que son emploi est celui d’Arlequin, de Sganarelle, un rôle malicieux, parfois colérique, mais jamais méchant, bref un bon moyen d’imposer avec la délicatesse d’un Monster Truck tous les clichés italiens.

Sam joué par Samuel Hamelet (ironie onomastique !) est aussi expressif que Steven Seagal, et sa présence semble justifiée uniquement par le duo qu’il forme avec Rita. Si le générique nous les montre en plein marivaudage, sur un pied d’égalité, dans la série, le personnage de Sam fait figure de béquille, de valet de comédie plus dans le style de Molière que celui de Marivaux.

Plutôt que de s'imposer une nouvelle fois Dietrich, on lui a préféré ce joli plan.
Plutôt que d’imposer une nouvelle fois Dietrich, on lui a préféré ce joli plan.

Il n’y a rien à dire ou presque sur Eric et Christelle. On peut éventuellement les voir comme une sorte de Figaro et Suzanne, (en se référant à leurs costumes foireux style larbins de comédie du XVIIIe, mais plus miteux que les deux autres précités) donc un couple indéboulonnable et heureux de vivre, à la fois amoureux, entremetteurs, drôles (ou du moins essayant de l’être), à l’instar des deux personnages de Beaumarchais, sauf qu’eux, ils sont résolument chiants. Les deux moches, Guillaume et Jérémy, sont quant à eux habillés dans un style de comédie de boulevard du XIXe siècle, et se livrent à de nombreuses pantomimes sensées faire rire. En plus d’être affligeants en tant qu’acteurs, Cédric Léger et Frédéric Vaysse ont l’incroyable capacité de faire tomber à plat n’importe quelle vanne.

« Christian est Roméo, Othello, Puck et Hamlet, habité et sans aucun second degré quand il est question de théâtre »

Enfin, the last but not least, le méchant Christian, le gotho-vilain-torturé. Manifestement, Benoît Solès est le seul à avoir réellement pris des cours de comédie, car il donne une interprétation de très grande qualité (comparée aux autres) de son rôle de méchant au cœur brisé. Il est alors logique que le générique mette en exergue la profondeur (à l’échelle « sitcom AB »…) de son personnage. Christian apparaît en Hamlet : il porte la tenue noire de style Renaissance des mises en scènes traditionnelles de la pièce éponyme.

Il n'y a que dans le générique qu'on peut voir Christian sourire.
Il n’y a que dans le générique qu’on peut voir Christian sourire.

Tout comme le Prince danois amateur de crânes humains, Christian passe pour un fou, fait le fou au point de plus vraiment savoir s’il l’est ou non, et s’habille en noir : « Ce n’est pas seulement ce manteau noir comme de l’encre (…) ni ce costume obligé d’un deuil solennel, (…) qui peuvent révéler ce que j’éprouve. Ce sont là des semblants, des actions qu’un homme peut jouer. Mais ce que j’ai en moi, rien ne peut l’exprimer. Le reste n’est que le vêtement et le harnais de la douleur » dit Hamlet, qui est en deuil permanent, une sorte d’oiseau de mauvaise augure qui hantera la littérature anglaise jusqu’au célèbre Raven allégorique d’E.A. Poe.

Jouer un personnage à plein temps fait que l'on n'a même pas de pause déjeuner...
Jouer un Hamlet à plein temps fait que l’on n’a même pas de pause déjeuner…

Christian s’inscrit tout à fait dans sa continuité. Lui aussi soliloque longuement, mais face caméra avec une bière et une salade. Dès le générique, il est facile de comprendre qu’il est nettement supérieur aux autres. Oui Christian sera là pour détruire le bonheur des autres. A vrai dire, Christian est shakespearien-Roméo quand il tombe amoureux de la grognasse de Ferrand, Othello quand il est jaloux de Benoît l’homme-bulot qui lui a soulevé sa gonzesse, Puck quand il est d’humeur taquine, et Hamlet la plupart du temps, habité, (d’aucuns diront cyclothymique) les yeux exorbités, tapi dans l’ombre et sans aucun second degré-du moins quand il est question de théâtre. Hamlet aussi aime le théâtre. Il fait d’ailleurs jouer le meurtre de son père par des comédiens pour punir sa mère et son oncle. Christian avoue « jouer un rôle dans la vie », et en jouer un autre sur scène. Comme pour le personnage de Shakespeare, la scène et la réalité s’entrechoquent.

Dernier mot sur le générique : la musique. C’est une combinaison maladroite mais amusante de classicisme et de jeunisme. Le crossover de Gérard Salesses additionne violon et beat hip hop. Thème qui est présent tout au long de la série, à l’instar de la sitcom Élisa un Roman Photo. De même, Christian a droit à son gimmick musical personnel, annonçant son arrivée ou sa bonne phrase. Pour le coup une réussite à signaler.

« Le théâtre est au centre. Honoré, adulé, décortiqué, mis en perspective, il est aussi incroyablement malmené »

Dès les premiers épisodes, la série apparaît comme bouffie de prétention, et à la fois d’une telle naïveté que l’on ne peut qu’être touché de la bonne volonté des scénaristes d’insérer des morceaux classiques (Brecht, Ionesco, Cocteau… ces beatniks, sont soigneusement ignorés, on aura soin de s’arrêter au XIXe siècle), morceaux pompeusement cités au générique de fin.

Heureusement, parfois on arrête de parler et on se met dessus.
Heureusement, dans l’École des Passions, on arrête parfois de parler et on se met dessus.

Le théâtre est au centre. Honoré, adulé, décortiqué, mis en perspective, il est aussi incroyablement malmené. Car si l’on peut déceler chez les sbires d’Azoulay une certaine ironie, au sens où l’entend le théoricien Lukacs, c’est-à-dire comme distance avec sa propre création, notamment dans le choix d’acteurs débarqués de sitcoms décriées comme Premiers Baisers ou Hélène et les Garçons, force est de constater que l’ironie s’arrête là. Le parti pris est clairement énoncé dès le premier épisode : il s’agit de montrer de jeunes comédiens, encore novices, qui jouent à la fois sur scène et dans le grand théâtre de la vie. Les comédiens jouant les élèves théâtralisent donc leur texte à outrance.

Contrairement à l’acting « traditionnel » de sitcom azouléen, qui veut que l’on soit le plus naturel possible, quitte à être mauvais comme un cochon, l’exigence scénaristique de l’École des Passions fait figure de « morsure concrète » pour reprendre les termes d’Antonin Artaud. Sébastien Courivaud lui-même revient sur l’essence même de la série : « C’est l’histoire de la rencontre entre deux mondes : d’un côté de la rue, il y a la pension de famille tenue par Madame Arlette et où vivent de jeunes apprentis comédiens. Juste en face, se trouve l’école d’art dramatique, avec sa salle de répétition, ses professeurs, son directeur. Ces deux univers se croisent et se retrouvent de l’un ou de l’autre côté de la rue du bar d’à côté. »

Ainsi, cette dichotomie s’affirme dans le langage : tantôt on s’exprime comme des djeunes avec la caution culture urbaine « Momo », tantôt comme des personnages habités déclament de longues tirades sur la vie, l’amour, le dur métier de comédien, et la même passion qui les anime. Tous, lors des passages déclamatoires, réhabilitent le style Sarah Bernhardt du pauvre : un style boursouflé, extrêmement solennel, laissant peu de place à un second degré de lecture. De plus, ces jeunes gens sont tous persuadés qu’un texte classique ou qu’une tirade singeant un texte connu se doit d’être déversée avec emphase.

C’est pourquoi, entre deux rebondissements tragiques (tentative de suicide, amour impossible, catharsis de l’homme-bulot : Être ou ne pas être un gros loser, telle est la question, fatalité racinienne qui pèse lourdement sur tout le monde sauf le duo infernal de moches, mais c’est normal, ils sont là pour faire rire) se trouve le texte, déclamé, cité, marmonné, voire écorché : il occupe une place centrale dans la série.

« On peut officiellement dire que Rimbaud est mort une deuxième fois en 1996 »

Intrinsèquement lié à l’histoire, le langage prend une dimension tout à fait particulière. Il est bien entendu question de réconcilier les jeunes et les anciens : pas de bataille d’Hernani, ici les classiques et les modernes cohabitent en harmonie, comme il se doit au Pays des Bisounours théâtreux. Christian (le seul à savoir dire un texte) déclame un extrait de Ruy Blas quand il est amoureux de sa prof, les habitants de la pension citent régulièrement les « grands auteurs », Julie massacre Bérénice, et plus généralement tous les monologues qu’on lui confie, sous l’œil esbaudi de Ferrand qui lui a déjà bien du mal avec le langage courant qu’il assène d’un ton engageant de contrôleur fiscal.

Sitcom, théâtre. On est quelque peu perdu avec l’École des Passions.
Sitcom, théâtre. On est toujours un peu perdu avec l’École des Passions.

Les élèves récitent des poèmes -on peut officiellement dire que Rimbaud est mort une deuxième fois en 1996- et jouent parfois à deux des petites scènes, comme Christelle qui rame avec son partenaire lors d’une répétition de Feydeau. Beaumarchais, Marivaux, Racine, Corneille et bien entendu Molière sont de passage dans l’École des Passions. Mais cet amour du beau langage s’étend (malheureusement) au texte « normal » des personnages. Ainsi, lorsqu’ils interagissent entre eux, les personnages s’expriment normalement.

Observons maintenant un curieux phénomène langagier : dès lors qu’il est question d’amour, les personnages se lancent dans de longs monologues déclamatoires façon tirade du Cid ou Phèdre mais en beaucoup moins bien. Exemple : Benoît trouve que Julie s’encroûte et que sa vie sentimentale est à peu près aussi passionnante que celle de l’oursin adulte. « Bon, on va se boire un café ?/Ben j’suis en pyjama…/Tu vois, tu ne te laisses pas emporter par la grandeur des sentiments, tu fermes ton âme à la passion, aimes, vis, bla bla bla bla…»

En général on décroche assez vite parce que Benoît Sorgues qui parle d’amour c’est à peu près aussi excitant que de changer un sac d’aspirateur. Ceci s’appliquant à tous les acteurs. Ils dissertent souvent sur un ton pontifiant des choses de la vie, comme si les passions du titre les obligeaient à singer les grands personnages tragiques qui ont succombé à ces passions : d’où leur destin tragique, parce que dans la tragédie classique et dans la tragédie antique, lorsque l’on s’abandonne à la passion au détriment de la raison, la catastrophe est inévitable.

Une école où la passion dicte sa (dure) loi

Les cours ont lieu dans la salle « Beaumarchais » où Rémy Ferrand enseigne l’art dramatique par une méthodologie particulière. C’est l’espace où se déroule l’essentiel de l’action : règlements de compte, bons mots, regards amoureux échangés… Julie, qui arrive en première année, est immédiatement remarquée par Ferrand. Le professeur se dit impressionné par le « talent » de Julie. Mais il est évident qu’il est surtout sous le charme de la blonde. Il est loin d’être le seul, à l’instar de Christian qui craque à son tour :  « Julie, c’est jolie », dit-il sans rire.

Julie est "upgradée" grâce à Ferrand. Pour ses beaux yeux ou son talent ?
Julie est « upgradée » grâce à Ferrand. Pour ses beaux yeux ou son talent ?

Lors d’une discussion dans le café situé en face du Studio des Artistes, c’est un Rémy hagard, pull à l’envers, qui confie à sa collègue ses sentiments confus pour la nouvelle élève. « C’est étrange j’ai l’impression de déjà la connaître, comme si je l’avais déjà vu dans un rêve », lâche Rémy, plagiant les paroles d’une chanson d’Anthony Dupray. Le professeur devient alors  le mentor attitré de la naïve blondinette. Par son actif lobbying, Julie passe directement de la première à la deuxième année. Il lui suffit de réciter (platement) un monologue de Bérénice pour franchir le pallier. Chez les élèves, seul Christian semble trouver la situation suspecte : « C’est bien, tu as bien manœuvré. Mais sache qu’il s’intéresse surtout à ton petit derrière. »

Dès les premières critiques, Julie boude et veut tout arrêter.
Dès les premières critiques, Julie boude et veut tout arrêter.

De même, Agnès n’est pas dupe vis-à-vis du petit jeu auquel s’adonne son homme. Elle décide de passer à l’attaque et part jauger sa « rivale ». Ce sera la première d’une longue série de crise conjugale. Agnès se permet même de traiter de « vieil hibou » Monsieur Charvet, jugé complice de l’affront. Elle va jusqu’à insulter son établissement de « vivière (sic) de petites pisseuses ».

La situation empire pour Rémy quand Agnès intègre le Studio des Artistes en remplaçant Alice, sa collègue. Son intention est alors d’enseigner d’une toute autre manière que son homme : « Je n’ai pas l’intention de faire copine avec mes élèves ! » Dès son premier cours, elle met en pratique sa méthode. Elle assassine une pauvre élève, puis se venge en rabaissant Julie : « Elle est comédienne comme moi je suis culturiste ! » Rémy prend bien sur la défense de Julie. Le couple est alors au bord de l’explosion : « J’ai attaqué ta petite protégée. Oh je suis désolée.

La vraie tension sexuelle, elle est définitivement entre Christian et Agnès.
La vraie tension sexuelle, elle est définitivement entre Christian et Agnès.

Or, si Agnès a pu s’offrir le scalp de Julie, elle perd du terrain face à la jeune pucelle. Car Julie part se morfondre et avoue vouloir tout abandonner. Rémy la prend alors sous son aile et lui supplie de continuer, promettant d’être là pour l’aider à progresser. De son côté, Agnès change de stratégie. Elle se laisse charmer à son tour par un élève, Christian, afin de rendre jaloux Rémy. Pour la première fois, Christian baisse sa garde et se montre sous un jour vulnérable, totalement envoûté par la beauté froide de la femme de Ferrand.

Cette tension sexuelle, que l’on peut facilement ressentir à l’écran, trouve sa source dans la vraie attirance éprouvée pendant le tournage par Benoît Solès : « Les flirts entre acteurs étaient peu courants mais j’ai eu le mien. Alors que mon personnage se rapprochait de celui d’Agnès, encouragé peut-être par les auteurs ou poussés par l’instinct de JLA, et surtout séduit l’un par l’autre, j’ai été très amoureux d’Ingrid. Je peux vous dire que la scène de baiser dans le bureau de Charvet était un vrai baiser ! » Néanmoins, le statu quo prime à la fin de l’École des Passions. Le couple ne se sépare pas : Rémy n’ose pas encore franchir le Rubicon avec Julie, tandis qu’Agnès se contente d’un simple baiser avec Christian.

Les entretiens d'embauche ont ici le charme des vieux pornos sordides des années 70.
Les entretiens d’embauche ont ici le charme des vieux pornos sordides des années 70.

C’est à peu près la même situation que traverse un certain Jean-François Rédillon. Producteur influent et proche de Rémy Ferrand, le quadra réalise un casting dans le Studio des Artistes. Ce n’est pas la première fois, puisqu’il est déjà venu faire ses « courses », couchant au passage avec Marie (qui voulait un rôle… qu’elle n’obtiendra pas…) Mais cette fois, Rédillon tombe sincèrement amoureux d’une élève : Christelle. « J’ai le coup de foudre (…), je perds tous mes moyens », confie le producteur à son ami Ferrand. En bon Russe, il invite la jeune fille au restaurant, dans la joyeuse perspective de « boire des vodkas et débiter des âneries tout droit venues d’un roman de Toltsoï. »

Le producteur aux rouflaquettes craque et met Christelle dans l’embarras. Son petit ami est en effet mort de jalousie quand le diabolique Christian répand la rumeur de coucheries. Les commérages vont bon train, ce qui a le don de casser la bonne ambiance au sein des pensionnaires. De son côté, Rédillon prend désespérément conseil auprès de son ami Rémy. Entre séducteurs de minettes, on se comprend. Mais alors que faire ? Pour Rémi Ferrand, il n’y a pas de véritable solution : « On ne peut rien contre ses sentiments. » A cet instant, même le plus abruti des figurants de Premiers Baisers peut le comprendre, Rémy parle de lui. En expliquant le problème à Julie, il tente même une comparaison théâtrale plus que douteuse : « Même Molière exprime ce que Rédillon ressent vis-à-vis de Christelle. » L’École des Passions et ses habituelles maladroites références aux « grands auteurs »…

Rouflaquettes, dentition douteuse. Pas de doute, ce producteur est dangereux.
Rouflaquettes, dentition douteuse, regard assassin. Pas de doute, ce producteur est louche.

Finalement Eric, en vrai « bad boy », prend les devants et entreprend d’aller en personne défier Rédillon dans son bureau. Non pas pour lui casser la gueule, mais pour se pâmer devant lui. « Elle ne vous aime pas », répète l’horripilant jeune homme, le sourire Colgate en prime. Rédillon a beau s’énerver (« dis donc espèce de petit… »), il le sait, il a perdu. « Je le sais bien qu’elle ne m’aime pas », marmonne-t-il tandis qu’Eric quitte fièrement son bureau. Au final, Christelle n’aura pas le rôle souhaité mais seulement « trois jours de tournage. » Mais surtout, elle refuse les avances de Rédillon. Ce dernier, humilié, quitte finalement son métier et disparaît : « Allez, à bientôt, sous de meilleurs cieux ! »

Tension au sommet au sujet de Christelle.
Tension au sommet au sujet de Christelle.

Si l’on en croit l’Encyclopédie, la passion vient du latin Passio, issu du verbe  »patior » signifiant « souffrir, éprouver, endurer » autrement dit un ensemble d’états dans lesquels un individu est« passif », par opposition aux états dont il est lui-même la cause. Cette définition colle parfaitement avec ce que vit Benoît dans la série : son amour impossible avec Julie. Benoît est jaloux, tant de Rémy Ferrand que de Christian. Et même au théâtre, Benoît est mauvais, à l’unanimité de ses professeurs et de ses amis. Sam et Eric sont affligés par le comportement pathétique de leur ami : « Tu dois enlever ton armure (…), un comédien doit s’offrir, au théâtre comme dans la vie. »

Benoit est tiraillé entre un grand amour impossible et une fille qui accepte avec plaisir la fellation.
Benoît est tiraillé entre un grand amour impossible et une fille qui accepte avec plaisir la fellation.

Mais l’apprenti comédien cuité n’y comprend rien. Il compte sur sa spontanéité, son naturel alors qu’on lui demande de jouer, de créer son personnage. C’est pourquoi il ne peut jouer efficacement Roméo et Juliette avec Julie, surclassé par Christian dans une scène d’anthologie. Vexé, honteux de ses crises de jalousies à répétition, Benoît abandonne et se rabat sur Marie, tout en confiant à Rémy Ferrand qu’il ressent toujours des sentiments pour Julie.

Benoît et Christian, un duel de mâles plutôt déséquilibré.
Benoît en grosse difficulté pour rivaliser avec l’affreux Christian.

Ainsi, la relation que Benoît entretient avec Marie n’est ni passionnée, ni heureuse. Quand cette dernière commet une tentative de suicide, Benoît reste plus avec elle par pitié que par amour. Le couple tend alors vers une certaine forme de sadomasochisme. Benoît s’éloigne peu à peu de son image de « romantique. » Ainsi, lorsqu’il apprend que Marie s’est déjà offerte à Rédillon pour obtenir un rôle, il la rejette violemment. Réaction typique du macho offensé, Benoît ne supporte pas qu’une femme puisse agir de la sorte : « Mais Marie ce que tu as fait, c’est de la prostitution, c’est un fait. » Après ce triste épisode, Marie sent que Benoît lui échappe. Au côté de Christian, elle élabore un plan diabolique pour unir Rémy et Julie, histoire que Benoît abandonne tout espoir de gagner le cœur de la fille qu’il aime. Toutefois, leur stratégie échoue lamentablement. Benoît n’arrivera jamais à ses fins.

Tragédie, une pièce qui porte bien son nom

A la fin de la série, un événement majeur rassemble tous les personnages du Studio des Artistes. En effet, à la suite à la réouverture de l’espace Montjoie, Monsieur Taquet, le nouveau directeur, offre une semaine de représentations aux élèves qui auront écrit le meilleur scénario.

Les deux auteurs de la troupe. Succès assuré.
Les deux auteurs de la troupe. Succès assuré pour « Tragédie ».

Ce sont Guillaume et Jérémy qui gagnent le concours. Ils peuvent ainsi mettre en scène leur pièce, qui porte d’ailleurs terriblement bien son nom : « Tragédie ». Chaque élève de la bande obtient son rôle, mais c’est bien le prétentieux Eric qui s’improvise metteur en scène. Il prend alors la direction des opérations. Évidemment, Julie se voit offrir le premier rôle. Les répétitions ont lieu sous la houlette de Rémy Ferrand, qui supervise avec bienveillance la troupe (lui donnant par la même occasion la possibilité de draguer Julie en dehors de cours).

Lors des scènes de répétitions, on peut assister à de nombreuses et interminables scènes de doute et de questionnement de la part de Julie, totalement paumée et rongée par la peur de ne pas être à la hauteur. Mais Rémy réussit à convaincre l’apprentie comédienne d’assumer son rôle. Il va même jusqu’à la serrer dans ses bras pour la réconforter… Mais point de baiser. Le téléspectateur sevré de cul devra repasser.

Julie va-t-elle devenir une grande comédienne ? La suite dans la saison 2...
Julie va-t-elle devenir une grande comédienne ? La suite dans la saison 2…

Même « l’ennemi » Christian gagne à son tour le droit de participer à la pièce, puisque c’est Monsieur Charvet en personne qui impose le « meilleur comédien de l’école. » Tout ce beau monde répète alors après les cours et le travail (certains bossent dans un fast-food). La fine équipe, après moult péripéties, finit enfin par offrir une avant-première à Monsieur Taquet. C’est apparemment une réussite, bien que les téléspectateurs ne puissent pas en profiter. Peut-être était-ce mieux ainsi… L’École des Passions se termine sur cette joyeuse note festive. Mais on ne peut que rester sur sa faim. Quid de Julie et Ferrand ? Christian trouvera-t-il la paix intérieure ? Benoît acceptera-t-il enfin un relooking total ? Momo va-t-il enfin pécho un vrai taf ?

Heureusement, contrairement à Élisa un Roman Photo, qui n’a pas de fin, il existe une deuxième « saison », nommée tout simplement le Studio des Artistes. Cette suite offrira des réponses à toutes les questions que l’on se pose…


1- Sur le rôle d’Ariane, voir ici et .
2- Interview d’Ariane Carletti sur ce site.
3- L’école des passions, Télé Club Plus n°48 août 1996.
4- Chat avec Jean-Luc Azoulay.
5- Forum de la Trilogie.
6- Citation d’un entretien réalisé avec Virginie Caren en Février 2009.
7- Télé Club Plus n°49, Septembre 1996.
8- Interview de Eric Dietrich (Bruno).
9- Voir l’interview de Régine dans les 70’s (!)

 

Discussion3 commentaires

  1. Pas une grande fan à-priori de cette série, vous me donnez très envie de la découvrir…

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